SES VICISSITUDES
par une tolérance lacitc et précaire, cl toute action collective leur est légalement interdite. Ces associations sont, d'ailleurs, encore plus menacées par ce qu'on appelle l'esprit libéral que par l'omnipotence de l'Élat, dont on accuse souvent la faiblesse à leur égard ^ Dans l'ordre intellectuel, les sociétés indépendantes ne rencontrent pas beaucoup plus de faveur ; elles ne peuvent se passer de l'autorisation de l'État, et la plupart cèdent docilement aux efforts du pouvoir central pour leur imposer son patronage et pour les faire entrer dans sa sphère d'action. Quant aux associations enseignantes, nous avons vu quelles luttes elles ont eu à soutenir pour obtenir une demi-liberté, qui leur a été longtemps marchandée, au nom des intérêts libéraux eux-mêmes, et qui, ne protégeant encore que des établissements d'instruction isolés et sans lien, n'aurait pas le pouvoir de faire revivre des universités libres.
La liberté d'association n'était, dans les siècles précédents, que la consécration de privilèges oppressifs. C'est le souvenir d'un régime odieux qui pèse encore sur elle. Dans ces temps de barbarie, où la force légale était impuissante, chacun devait se protéger soi-même. Or, le seul moyen pour les faibles de faire passer la force de leur côté, c'est de s'associer, non pas d'une association paciQque, en mettant en commun leurs intérêts ou leurs pensées, mais d'une association militante, en unissant leurs efforts sous une sorte de gouvernement investi de tous les droits de la souveraineté, pour repousser les empiétements du dehors et pour réprimer les résistances du dedans.
Tel est le caractère de presque toutes les associations du moyen âge. Ce sont de véritables États, qui ont non-seulement leur législation et leurs finances, mais leur juridiction, leur police, leurs moyens directs de coercition et de défense. Des sociétés ainsi constituées n'ont pu se former et se maiiïtenir sans arracher à la faiblesse de l'État quelques-uns de ses droits les plus essentiels, et sans usurper également sur la liberté des individus qui leur
' Un acte officiel nous a récemnient rappolé que Tagrénient de l'État était nécessaire pour la formation d'une association charitable, et, si quelques protestations désintoressées se sont fait entendre , on y a vu généralement une affectation de se singulariser et une sorte de donquichottisme de la liberté.
334 LA LIBERTÉ D'aSSOQIÀTION .
demandaient un refuge. Aucune société ne peut subsister si le droit n'achète pas Tappui de la force en s*inclinant devant elie*. Mais, pour qu'on puisse « mettre ensemble la justice et la force. » comme dit Pascal, il faut que la force soit placée, comme la justice elle-môrac, dans les conditions les plus sûres d'impartialité, de généralité et d'unité. L'État le plus despotique réalise au moins les deux dernières. L'organisation des comnmnautés, des corporations, des congrégations au moyen âge, multipliait l'empire de la force, et le rendait d'autant plus odieux qu'il le rapprochait davantage des individus. Il fallait obéir à l'État suprême, qui n'avait pas abdiqué tous ses droits ; il fallait en même temps subir la loi du corps dont on était membre, et heureux ceux qui n'appartenaient qu'à un seul corps! il fallait, enfin, se défendre contre tous ces petits États rivaux dont on était environné.
Non-seulement les diverses associations s'étaient arrogé une partie des droits de la puissance civile , mais , dans un temps où la notion du droit commun était partout obscurcie , elles s'étaient fait accorder les plus énormes privilèges. Point de place pour le travail libre : chaque genre de travail est le privilège d'une corporation ; j)oint de jilace pour l'enseignement libre : chaque degré d'enseignement a ses écoles, ses collèges, ses universités, en possession d'un privilège exclusif; point de place pour la foi libre : une seule Église règne sur l'État et sur le peuple, et la force publique est à son service pour lui assurer l'adhésion des con sciences. Ces privilèges, tantôt usurpés, tantôt obtenus en vertu d'une concession bénévole, sont si peu d'accord entre eux, qu'ils perpétuent l'état de guerre entre les associations. Quelque soin qu'on ait pris de parquer dans chaquç corps de métier une industrie déterminée et uniformément ♦'églementèe, les empiétements réciproques sont continuels, aboutissante des luttes violentes ou à des procès sans issue. L'Université est en guerre ouverte avec les ordres monastiques pour la défense de son
* « La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyranniquc. La justice» sans force rst contredite, parce qu'il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. 11 faut donc mettn' ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est justo soit fort, et que ce qui est fort soit juste. » — Pascal, Perw^e*, édition Havet, p. 75,
SES VMUSSITUOES. 335
monopole, et les ordres nionaslir|ucs n'onl pas des privilèges moins respectables, qu'ils défendent avec acharnement, nonseulement contre l'Université, mais les uns contre les autres. Enfin, si la liberté de conscience fait la conquête de quelques garanties, elles se réduisent à constituer côte à côte des Églises privilégiées, armées pour la lutte, et qui ne peuvent se mouvoir, dans la sphère assignée à chacune d'elles, sans mettre en échec la puissance de rÉtat et sans allumer la guerre civile.
£st-il étonnant que les particuliers aient fmi par préférer à ce régime d'oppression et de lutte le pur despotisme de l'État, et qu'ils l'aient aidé eux -mêmes à les débarrasser de ces corporations, qui ne les protégeaient qu'en les asscrvissant, du moment que sa puissance a suffi pour les couvrir d'une protection efficace ? Il ne faut pas davantage s'étonner, si l'Etat s'est montré plus jaloux de reprendre sur les associations les droits qu'elles lui avaient enlevés, et qui en faisaient autant d'États dans son propre sein, que de faire disparaître ceux de leurs privilèges dont le poids ne pesait que sur les peuples. C'est ainsi que ces privilèges ont subsisté jusqu'à la Révolution, entretenant la haine contre un régime social, dont les abus semblaient d'autant plus odieux qu'il avait cessé d'être protecteur, La Révolution les a enfin immolés sur l'autel de la liberté, mais elle a été entraînée par la haine qu'ils inspiraient à immoler avec eux le droit d'association lui-même.
Toutes ces usurpations, soit sur l'autorité de l'État, soit sur la liberté des individus, sont étrangères au droit d'association. Il y a contradiction entre la liberté et le privilège. Il y a également contradiction entre la liberté et la contrainte. L'emploi delà force est nécessaire, dit Pascal, « parce qu'il y a toujours des méchants, » c'est-à-dire des ennemis du droit. C'est l'origine de l'État. Mais, précisément pour que toutes les libertés ne soient pas sous l'empire de la force, il faut d'autres associations que l'État lui-même; il faut des associations libres, qui puissent se former librement et librement se dissoudre, et dont les statuts, la juridiction, la défense, excluent tout moyen coercitif . Ces sociétés indépendantes de l'État peuvent traiter avec lui, en quelque sorte d'égal à égal, mais non se confondre avec lui en introduisant la contrainte où ne doit régner que la liberté. D'un côté est l'ordre spirituel, qui n'est pas seulemenll'ordre religieux ; de l'autre, l'ordre temporel.
336 Là libebté d'association.
Le premier ne peut vivre que sons la [jrolection du second, et il est juste qu'il Tacheté en se soumettant à ses lois; mais il ne le serait pas qu'il ne vécût que par son bon plaisir. Le second doit reconnaître l'indépendance du premier, mais sans abdiquer devant lui, sans lui céder une partie de sa puissance, sans lui permettre de tourner contre la liberté les armes de la liberté.
C'est donc à tort qu'on oppose au droit d'association ces souvenirs d'un régime qu'il repousse lui-même. Ajoutons qu'il est chimérique d'en craindre le retour. La Révolution n'a pas détruit tous les privilèges ; mais ceux môme qu'elle a respectés, elle les a frappés d'impuissance ; s'ils blessent encore l'égalité, ils ne sont plus une entrave à la liberté. Quant à l'État, loin que ses droits aient été entamés par une révolution qui semblait surtout dirigée contre eux, ils ont si bien repris possession de toutes leurs attributions naturelles, qu'ils lui assurent désormais une puissance sans rivale, sinon sans limites. Aucune association, non plus qu'aucun individu, ne prétend partager avec lui le droit qui lui est propre de se faire obéir par la force. On ne lui dispute que le terrain des influences morales, où il ne saurait s'aventurer sans danger. Il est assez fort pour n'avoir plus à redouter les empiétements d'une liberté réglée; il ne peut que s'affermir encore en accordant à la liberté les garanties qu'il lui doit contre ses propres empiétements.
Nous ne prétendons pas toutefois que la liberté d'association, dépouillée de tout privilège et de tout droit oppressif, soit désormais sans péril. Une association est toujours, à certains égards, une sorte d'État ; ejle a ses lois, bien qu'il ne lui appartienne pas de contraindre directement ses membres à les respecter. Elle a ses revenus, bien qu'ils ne se composent que de dons volontaires. Elle a sa juridiction, bien qu'elle ne puisse donner elle-même une sanction positive aux arrêts qu'elle prononce. Elle a, enfin, ses moyens d'action , qui ne laissent pas d'être efficaces, quoiqu'ils excluent l'emploi de la force. C'est, en un mot, comme l'Étal, une puissance collective et organisée, et, devant une puissance de ce genre, on conçoit aisément sinon la jalousie de l'État, du moins les alarmes des individus. L'égalité complète entre individus est une chimère. Quand on réaliserait l'égalité des biens, les intelligences et les forces seraient toujours inégales. Or, si la lutto
D&niifCE qu'elle inspiRE. 337
n'est pas toujours possible d'individu à individu, comment le serait-elle entre un individu et une association? L'atelier disparaît devant l'usine. Le petit voiturier subit la loi des grandes messageries ; celles-ci, à leur tour, sont frappées à mort par les compagnies de chemins de fer. Si nous rentrons dans Tordre moral, qui touche par plus d*un point à l'ordre industriel» la lutte n'est pas moins inégale entre les petits et les grands journaux, entre les professeurs isolés et les corporations enseignantes. Dans l'ordre religieux lui-même, dégagé de tout intérêt mercantile, est-il facile au libre penseur de s'isoler dans sa foi personnelle, en repoussant le patronage de toute Église ? Seul en face d'une organisation qui touche à tant d'intérêts précieux, ne se sent-on pas comme enlacé par mille liens, dont il est presque impossible de se dégager entièrement ? Qu'on oppose, dira-t-on. l'association à l'association ; que les libres penseurs, les professeurs isolés, les petites industries, sans abdiquer leur indépendance et leur individualité, sachent se soutenir mutuellement contre toute influence oppressive , contre toute concurrence inégale.— Oui ; mais si l'individu, contre les associations qui l'entourent, n'a de ressource que dans l'association elle-même, que devient sa liberté ? « L'homme isolé est comme enchaîné : v argument puissant en faveur du droit d'association ; mais, par là même, objection redoutable contre ce même droit, s'il est vrai qu'il s'impose à Tindividu comme son unique moyen de défense, et que celui qui ne veut pas ou qui ne sait pas l'exercer soit condamné inexorablement à l'impuissance , à la ruine et à la mort!
C'est en vain, d'ailleurs, que le fait même de l'association reste entièrement facultatif : il est souvent difficile de se dégager d'un tel lien, une fois qu'on l'a accepté. Qui ne sait combien il en coûte, au sein des congrégations religieuses , pour reprendre une liberté qui n'est plus enchaînée par des vœux perpétuels, mais seulement par le respect humain et par la force de l'habitude? On retrouverait une pression du même genre dans presque toutes les associations qui affectent un caractère moral, même dans les plus mondaines : bien que la servitude y soit volontaire, elle n'en apparaît pas moins comme une servitude, soit à ceux qui ne savent pas s'en affranchir, soit aux
338 LA LIBERTÉ D'ASSOCTATION.
témoins désintéressés qui robscrvent du dehors. De là le peu de sympathie de l'esprit de liberté pour le droit d'association; delà les précautions que l'on réclame, au nom de la liberté, contre une de ses formes les plus respectables et les plus précieuses assurément, mais aussi les plus menaçantes.
Ce qui contribue le plus peut-être à Timpopularité des associations, ce sont les intérêts pécuniaires qui s'y lient nécessairement aux intérêts moraux. Toute société, lors même qu'elle ne tend qu'à unir les âmes, a besoin de revenus pour se maintenir. Vous ne voulez que prier en commun : il vous faut, au moins, une maison de prières» et, après l'avoir achetée ou louée, il faut pourvoir à son entretien. Une association entièrement désintéressée peut se former dans le but de répandre l'instruction : elle ne peut se passer de ressources pécuniaires, soit pour l'acquisition des locaux destinés à ses écoles, soit pour le salaire de ses professeurs. On peut en dire autant de la publication d'un journal, quelle que soit, dans sa fondation, la part du zèle politique. Enfin, il est des œuvres d'un caractère purement moral, qui ne peuvent s'accomplir que par des moyens matériels, et dont l'argent est non plus le salaire ou l'indemnité , mais l'instrument plus ou moins direct. Telles sont les œuvres de charité. Ici, c'est l'argent ou les choses qu'on se procure à prix d'argent, qui jouent le principal rôle après l'intention morale. Le jounialiste vit de sa plume; le professeur, de son enseignement; le prêtre lui-même, de l'autel : la charité est le dévoûment le plus absolu et le plus constant ; tous ceux qu'elle associe doivent être toujours prêts à payer de leur temps , de leur travail et de leur bourse. Or, quand l'association est, dans toute la force du terme, une personne morale ; quand elle ne se compose plus de copropriétaires appelés à partager des dépenses et des bénéfices éventuels , mais de membres d'un même corps , dévoués à une même œuvre , sans avoir personnellement aucun droit sur le capital et sur les revenus dont ils disposent, elle peut sans doute compter sur le concours désintéressé et sans réserve des individus qui sont volontairement entrés dans son seio ; mais elle se poise nécessairement en rivale d'une société antérieure et naturelle qui réclame leur premier dévoâ ment: c'est la famille. Ces biens, qui sont destinés à satisfaire aux besoios
SES lUFPOBTS AVEC LES AUTRES LIBERTÉS. 339
d'une Église, d'une congrégation, d'une corporation enseignante, d'une institution charitable, sont pris à la famille, et ils ne doivent plus lui faire retour. Faut-il donc s'étonner si des récriminations passionnées s'élèvent sans cesse contre l'avidité et l'esprit d'envahissement de ces différentes sortes de sociétés, et si l'on ne craint pas d'en appeler à Tintervention de l'État, pour qu'il mette des bornes au développement de leur fortune , et quelquefois même pour qu'il les en dépouille? Faut-il s'étonner de la défiance qu'inspire l'esprit d'association, même sous sa forme la plus respectable, comme dévoûment à la foi religieuse, au progrès des lumières, au soulagement des misères sociales?
Nous traiterons de la propriété des personnes morales dans le chapitre suivant, sur la propriété en général, et nous montrerons alors comment leurs droits peuvent se concilier avec ceux des familles. Nous nevoulons ici que répondre aux objections qui concerpenll'actionet la vie propre des associations libres. Il ne faut pas nier la puissance redoutable de l'association : ce serait nier ses bienfaits; mais il ne faut pas l'exagérer. Il y a dans toute association un accroissement , mais il y a aussi une neutralisation de force. Certaines entreprises ne peuvent réussir que par des efforts collectifs; d'autres demandent, au contraire , des efforts individuels. L'association abandonne l'agriculture à l'exploitation individuelle ; elle lui abandonne également un grand nombre d'industries, surtout celles qui exigent de l'intelligence et de l'adresse. Les masses sont plus aisément remuées par les accords d'un orchestre que par le jeu savant d'un soliste; mais celui-ci seul peut prétendre à la fortune aussi bien qu'à la gloire. De même, quelle que soit l'influence de la presse périodique, elle n'est pas toute la littérature, et ce n'est qu'aux écrivains isolés qu'appartiennent les grands et durables succès. Un corps enseignant a de grands avantages sur des professeurs isolés; ces dernierç, cependant, obtiendront souvent la préférence, et des leçons particulières, sans avoir la garantie d'un savoir étendu et sérieu-
3'i0 LA LIBERTÉ d' ASSOCIATION.
sèment constaté , seront quelquefois plus lucratives que renseignement collectif le mieux distribué , par cela seul qu'eUes seront plus libres et mieux appropriées à la diversité des intelligences et des goûts. Enfin, pour des œuvres toutes désintéressées , c'est sans doute une faiblesse d'être seul, ce n'est pas un obstacle. La charité collective a une efficacité plus générale que la charité individuelle; elle n'a pas toujours une efficacité aussi directe; elle lui laisse encore beaucoup de bien à faire, et même, pour être vraiment bienfaisante, tout en combinant les efforts de ceux qui lui prêtent leur concours , elle sent la nécessité de se reposer en partie sur leur initiative personnelle. U est certain que, dans Tordre religieux, l'isolement est une souffrance pour les âmes les meilleures et une gène pour les autres. Qui dit religion dit un lien, d'après Tétymologie môme, et, si le sentiment religieux est naturel à 1 homme, il l'invite naturelleraent à l'association. Beaucoup, cependant, se dégagent assez aisément de ce lien, et la pensée libre est rarement sans charme, lors même qu'elle n'a pas Tappui de l'esprit de contradiction et de paradoxe.
Que prouve, d'ailleurs, la faiblesse relative de l'individu en face des associations auxquelles il reste étranger? C'est que l'homme n'est pas fait pour l'isolement ; c'est qu'il doit faire, pour en sortir, tous les efiorts que lui permet le soin de son indépendance légitime. L'association apparaît ainsi, non pas comme une nécessité inexorable, mais comme un devoir imposé à l'homme par sa destinée, et dont il ne peut être dispensé que par d'autres devoirs. C'est une contrainte sans doute, mais on en peut dire autant de toutes les obligations. C'est une gène pour la liberté, mais elle ne la subit que pour y puiser de nouvelles forces. C'est aussi une gêne que la nécessité du travail, et l'on peut souhaiter d'en être affranchi ; mais a-t-on le droit de demander autre chose que le droit de choisir librement le genre de travail auquel on se consacre ? On ne peut entrer dans une association sans abdiquer une partie de sa liberté; mais c'est une abdication volontaire, et qui n'est jamais sans retour. Que si le respect humain hésite devant l'éclat d'une rupture , c'est la juste expiation d'un engagement téméraire, et, dans tous les cas, tant que la liberté reste entière, nul n'est fondé à se plaindre.
SES BAPPORTS AYEC LES ACTBES LIBE&TÉS. 344
Quelques reproches que l'on puisse faire à Tesprit d'association, au nom des inlérêls individuels, ces intérêts eux-mêmes ne sauraient s'en passer, et ils ne peuvent que réclamer des garanties contre ses abus. Or, ce n'est pas écarter Fabus, c'est supprimer le droit, que d'exiger, pour toute association de plus de vingt personnes, l'autorisalion du gouvernement. Qu'une telle exigence se maintienne dans nos lois, au nom de l'intérêt prétendu de l'État, on le conçoit aisément ; mais qu'elle invoque l'intérêt delà liberté elle-même et que le zèle le plus sincère pour la liberté lui prête quelquefois son appui, c'est une illusion assurément fort étrange. Vous vous sentez trop faible en face de ces grandes associations, (|ui se gouvernent comme de véritables États, mais du moins, sous la juridiction suprême de l'État, dont elles font partie comme vous-même, sans autre moyen d'action ou de défense que ceux du droit commun : vous sentez vous plus fort en face de l'État, dont vous exagérez si imprudemment les droits? Ne représente-t-il pas la plus puissante des associations, non-seulement comme la plus étendue, mais comme la seule qui ait la force en mains et qui ne reconnaisse au-dessus d'elle aucun juge? Le plus sage gouvernement peut se tromper; le plus honnête a ses préjugés et ses passions ; le plus libéral a ses défiances à l'égard de la liberté. Loin delivrerledroitd'associationaubon plaisir du gouvernement, nous voudrions plutôt qu'on y cherchât un abri pour les individus eux-mêmes contre la toute-puissance de l'État. Dans l'intérêt des gouvernements , pour qu'ils soient moins tentés de sortir de leurs limites naturelles; dans l'intérêt des gouvernés, pour qu'ils ne soient pas réduits à tout souffrir ou entraînés à tout oser, il faut des intermédiaires assez forts pour imposer à la tyrannie, ou, s'il n'y a pas d'autre moyen de salut, pour organiser et pour contenir la résistance légale. Tel a été, en Angleterre, le rôle de l'aristocratie ; telles doivent être, sans l'inégalité et les privilèges aristocratiques, de libres associations, se recrutant librement au sein de toute la masse du peuple, dont elles reproduisent la mobilité et la vie, mais pouvant, d'un autre côté, comme les aristocraties elles-mêmes, opposer leur unité et leur perpétuité à l'unité et à la perpétuité de l'État. L'individu isolé peut les regarder d'un œil jaloux ; il n'a pas tort de réclamer des garanties contre l'abus de leur influence; mais qu'il craigne,
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ea exagérant ces garanties, de battre en brèche les plus sûrs remparts de sa liberté ^
Et ce sont aussi les plus sûrs remparts de Tautorité publique elle-même, intéressée à se décharger, sur ces corps indépendants, d'une responsabilité dangereuse. En vain voudrait-on borner le rôle de TÉtat à la police et à la justice, il ne saurait refuser aux individus son assistance et son concours pour toutes les œuvres utiles auxquelles des efforts isolés ne sauraient suffire , si aucune association libre ne se présente pour les effectuer. C'est ainsi qu'il peut être obligé de se faire directement entrepreneur de travaux; c'est ainsi , à plus forte raison , qu'il ne peut se dispenser de soulager les misères privées si la charité libre est impuissante, de distribuer l'instruction si l'enseignement libre» individuel ou collectif, ne suffit pas à tirer le peuple de Tignorance, et même de prendre en main la direction du culte public, si la nation sent le besoin de croyances et de praUques religieuses, sans avoir assez de foi, de zèle et d'initiative pour fonder ou pour soutenir par elle-même une ou plusieurs Églises libres. Or, il n'en va pas de ces devoirs d'assistance comme des autres devoirs de l'État. Ceux-ci sont invariables, parce que l'État en est seul chargé. Entretenir une armée, une police, un corps d'administrateurs et de juges, voilà ce qui lui appartient sous tous les régimes, et, si l'organisation peut être différente, la nature et l'étendue des attributions sont toujours les mêmes. Mais, quelque extension que reçoive l'assistance de TÉtat sous toutes ses formes, comme travaux publics, comme institutioDS charitables, comme enseignement, comme organisation ecclésiastique, quelques utopistes demandent seuls qu'elle soit entre ses mains un monopole exclusif, ne laissant aux individus, pour leur travail, pour la culture de leur esprit, pour la manifestation de
• « Je sais bien qu'on ne saurait fondor de nouveau dans le monde une aristocratie ; mais je pense que les simples citoyens, en s'associant, peuvent constituer des êtres très-opulents, très-influents et très-forts. On obtiendrait ainsi plusieurs des avantages politiques de Taristocratip, sans ses injustices et ses dangers. Une association politique, industrielle, commerciale, bu même sciontilique ou littéraire, est un citoyen éclairé et puissant, qu'on ne saurait plier à volonté, ni opprimer dans l'ombre, et qui , en défendant ses droits particuliers , sauve la liberté commune.— De Tocqueville, l'Ancien Régime et la Révolution,
SES BAPPOATS iVEÇ LES AUIgfS LIBEKTÉS. 343
leur foi, pour raccomplissement de tous leurs devoirs, que la liberté impuissante de Tisoleineot. Elle ne doit, comme te nom rindique, que venir en aide à rinsufiisance des efforts privés. Elle est donc naturellement variable, suivant les besoins qu'elle est destinée à satisfaire, et, par là, si ces besoins n'ont pas d*autre recours, elle expose l'État à des réclamations incessantes, soit qu'on l'accuse de faire trop peu et d'apporter une parcimonie odieuse dans le soulagement des plaies sociales, soit qu*on lui reproche de faire trop et de dilapider la fortune publique.
Ces plaintes ne manquent jamais, en dépit de leur contradiction, de trouver de Técho au sein des masses, toujours prêtes à exagérer les devoirs de l'État, en lui marchandant les moyens de les remplir. Aussi, pour conjurer les périls qu'elles lui font courir, un sage gouvernement sent le besoin d'alléger sa responsabilité, et il sera quelquefois le premier à inviter les populations à prendre l'habitude de compter sur elles-mêmes. Or, ces invitations ne peuvent avoir d'eCTet tant qu'elles ne s'adressent qu'aux individus ou à des masses sans cohésion. C'est l'impuissance des forces individuelles qui rend seule nécessaire ce concours de l'État, si périlleux pour lui-même, et il ne peut devenir superflu que si l'on trouve dans de libres associations ce qu'on est accoutumé à demander à la société civile et à ses chefs. Le seul moyen de ranimer l'initiative privée, chez un peuple accoutumé à tout attendre de l'initiative publique, c'est donc d'encourager l'esprit d'association, et, pour cela, il ne suffit pas de lui faire appel, il faut le débarrasser de toute entrave. U ne prendra confiance en lui-même et il ne pourra suffire aux grandes entreprises que lorsqu'il sera sorti de tutelle.
Le droit d'association inspirerait sans doute moins de défiance, si l'on pouvait écarter les associations politiques. Mais la politique n'a pas un objet tellement défini qu'il soit possible de la parquer sur un terrain distinct, entouré d'un cordon sanitaire, en s'abstenant, pour tout le reste, de précautions désormais superflues. Dans l'enseignement, dans la religion,
344 LA LIBËATÉ D*ASSOGUT10iS.
aussi bien que dans la presse, la politique a partout sa place naturelle, qui défie les distinctions et les délimitations légales. Pourquoi repousse-t-on les congrégations religieuses? C'est qu'on leur attribue un rôle politique. Pourquoi se défie-t-on des sociétés littéraires elles-mêmes? C'est qu'on craint qu'elles ne propagent, sous prétexte d'histoire, une politique rétrograde, ou, sous prétexte d'économie politique ou de philosophie, des théories révolutionnaires, subversives de l'ordre social. Le seul motif qu'on ait pu invoquer pour faire peser la main de l'État sur les sociétés charitables, ce sont les facilités qu'elles auraient, si elles étaient abandonnées à elles-mêmes, pour exercer une influence politique. Il n'est pas une association qui puisse prétendre à la liberté, si les sociétés politiques n'en doivent pas partager le bénéfice.
Sous le nom de sociétés politiques, on se représente généralement ce qu'on appelle des sociétés secrètes. La clandestinité d'une association, nous n'hésitons pas à l'accorder, suffit pour justifier les soupçons et pour autoriser non-seulement des mesures restrictives, mais une prohibition absolue. Elle n'est pas l'usage légitime, mais l'abus d'un droit, et, sous un régime de liberté, elle ne peut que cacher des desseins coupables. Toutefois il faut bien s'entendre sur cette expression de sociétés secrètes. Il n'y a pas clandestinité, lorsqu'une association garde le secret de ses délibérations, de ses desseins et de ses actes, mais seulement lorsqu'elle cherche à dissimuler son existence. Si elle ne pouvait agir que sous l'œil du public ou sous la surveillance de l'État, elle ne serait pas placée dans les conditions d'une véritable liberté. Une association est un être moral, avec tous les devoirs et tqus les droits des personnes. Son état civil doit être connu ; sa vie ne doit pas être entourée de mystères ; mais elle n'est pas obligée de poursuivre à ciel ouvert toutes ses entreprises, et il n'y a que la présomption d'un acte criminel qui autorise les agents de l'État à s'immiscer dans ses affaires, comme dans celles d'un particulier.
Une association peut donc avoir ses secrets, sans être proprement une société secrète. Mais, si ses secrets peuvent être politiques, n'est-ce pas une porte ouverte aux complots les plus dangereux?— 11 n'est pas naturel que Ton conspire au grand jour,
LES ASSOGUTIOl^S POLITIQUES : SOCIÉTÉS SECRÈTES. 345
sauf dans les tragédies classiques. Une association de conspirateurs dissimule nécessairement non-seulement ses projets, mais les réunions où ils s*élaborent. Elle tombe ainsi sous les lois qui interdisent justement toute société secrète. Ajoutons que tous les voiles et tous les mensonges sont presque toujours impuissants à préserver de tels secrets, dès qu'ils sont confiés à un certain nombre de complices. Machiavel, qui s'y connaissait, déclare qu'il est impossible de prévenir toutes les causes qui peuvent faire découvrir une conjuration, et qu'elle sera nécessairement trahie, à moins d'un miracle, soit par perfidie, soit par imprudence, soit par légèreté, si le nombre des complices dépasse trois ou quatre ^ Il est rare que la police n'ait pas des représentants dans toute société secrète un peu nombreuse, et rien ne l'empocherait, le plus souvent, d'éloufifer ses complots dans leur germe, si elle ne préférait les laisser mûrir, pour que la répression sojt plus sûre et plus complète. Non, sans doute, que tout complot politique soit forcément frappé d'impuissance : des associations deconspirateurs, de même, quoique plusrarement que des associations de malfaiteurs, ont pu, dans tous les temps, conduire leurs projets jusqu'à l'exécution, et quelquefois même avec un plein succès ; mais les lois les plus sévères contre le droit d'association auraient-elles eu le pouvoir de les arrêter? Voit-on que les associations criminelles, soit contre la sûreté de l'État, soit contre les personnes et les propriétés, soient moins à craindre dans les pays où ce droit n'est pas reconnu ?
Pour ne parler que des complots politiques, et pour ne pas les confondre, quelque horreur qu'ils doivent inspirer, avec des crimes sans excuse et toujours sans honneur, ce qui les multiplie, suivant Machiavel, ce n'est pas la modération et la tolérance du gouvernement, mais la tyrannie, mais le mécontentement universel du peuple, « parce qu'il est naturel que le prince qui s'est rendu l'objet de ce mécontentement universel en éprouve, à plus forte raison, les effets des particuliers qu'il a offensés plus directement et qui ont à cœur de se venger; et ce désir de vengeance puise de nouveaux aliments dans les mauvaises dispositions du peuple entier. » Une conjuration est surtout redoutable,
• Discorsi,]. m, c. vi. Delle congiure.
346 LA Lltt£ftT£ 4)i'A&!^>UCUïlOK.
ajoute Machiavel, « quand la nécessité vous contraint de porter au tyran le coup dont il vous menace, surtout si le danger est tellement pressant qu'il ne vous donne pas le temps de songer à votre sûreté ^ » Les crimes appellent les crimes, et Taudace naît souvent de la peur.
On conspire cependant ailleurs que sous les gouvernements despotiques et contre des tyrans ; mais est-il jamais arrivé qu'une conspiration ait été découverte, soit comme société secrète, soit comme association illégalement formée, sans qu'on ait en même temps mis la main sur les indices révélateurs de ses desseins ? Qu'a-t-on affaire alors des lois spéciales contre les associations^ quand on est armé de celles qui, dans tout pays, punissent les complots contre TÉtat? Supposez que, par impossible, une conjuration laisse échapper le secret de ses réunions, sans que celui de ses desseins puisse être légalement pénétré : elle peut toujours être réprimée comme association clandestine. Que si elle ne laisse pas même prise sous ce rapport, que pouvez-vous contre elle, à moins de considérer comme suspectes toutes les réunions privées? Nos lois n'ont pas jugé possible d'étendre leur action préventive sur les associations de moins de vingt personnes, à moins qu'elles n'aient le caractère de sociétés secrètes. Or, une conspiration de plus de vingt personnes, qui se réuniraient ouvertement, sans rien laisser transpirer de leurs projets, jusqu'au moment de l'exéculion , accuserait une police tellement aveugle ou négligente, que toutes les précautions légales ne sauraient sauver un État si mal gardé.
Une association un peu nombreuse n'est pas un terrain propice pour une conspiration ; mais elle peut lui fournir un instrument redoutable. « Le premier et le plus sûr moyen de faire réussir une conjuration, ou pour mieux dire le seul, dit encore Machiavel, c'est de ne pas donner aux conjurés le temps de vous trahir, et de ne leur communiquer l'entreprise que lorsqu'il est temps de l'exécuter, et pas avant 2. » Quand on a noué, seul ou avec quelques amis, tous les fils d'un complot, si l'on a sous la main une association dont on est l'âme, dont on a entretenu les sentiments
' Wid.
« Ibid,
LES SOCIÉTÉS SECBÉTES. 347
hostiles, sans iiUerjusqu'aux manifestations factieuses, on pourra, par une révélation soudaine, suivie des plus pressantes excitations, Fentralner eu masse à la révolte. Toutes les diversités de caractères et de sentiments se fondent aisément dans un esprit commun, quand les hommes sont réunis et qu'on sait les manier, sans laisser à la réflexion et aux dispositions habituelles le temps de reprendre leurs droits..Tels sont entrés dans une réunion politique par pure curiosité et dans les dispositions les plus pacifiques, qui en sortent les armes à la main, pleins d'une fureur aveugle, prêts à donner leur vie pour une cause qui, une heure auparavant, les laissait à peu près indifférents.
Remarquons, toutefois, que l'exécution subite d'un complot, au moment même où il se révèle à ceux qui doivent s'en faire les complices, n'est guère possible, s'il s'agit proprement d'une conjuration, obligée d'agir dans Tombrc, par ruse plutôt que par violence. En vain toutes les mesures auraient-elles été prises, il s'écoulera toujours un certain délai jusqu'au moment où l'on pourra jeter entièrement le masque, et, chez des hommes dont on a surpris plutôt qu'obtenu l'adhésion, ce délai suffira, le plus souvent, pour ébranler des résolutions mal affermies ; ou si, pour ne laisser aucune place aux excitations ou aux remords, on sent la nécessité de précipiter le dénoûment, on risque de tout compromettre par cette précipitation mùme. Ces entraînements soudains ne peuvent compter sur le succès que lorsqu'ils se traduisent en un appel à la révolte ouverte, à l'insurrection ; mais, dès lors, il ne peut plus être question du droit d'association et de ses abus. Ce n'est pas, en effet, une association, toujours limitée dans le nombre de ses membres actifs, qui peut, en général, former le noyau dune insurrection ; il faut une de ces réunions politiques, qui peuvent être d'autant plus nombreuses qu'elles n'imposent point aux assistants des engagements préalables, et qu'une éloquence passionnée peut cependant remuer, comme si elles formaient un véritable corps, animé d'une seule pensée.
La révolte peut sortir d'une réunion fortuite ; elle trouvera surtout des instruments bien préparés dans ces réunions organisées que Ton appelle des clubs. Les clubs ne sont pas, dans toute la force du terme, des associations ; toutefois, ce sont plus
348 Li MBEKTÉ d'association.
que de simples réunions. Si leurs membres ne sont pas des associés, ce sont, au moins, des aKiliés, et, lors même qu*il n*y aurait pas entre eux d'autre lien que leur présence dans une même assemblée, l'esprit qui préside, en général , à toute réunion de ce genre, suffirait pour transformer ce lien en une véritable solidarité. Ne nous arrêtons donc pas à des distinctions trop subtiles, et, soit qu'il faille tolérer ou proscrire les clubs, ne séparons pas leurs destinées de celles des associations politiques.
La question semble jugée contre les clubs. Ils ne réveillent, dans notre histoire, que le souvenir d'agitations stériles, et les gouvernements mômes qui les avaient accueillis avec le plus de faveur n'ont pas tardé à les condamner. Mais à quelle époque l'épreuve s'est-elle faite 7 A la suite de révolutions, au milieu de troubles civils, sous des gouvernements nouveaux et mal assis. C'est presque toujours dans de telles circonstances que l'on fait l'essai d'une liberté nouvelle, et si, comme on doit s'y attendre, elle se manifeste d'abord par ses périls , on est porté à la rejeter sans retour. Le premier usage d'un droit est souvent comme un jouet entre les mains des enfants : ils en abusent jusqu'à ce qu'ils l'aient brisé ou qu'ils en soient dégoûtés. Même dans un temps calme, un usage prudent et modcTé ne peut être que l'effet de l'expérience et de Thabitude. Qu'est-ce donc quand les passions sont excitées, quand on voit, dans le droit qu'on a conquis, non le droit lui-même, mais un instrument au service de l'ambition ou de la vengeance? La période qui suit immédiatement une révolution participe toujours de l'état de guerre, et, comme l'état de guerre, elle peut autoriser la suspension des libertés anciennes, à plus forte raison l'ajournement d'une liberté encore inessayée. Mais il ne faudrait pas que l'ajournement fût indéfini. 11 appartient, au contraire, aux époques paisibles et aux gouvernements solidement établis, de faire l'essai de toutes ces libertés que l'on attend ordinairement des révolutions , et que les révolutions finissent toujours par consacrer, après les avoir longtemps compromises.
Même en temps de révolution, même sous des gouvernements mal constitués, il n'a pas été donné aux clubs de disposer des destinées du pays. Ils l'ont agité, je ne veux pas le nier ; ils y ont entretenu les plus mauvaises passions ; ils ont souvent, et sur
LES CLUBS. ^i^
presque tous les points, usurpé rauloriié souveraine, et, sur leurs réclamations forcenées, le pillage, les confiscations, les massacres, les arrestations arbitraires, les assassinats juridiques, la terreur érigée en système de gouvernement, tel a été le spectacle que, pendant plusieurs années, la France a offert au monde saisi d'horreur. Mais ces passions détestables , auxquelles les discussions des clubs ont servi d'aliments, sont-elles nées dans les clubs? ne se sont-elles déchaînées qu'à la faveur des clubs? et, sous un gouvernement impuissant à contenir la flamme qu'il avait allumée, avaient-elles besoin de trouver ces foyers autorisés pour provoquer des réunions factieuses, pour faire prévaloir les résolutions les plus violentes et les plus sanguinaires? Dans les plus petites communes, comme dans les plus grandes, les décisions des clubs ont eu souvent force de loi : y avait-il à côté d'eux des autorités régulièrement constituées pour s'opposer à ces décisions et pour faire reculer l'émeute, toujours prêle à leur servir de pouvoir exécutif ?L'insurrection et la terreur, sous la première république, la guerre civile, sous la seconde, sont sorties des clubs ; mais, dans ces horribles crises que notre société a traversées, et qui l'ont plutôt consolidée en la régénérant qu'elles ne l'ont affaiblie en la déchirant, c'est faire violence à l'histoire que de rejeter tout le mal sur les clubs. Il eût été permis, il eût été raisonnable de suspendre une liberté qui n'était plus à sa place à l'heure de la lutte ; mais, toute fatale qu'elle a été, son influence n'a pas été la ])lus désastreuse, et si, dans nos révolutions, on fait la part équitable du bien et du mal, et de toutes les causes qui ont agi sur l'un et sur l'autre, il n'y a pas, sans doute, de raison d'aimer les clubs, il n'y en a pas non plus de les condamner en principe.
Considérons les clubs, non plus dans un pays qui ne les a connus qu'au milieu des tourmentes révolutionnaires, mais dans un État qui leur a laissé une place dans le jeu régulier et pacifique de ses institutions. Les réunions populaires ont moins de raison d'être en Angletejre qu'en France ; car le droit de suffrage y est resté un privilège, et des résolutions sont prises, dans ces réunions, par des ouvriers ou des paysans, qui n'ont aucun moyen de les faire prévaloir légalement. Si, quelque part, les discussions des clubs peuvent offrir à l'émeute des encourage-
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inents et des occasions ffivorables, c'est sous un régime qui autorise la vie politique là où sont exclus les droits politiques. Il y a certainement des émeutes en Angleterre : y en a-t-il plus qu'en France? plus que dans les États qui ne reconnaissent aucune liberté? On allègue le caractère calme et froid des Anglais: c*est leur faire trop d'honneur. L'Angleterre a eu ses époques de troubles et de révolutions : aucun pays n'y a déployé plus de férocité, des passions plus sauvages et plus implacables. Pour qui ne connaîtrait TAngleterrc que par son histoire, depuis l'invasion saxonne jusqu'à sa dernière révolution, ce serait encore une grande nation, mais ce serait une des nations les plus remuantes, les plus ingouvernables, une de celles où la froide raison a eu le moins d'empire et qui se sont abandonnées avec le moins de contrainte à tous les entraînements de l'imagination, à toutes les fureurs de la passion ^
On a dit des clubs, encore plus que des journaux, qu'il est impossible de gouverner avec eux. Il est certain que les mêmes arguments sont applicables des deux parts, comme aussi les mêmes réfutations. Les discussions des clubs s'adressent surtout aux passions : le langage des journaux est-il moins passionné? La parole vivante a sur les âmes une action que n'a pas la parole imprimée, cela est vrai ; mais elle est obligée naturellement à
' C'est par une plume anglaise et sous l'inspiration des mœurs anglaises qu'a été tracé le tableau le plus complet et le plus vivant d'une sédition populaire : je veux parler des scènes de la révolte de Jack Cade, dan» la seconde partie de la tragédie de Henri VI. On conteste cette pièce à Shakespeare, et l'auteur, quel qu'il soit, n'avait pas besoin, en effet, d'être un inventeur de génie : il avait sous les yeux le modèle des passions qu'il a retracées naïvement et sans voile. Ce n'est pas davantage au génie de Shakespeare qu'il faut imputer toutes ces scène.s d'horreur, que notre goût, devenu plus tolérant, a encore peine à supporter dans ses chefs-d'œuvre les plus authentiques. On les retrouve, avec moins d'art, dans les pièces plus anciennes, qu'il n'a fait le plus souvent que remanier, et tous ses contemporains en offrent de semblables et de plus dégoûtantes. C'est le caractère anglais qui s'y peignait fidèlement, non pas, comme le croyait Voltaire, à une époque do barbarie, mais au plus beau temps de la Renaissance. Les mœurs anglaises ne se sont adoucies qu'après deux révolutions, sous l'influence de la liberté légalement garantie, et l'on peut suivre, à partir du XVI II' siècle, leur progrés continu vers ces habitudes de modération et de calme, qu'on pourrait leur croire inhérentes, si l'histoire n'attestait le chemin qu'elles ont eu à parcourir, et si l'on n'y retrouvait pas encore plus d'une trace de leur rudesse et de leur violence natives.
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plus de ménagcmenls, car on peut lui répondre sur-le-champ, et, si les masses sont dociles à la voix de la passion, il est rare, cependant, à moins que les esprits ne soient tout à fait aigris, qu'elles ferment Toreille à celle du bon sens. La parole, dans les clubs, trouve» pour obéir à ses inspirations, des individus réunis, qu'elle n'a que la peine de soulever ; la presse, au contraire, va chercher des individus isolés ; elle n'a pas le pouvoir de les réunir, de les pousser directement à une action commune; mais, en revanche, son influence est infiniment plus étendue que celle des clubs ; et, quand les mêmes excitations, constamment répétées, s'adressent à des esprits bien disposés, il n'est pas besoin qu'ils soient réunis pour les recevoir, ils sauront bien d'eux-mêmes se concerter pour les mettre en pratique. Les clubs ne sont guère, fréquentés que par des individus turbulents et factieux, qu'ils détournent d'un travail utile, pour exploiter contre la société et contre les lois leur paresse, leur vanité, leurs mauvais instincts. Quels sont donc, dans les classes populaires, les lecteurs habituels des journaux ? L'ouvrier des campagnes et des villes n'a pas son journal à soi, qu'il puisse lire au foyer domestique : le cabaret est son cabinet de lecture. Or, les habitués des cabarets valent-ils mieux que ceux des clubs, et sont-ils moins dociles aux mêmes entraînements ? il n'y a donc pas lieu de réparer la cause des clubs de celle des journaux : il faut les proscrire également au nom des mômes défiances, ou, à l'exemple de l'Angleterre, les accepter comme deux formes, également respectables, d'un même droit, et avec la même conflance dans les bienfaits de la liberté.
Quelle que soit la constitution d'un État, tous les citoyens ont le droit de s'éclairer entre eux sur leurs devoirs, leurs droits et leurs intérêts politiques, en un mot sur tous leurs rapports avec leur gouvernement. Droit évident, quand le peuple entier est appelé, sinon à gouverner directement, comme dans les démocraties antiques, du moins à choisir, par un libre suffrage, ceux qui doivent le gouverner. Droit non moins incontestable sous tout gouvernement qui, sans accepter le contrôle légal des gouvernés, se considère cependant comme leur représentant. Si les pouvoirs publics ne doivent agir que dans l'intérêt des citoyens et pour la protection de leurs droits, ils ne peuvent se refuser à entendre leurs vœux, et, pour s'éclairer eux-mêmes, ils ne doivent décou-
rager aucune des manifestations de Topinion publique. Lors même qu'ils ne reconnaissent pour juges que leur conscience et Uieu, ils n'en sont pas moins obligés, devant leur conscience et devant Dieu, de prendre connaissance des besoins auxquels ils doivent satisfaction, et, par conséquent, de laisser monter jusqu'à eux l'expression de ces besoins.
Sous tous les gouvernements /il est des limites morales à Tobéissance, et, à ce point de vue encore, les peuples ont le droit de se rendre compte de la façon dont ils sont gouvernés, soit pour ne pas pousser la fidélité jusqu'au sacrifice de leurs premiers devoirs, soit pour se mettre en garde contre d'aveugles et funestes entraînements. Tel est le fondement de la liberté de la presse politique ; tel est aussi celui de la liberté des réunions politiques. La presse^ne remplace pas entièrement pour un peuple toutes les sources de lumières. Elle ne s'adresse qu'à ceux qui savent lire, et qui peuvent payer pour exercer le droit de lire. Elle ne se met pas en communication directe avec tous ceux qu'elle éclaire; tous les besoins légitimes ne sont pas assurés de parvenir jusqu'à elle, et son langage ne saura pas toujours se mettre à la portée de toutes les intelligences. Elle n'est en général, vis-à-vis de ses lecteurs, qu'un monologue, et ce n'est jamais que dans des cas trèslimités qu'elle peut accueillir leurs observations, leurs objections, leurs demandes d'éclaircissements. On a quelquefois appelé la presse périodique un des pouvoirs de l'État ; il faut Tassimiler, dans tous les cas , à ces pouvoirs qui représentent les nations qu'ils gouvernent , sans émaner de leur suffrage. Elle a besoin, comme eux, de s'éclairer sur les droits, les besoins, les griefs plus ou moins fondés auxquels elle sert d'organe. Elle suppose donc, au-dessous d'elle, d'autres manifestations de l'opinion , où toutes les idées , tous les sentiments , toutes les aspirations puissent se produire et se discuter sans contrainte. C'est une lumière officieuse qui descend sur les peuples, ce n'est pas la lumière dont le peuple a le droit de s'éclairer lui-même et d'éclairer tous ceux qui prétendent à le diriger. Celle-ci ne peut jaillir que de la liberté des assemblées politiques ou, pour ne pas reculer devant le mot, quand on reconnaît la nécessité de la cbose, de la liberté des clubs.
Voilà le droit, et, lors même que l'état de la société n'en pep
LES CLCBS. 353
mettrait pas l'application complète et immédiate, il n'en faut pas moins le proclamer en principe. Le fanatisme du droit n'est pas plus acceptable que les autres fanatismes ; mais il ne faut pas que la vue de dangers plus ou moins redoutables, mais relatifs et temporaires, nous empêche de reconnaître ce qui est absolu et étemel.
Proclamer le droit , ce n'est, d'ailleurs, que le soustraire à dès entraves arbitraires, telles que la nécessité d'une autorisation préalable ; ce n'est pas l'affranchir des précautions et des pénalités qui peuvent soit en prévenir, soit en réprimer l'abus. Pour les clubs, comme pour les autres formes du droit d'association, on doit distinguer le fait primitif de l'association ou de l'affiliation, et sa manifestation, c'est-à-dire la réunion des affiliés. Le premier est permanent ; la seconde est nécessairement particulière et intermittente. L'affiliation ne demande qu'un engagement volontaire , dont il faut respecter la liberté ; mais ce n'est pas l'empêcher que d'exiger d'elle une déclaration qui constate son état civil, et d'entourer sa naissance, comme celle de tous les individus, de toutes les formalités légales que demande llntérêt de la société. De môme, pour les réunions, on ne porte aucune atteinte à leur liberté en leur imposant certainesconditions réclamées par le'bon ordre. Exiger, pour toute réunion, quel que fût le nombre des assistants, que l'autorité fût avertie et que l'entrée du lieu de réunion fût toujours ouverte à ses agents , ce serait une ingérence oppressive, qui ne reconnaîtrait la liberté en principe que pour la supprimer dans l'application. Mais la même exigence devient légitime dès qu'il s'agit d'une assemblée nombreuse, et particulièrement de ce qu'on appelle proprement un club politique. De telles assemblées ont forcément une certaine publicité, et elles ne sauraient être considérées comme des actes privés, qui ne se prêtent pas, de leur nature, à l'immixtion de la police.
Enfin , s'il y a un délit judiciairement prouvé , les peines du droit commun peuvent évidemment, sans injustice et sans oppression, être appliquées non-seulement aux membres d'un club, mais à ce club lui-même, considéré comme une personne morale. Il peut, comme un individu légalement condamné, être frappé dans ses ressources, dans sa liberté et dans son existence
même, soit par une amende, soit par une suspension, qui équivaut à Temprisonnement , soit par une suppression, qui serait pour lui la peine capitale. La société n'est jamais dfearmée, parce qu'elle s'incline devant un droit absolu. C'est pourquoi elle ne doit écarter ou ajourner le droit que lorsque ses ajmes légitimes paraissent évidemment insuffisantes pour la protéger.
Les mêmes principes, avec les mêmes réserves, s'appliquent à toutes les associations politiques, soit qu'elles fassent appel, comme les clubs, à des réunions publiques, à ce qu'on nomme, d'un autre nom anglais, des meetings^ soit qu'elles se bornent à une action privée, entre un petit nombre d'associés. Les clubs embrassent en général toutes les questions politiques, en s'attachant surtout à la politique active, aux intérêts et aux besoinsdu jour. Il peut se former des associations en vue de tel point particulier de la politique, de tel grief à redresser, de telle direction à imprimer aux affaires intérieures ou extérieures, de telle réforme à introduire dans la législation et dans la constitution elle-même. Certaines associations peuvent enfin se proposer un but entièrement spéculatif, ne chercher qu'à se satisfaire elles-mêmes par des discussions théoriques, ou du moins s'abstenir de toute action immédiate, soit sur les institutions, soit sur^ le gouvernement, en ne visant qu'à préparer de loin, et dans leurs principes généraux, les améliorations qu'elles envisagent comme un idéal désirable. Toutes ces associations sont également légitimes. Les dernières se réclament plutôt de la liberté de la science que de la liberté politique. Les autres n'outre-passeraient leur droit et ne mériteraient d'être réprimées que si elles poussaient les citoyens, à se faire justice eux-mêmes, ou à réaliser par la violence, en dehors des conditions légales, les améliorations et les réformes qu'elles ont prises sous leur patronage.
L'initiation du peuple aux progrès de tout genre qu'il ne cesse pas d'appeler de ses vœux, mais qu'il ne comprend pas toujours, ne peut se faire que par la propagande de libres associations. Tant qu'une idée n'est soutenue que dans une chaire, un livre ou un journal, elle n'a encore qu'un caractère individueil; quand une association lui prête son appui, elle devient pour ainsi dire un fait social, l'embryon déjà formé, déjà distinct d'une loi. A mesure que cette association étend ses manifestations dans tout
LES ISSOGIATIORS FOilTlQUBS POUa DN OBJET SPÉCIAL. 355
le pays, l'idée prend plus de consistance ; elle n'est pas devenue plus juste et plus utile, mais elle est entrée davantage dans les mœurs; tous les esprits lui sont acquis, et il n'y a plus qu'un pas à faire pour que le législateur , en lui donnant sa sanction, lui soumette toutes les volontés. Qu'il ne craigne pas de voir son mérite rabaissé, parce qu'il n'aura fait que céder à des vœux expressément et unanimement formulés. Les intentions les plus généreuses sont souvent méconnues et réduites à l'impuissance , pour avoir tenté des réformes dont les esprits ne sont pas préparés à comprendre l'utilité , ou qui ne répondent qu'à de vagues aspirations. Il n'est pas, au contraire, de titre plus glorieux pour un homme d'État que d'attacher son nom à une œuvre utile , hautement réclamée par l'opinion publique , et, par là, assurée de s'accomplir sans secousse et à l'épreuve des réactions. Ainsi s'est faite , en Angleterre , la réforme des lois sur les céréales. Demandée seulement par les écrits des économistes, elle eût pu convaincre de sa légitimité le législateur appelé à la réaliser ; provoquée par de nombreuses et actives associations, elle est apparue à un habile ministre comme le vœu éclairé du pays» et, quoiqu'il en eût longtemps repoussé non-seulement l'application immédiate, mais le principe même, il lui a suffi de céder à ce vœu pour en avoir tout l'honneur.
Il est, toutefois, une réserve que l'on ne manquera pas de faire pour les associations comme on l'a faite pour la presse, pour les religions, pour l'enseignement. Qu'il soit permis de dise uter tout ce qui est destiné à varier dans la politique et dans lefs lois, on veut bien y souscrire ; on pourra même se résigner à la discussion des lois constitutionnelles de l'État, en reconnaissant qu'elles ne sont pas immuables ; mais, au-dessus des résolut'ions plus ou moins arbitraires de la politique, au-dessus des lois,/ lu-dessus des constitutions, la morale reconnaît des principes absolus, auxquels l'homme d'État dans tous ses actes » et lelégislate.ur dans toutes ses décisions, sont strictement obligés de se conformer, et que
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rien ne doit ébranler dans les croyances du peuple. Sera-t^ permis d'attaquer ces principes dans un club ou au nom d'une association quelconque? Si une société se formait , non pour provoquer un de ces changements dont on ne peut contester que la convenance, comme une réforme douanière , un nouveau système pénitentiaire, de nouvelles garanties en faveur de la propriété intellectuelle, mais dans le but avoué de chasser à h fois des institutions et des consciences ces premières et suprêmes vérités qui sont la loi de la nature et de la raison , ou plutôt la loi de Dieu même ; si elle prenait, par exemple, pour drapeau la communauté des biens ou des femmes, faudrait-il laisser toute liberté à sa propagande désastreuse?
Nous ne pouvons que répéter ce que nous croyons avoir établi en traitant des autres formes de la liberté. Exciter à commettre quelques-uns de ces actes immoraux que les lois ont condamnés dans rintérèt des droits de tous, c'est évidemment s*en rendre complice ; discuter théoriquement les bases de la moralité publique ou privée, et soutenir qu'elles doivent être changées, sans pour cela refuser son entière soumission aux lois qui les consacrent, ce peut être une erreur, qu'il ne faut pas laisser sans réfutation , mais ce n'est pas un délit, sur lequel il faille appeler les châtiments légaux. Autrement, quel champ resterait-il aux discussions politiques? Elles ne roulent pas moins sur le juste que sur l'utile, comme le montrait Socrate aux politiques de son temps. Considérez les matières dont tout le monde admet la discussion, même dans des réunions publiques, même sous la pression d'associations constituées. La réforme douanière? Question d'intérêt, direz-vous ; oui, mais aussi question de droit, et par conséquent question de morale. Des tarifs qui doublent ou triplant le prix de ce que j'achète sont une spoliation, dit le libre échange ; une concurrence qui condamne nos ouvriers à mourir de faim est une liberté homicide, dit le système protecteur. Exagi^ration de part et d'autre, je le reconnais ; mais qui m'assure qwe le législateur ne partagera pas cette exagération, et que l'intérêt ne se couvrira jamais du manteau de la morale pour étouffer* les opinions qui le menacent? — Le système pénitentiaire ? Est- il possible de le discuter au point de vue des intérôts seuls, sans faire intervenir la destination morale des peines?
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EXTBKSIOlf qu'elle COMPORTE SÀHS PÉRIL POUR LA HORitfi. 357
L'emprisonnement cellulaire, la déportation, la peine de mort, autant de questions demorale.— La propriété intellectuelle? Question de droit, s'il en fut, ou plutôt question de probité, pour ceux qui voient un vol manifeste dans le fait de publier un ouvrage sans que l'auteur ou ses héritiers, jusqu'à la dernière génération, soient appelés à en bénéficier: défendre l'opinion contraire, c'est évidemment, à leurs yeux, fouler aux pieds les bases de la morale, en soutenant la légitimité du vol.
Dira-t-on qu'on ne considérera comme légalement immorales que les opinions qui, dans tous les temps, ont été l'objet d'une réprobation à peu près unanime? C'est imposer à l'avenir la foi du passé. Nous avons déjà cité l'esclavage, institution essentiellement juste aux yeux de toute l'antiquité, sans excepter les sages , et, sous l'empire du christianisme lui-même, consacrée presque jusqu'à nos jours par toutes les théories de droit naturel, même par celles des docteurs de l'Église. La morale est éternelle et absolue; mais qui peut affirmer que les idées morales du législateur seront toujours l'expression de la vérité absolue et éternelle? Hommes privés, soyons fidèles, dans notre conduite, aux principes de morale dont la vérité nous paraît démontrée ; hommes publics, attachons-nous à ces mêmes principes dans tous nos actes, comme législateurs ou comme magistrats, et, . dans la sphère de nos attributions légitimes ; obligeons nos concitoyens à les observer comme nous-mêmes; mais laissons à chacun le droit d'avoir sur ces principes d'autres convictions ^ que les nôtres, et de les soutenir librement, soit individuellement, soit en s'associant à ceux qui partagent la même façon de penser. Nous sommes sûrs d'être dans le vrai, je le veux bien ; mais craignons de donner à l'erreur des exemples d'intolérance, dont elle ne manquera pas de s'autoriser contre la vérité, si les vicissitudes inévitables des législations et des gouvernements la rendent à son tour toute-puissante.
Croyons, enfin, que le véritable moyen de faire tomber l'erreur, c'est de lui laisser toute liberté de se produire. Avant la Révolution française, l'institution de la famille n'avait pu être attaquée que d'une façon détournée, par des inventions ou des fictions romanesques ; la discuter publiquement dans la presse, à plus forte rftison au nom 4'une religion nouvelle, et en organisant contre
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elle la propagande active d'une association, nul n'en aurait en ni le pouvoir ni la pensée. On sait quelles atteintes reçut cette institution, soudainenient ébranlée, de quelques-unes des lois de la Convention. Replacée sur ses anciennes bases au commencement de ce siècle, elle n'a pas manqué d'adversaires, qui ont pu mettre à profit toutes les libertés que nos lois modernes voulaient bien reconnaître. Non-seulement elle a vu s'élever contre elle des écrits isolés , mais, pendant quelque temps, des associations, sous une forme presque religieuse, ont pu la battre en brèche, et, si eDes ont été promptement réprimées, elles n'en ont pas moins exercé sur l'opinion publique une sérieuse influence. C'est dans cet étit des esprits qu'une révolution nouvelle est venue ramener la république et les souvenirs delà Convention. A la faveur d'une liberté momentanément sans limites , les mêmes réclamations se sont fait jour contre quelques-unes des bases de la famille ; mais la discussion avait éclairé les consciences; le ridicule seul a fait justice de presque toutes ces réclamations, et une assemblée élue au milieu des agitations de la foule, sous la pression des clubs, par le suffrage de tout le peuple, a reculé même devant le rétablissement du divorce, «que le restaurateur des autels avait maintenu dans son code, et qu'avaient demandé, à plusieurs reprises et à d'immenses majorités, d'autres assemblées élues dans des conditions plus favorables aux intérêts conservateurs.
11 serait désormais superflu de nous étendre sur les associations qui ne se proposent pas proprement un but politique. Les mêmes règles y trouvent évidemment, et avec moins de" difficulté, leur application. Nous avons déjà, en traitant de la liberté d'enseignement, démontré la légitimité des associations enseignantes et indiqué les principales garanties qu'elles réclament. On peut leur rattacher les associations littéraires ou scientifiques, qui*répondcnt aux mêmes intérêts en demandant moins de précautions , puisqu'elles ne se chargent pas directement de former la jeunesse. Tant qu'on ne peut accuser que leurs tendances politiques ounao-
LES SOUÉTÉS SGISNTIFIQUeS ET UTTÉftilBES. 359
raies, les qnes et les autres ne doivent rencontrer aucune entrave. Du reste, elles ont peut-être autant à craindre de la faveur que de l'intolérance de l'État. La culture des lettres et le progrès des sciences sont un de ces intérêts moraux qu'une nation civilisée met au premier rang, dès que sa prospérité matérielle est à peu près assurée. C'est par là surtout qu'un peuple est quelque chose dans l'histoire ; c'est par là qu'un prince éclairé mérite de donner son nom à son siècle. Or, des encouragements directs ne sont pas toujours sans péril pour la dignité de ceux qui les reçoivent, et môme pour la sécurité de ceux qui les dispensent. Us peuvent être pour les premiers un gage de servitude , une provocation à la complaisance et à la flatterie , une abdication de leur indépendance. S'ils illustrent le protecteur, il est rare qu'ils n'enlèvent rien à la considération du protégé, et, quand le protégé est un homme de génie, nous savons mauvais gré au protecteur de le faire déchoir dans notre estime par des bienfaits trop chèrement achetés. Se faire payer de ses faveurs par des flatteries, voilà le premier écueil pour un gouvernement dans ses rapports directs avec les gens de lettres , et ni Auguste, ni Léon X, ni Louis XIY ne l'ont évité.
Un autre écueil, d'autant plus dangereux qu'il est inévitable, est celui de la partialité. Les faveurs officielles ne peuvent pas se répandre au hasard, sous peine de n'avoir aucun prix; il y faut du discernement, c'est-à-dire des préférences, qui sont nécessairement dirigées par des inclinations ou des convictions plus ou moins exclusives. La neutralité est difficile entre le bon et le mauvais goût, entre la vérité et l'erreur, même quand elle est imposée par le respect du droit ; elle est impossible, quand il s'agit de bienfaits arbitraires. Si Spinosa écrivait en France de nos jours, nos principes de liberté défendraient qu'il fût inquiété : ils n'exigeraient pas qu'on lui fît une pension, et, s'il en recevait une, les plaintes du zèle religieux ne seraient pas sans fondement.
Enfin, la décision des matières de science ou de goût n'est pas proprement delà compétence d'un homme d'État, et, lors même qu'il tiendrait à se faire honneur des récompenses décernées, il devrait encore s'entourer des lumières d'un tribunal spécial. La meilleure façon, pour ungouvernem'ent, d'encourager les œuvres d'esprit, est de créer ou de patronner des corps savants» soit qu'il
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se borne à leur demander des conseils, soit plutôt qu'il se décharge sur eux d'un soin périlleux. C'est de ces corps que partira rimpulsion la plus féconde, et la gloire en rejaillira sur le prince qui se sera fait leur bienfaiteur, sans qu'il partage la responsabilité des opinions qui dominent dans leur sein, ou qu'il compromette, par une intervention directe, l'indépendance de leurs membres. Or, la première faveur qu'ils réclament est une entière liberté : toute pression exercée sur eux rend leur action inefficace. Tous les gouvernements modernes commencent à le comprendre, sinon pour les universités, au moins pour les sociétés académiques. Leur plus beau titre de gloire sera peut-être la multiplication d'académies indépendantes, placées sous leur patronage , mais affranchies de leur sujétion , et apparaissant partout comme la libre magistrature de ce qu'on nomme avec raison la république des lettres.
Nous avons également justifié, en traitant de la liberté de conscience, la liberté des associations religieuses. Toutefois on fait une distinction entre les Églises, avec leur gouvernement public, et lescongrégations, dont la vie renfermée et secrète semble autoriser des précautions exceptionnelles. Ce sont, dit-on, des sociétés secrètes, auxquelles on ne peut accorder tout au plus qu'une liberté de tolérance, à la faveur d'une autorisation toujours révocable et sous certaines conditions de surveillance. Les couvents sont, en effet, des maisons de retraite, et leurs membres se font un devoir de se dérober aux yeux du monde , soit qu'ils lui deviennent entièrement étrangers, comme dans certains ordres, soit qu'il ses partagent entre la vie claustrale et une mission de prédication, d'enseignement ou de charité, qui ne peut se passer de publicité. Mais ce n'est pas là ce qui constitue une société secrète. L'existence des ordres religieux n'est jamais inconnue, non plus que leur action, dès qu'elle s'exerce au dehors. Il n*y a de caché que leur vie intérieure, qui ne regarde qu'eux-mêmes. Or, il en est ainsi de toute association. Une société commerciale pourrait-elle
LES iSSOCUTIONS RELIGIEUSES ; LEUR LÉGIimiTÉ. 364
vivre, si elle devait délibérer sous les yeux du public sur toutes ses entreprises ?
Ce ne sont pas seulement les secrets légitimes de la vie privée, ajoute-t-on, ce sont souvent d'horribles mystères qui se cachent dans ces maisons si bien murées, derrière ces grilles infranchissables. -- Elles ne sont pas fermées à la justice, si T'on respecte les règles du droit commun. La claustration n'est jamais, d'ailleurs, tellement absolue, qu'elle soit assurée, même en dehors des enquêtes judiciaires, d'un secret impénétrable. Onabeau se retirer du monde, on garde toujours avec le monde certains rapports insensibles, qui suffisent pour faire pénétrer un rayon de lumière dans les recoins les plus obscurs. Ces crimes mystérieux qu'une imagination partiale aime à se représenter dans les couvents, ne sont pas sans doute impossibles, et il n'est pas non plus impossible qu'ils restent toujours inconnus et impunis. Mais la vie privée, dans la famille elle-même, n'en peut-elle pas offrir de semblables ? On parle des in-pace des couvents : il ne se passe pas de saison sans qu'on découvre, dans une maison ouverte à tous, un bouge infect où une créature humaine a été reléguée , pendant des années entières , par des parents dénaturés , au milieu des ordures et de la vermine, en proie aux tortures de la faim, livrée chaque jour aux plus odieux traitements ! Le châtiment n'atteint, en général,ces crimes monstrueux qu'après qu'ils sont restés longtemps ignorés , et presque toujours lorsque l'œuvre homicide approche de son terme. Quand on les voit se multiplier, quand ils ont tant de facilité pour se cacher, n'est-on pas en droit de soupçonner que tous ne sont pas découverts, et que les plus horribles peut-être échappent à la vindicte publique? Faut-il donc, pour les prévenir, briser la clôture de la vie domestique ?
L'argument le plus fréquent contre les ordres monastiques, c'est l'accusation d'immoralité. On s'en prend d'abord à la perpétuité de leurs vœux , où l'on voit une offense à la nature. Nous ne saurions admettre , pour notre part , que des vœux perpétuels soient nécessairement immoraux : c'est une affaire de conscience; c'est, dans l'aliénation même de la liberté, un usage de la liberté que l'on peut blâmer, mais qu'on n'a pas le droit d'empêcher. Ce qui est juste, ce que demande la morale, c'est que de tels vœux n'obligent que la conscience, c'est
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qu'il ne s'y attache aucune sanction matérielle. L'intervention de l'État pour les faire observer serait un attentat aux droits de l'âme; des violences exercées par les communautés pour retenir de force des membres décidés à rompre leurs vœux rentreraient dans la catégorie des crimes contre les personnes, qui sont punis par le droit commun. Chacun est libre d'arranger sa vie comme il l'entend , pourvu qu'il ne fasse pas tort à autrui; mais, quelque etigagement qu'on ait pris,nul n'est forcé de vivre comme il plaît à autrui, ou du moins des influences morales peuvent seules venir en aide à des obligations qui n'ont de force que dans le sentiment moral.
Ce sont précisément ces influences que l'on redoute pour des âmes qui, en abdiquant leur liberté personnelle, se sont réduites à l'étal de cadavre, perinde ac cadaver. Il y a là, dit-on, un véritable suicide, où l'on a sans doute le droit de se repentir, d'appeler au secours , de se raccrocher à une branche , si l'on en trouve une à sa portée, de lutter contre cette mort morale qu'on a si imprudemment appelée de ses vœux ; mais , quand il est trop tard, quand les moyens de salut sont trop éloignés, quand les forces sont trop épuisées pour en proflter, il n'en faut pas moins mourir. Qu'est-ce à dire, quand le suicide a des complices, quand la victime volontaire se débat en vain contre une pression dont elle aurait peine à se dégager, si elle avait gardé toute son énergie ? On ne punit pas le suicide matériel ; mais ceux qui le provoqueraient par leurs excitations directes, ou qui, par leur concours personnel, aideraient à le consommer, ne seraient pas à l'abri d'une responsabilité pénale : sera-t-on -moins sévère, quand il s*agit du suicide de Tàme?
Oui, répondrons-nous sans hésiter, lors même que l'analogie serait entière et manifeste. Le suicide proprement dit est un de ces actes matériels et palpables, sur lesquels il ne peut y avoir aucun doute, et qui sont naturellement de la compétence de l'État : ce prétendu suicide moral, quand il serait possible, serait un acte intime, appartenant tout entier au domaine de l'âme, insaisissable même à la conscience d'autrui, car eUe ne peut juger que par induction, à l'aide des signes extérieurs; Userait, en un mot, sous tous les rapports, étranger à la sphère dans laquelle doit se renfermer l'action publique. Ajoutons que l'analogie est si peu
LES VOErX MONASTIQUES ; LE CÉLIBAT. 363
évidente, qu'elle est repoussée à la fois et par les défenseurs des vœux monastiques et par leurs adversaires les plus déclarés. Les premiers glorifient ce que vous appelez le suicide de Tâme, comme son affranchissement, et ils voient, dans le renoncement le plus entier à soi-même, le moyen le plus assuré de recouvrer la pleine possession de soi-même. Les seconds déclarent chimérique, et par conséquent inoffensive, cette pratique du renoncement absolu; ils soutiennent, non sans apparence, qu'elle laisse Tâme telle qu'elle est, avec toutes ses attaches naturelles^ avec ses préjugés, ses passions, et, sous le couvert d'un amour mystique, ses intérêts tout mondains. Entre ces opinions diverses,, le doute suffit pour protéger la liberté des congrégations.
Le vœu du célibat sert surtout de prétexte à Taccusation générale d'immoralité contre les ordres monastiques. L'objection tombe par son exagération même ; car elle n'irait à rien moins qu'à réclamer l'obligation légale du mariage, c'est-à-dire à ôter au mariage son caractère moral, comme union entièrement Volontaire et spontanée, cimentée par Taccord des âmes. Tant que le célibat reste un acte de liberté, la puissance civile n'a rien à y voir; elle doit le respecter, chez le prêtre comme chez le laïque, et on ne peut lui demander que de respecter également, chez l'un comme chez l'autre, là volonté d'y renoncer.
On insiste toutefois en ce qui concerne le célibat monastique. Un acte immoral prend, dit-on, un caractère beaucoup plus grave, quand il cesse d'être le fait d'individus isolés, pour devenir celui d'une association qui se voue à en propager le dangereux exemple. La loi ne doit forcer personne à se marier; mais, quand on s'engage formellement à s'affranchir de tout devoir de famille, sa sollicitude doit s'éveiller, et, quand cet engagement est collectif, quand il prend le caractère d'une véritable propagande, comment n'aurait-elle pas le droit de frapper? — Il faudrait, pour justifier cette prétention, non-seulement que l'immoralité prétendue du célibat fût démontrée aux yeux d'une conscience droite, mais qu'on pût le convaincre d'un préjudice effectif et appréciable, dont les intérêts sociaux auraient à souffrir. La loi n'est pas appelée, en effet, à punir tout acte blâmable, mais, parmi les actes blâmables, ceux qui portent atteinte aux droits dont elle est la gardienne. Or, ici, où est le préjudice? La vie religieuse est, dit-on,
une vie d'oisiveté, débarrassée des soins de la famille et inutile à la société. Être inutile, ce n'est pas être nuisible ; être oisif, ce n*est pas diminuer la somme de travail et de richesse de la société; car letravailqu'on ne fait pas soi-même, on le fait faire, et l'on concourt ainsi indirectement à la production, comme à la circulation et à la distribution de la richesse publique. Les déclamations contre l'oisiveté des riches tombent devant de saines notions d'économie politique ; il doit en être de même desdéclamations contre l'oisiveté des couvents. L'oisiveté n'est pas, d'ailleurs, la loi générale des couvents, et ceux mêmes à qui on le reproche se livrent à des œuvres qui, pour beaucoup, ont le plus grand prix, bien qu'elles n'aient rien de matériel.
Le seul tort qu'on puisse sérieusement imputer au célibat monastique, c'est de nuire à la population. II a longtemps passé en axiome que le développement de la population était le premier intérêt d'un État. C'est du moins le signe le plus certain de sa prospérité. Mais ce développement dépend-il, comme on l'a cru longtemps, des encouragements donnés au mariage, des primes accordées aux nombreuses familles, et, au besoin, des peines contre le célibat? Tout n'est pas vrai dans la doctrine de Malthus: sa loi proportionnelle est puérile; ses craintes d'un accroissement trop rapide de la population sont chimériques ; ses moyens préventifs, sans justifier le reproche d'immoralité, ont certainement quelque chose de choquant. Il a, du moins, misen lumière un fait qu'on ne saurait plus contester : c'est que la population d'un pays a une tendance indéfinie à s'accroître, et qu'elle n'est contrariée que par l'insuffisance des moyens de subsistance. Les soins de l'État ne doivent donc porter que sur le développement de la richesse publique : la population croîtra d'elle-même. Si elle paraît s'arrêter, ce n'est pas l'effet de la multiplication du nombre des célibataires, sous l'influence du zèle religieux : c'est un signe de misère, c'est l'indication d'une plaie sociale àguérir i.
• L'argument que l'on peut tirer des théories de Malthus en faveur du célibat religieux, n'a pas échappé à Joseph de Maistre.Ii est curieux d'opposer son témoignage aux accusations que le fanatisme catholique n'a pas épargnées à l'autour de V Essai sur les principes de lapoptUaticn : « C'est une singularité piquante que cette force cachée qui se joue dans l'univers, se soit servie d'une plume protestante pour nous présenter
tJB ciLIBAT MOniSTIQiJfi. 36!>
Admettons toutefois qu'il n'y ait rieu de vrai dans les idées de Halthus. L'accroissement de la population est-il un de ces intérêts majeurs auxquels doit se subordonner la liberté des individus et des associations? Plus la population est nombreuse, plus il y a de travailleurs, mais plus aussi il y a de bouches à nourrir : d'un cdté une source de richesse, de l'autre une cause d'appauvrissement. Une population nombreuse donne à la patrie plus de défenseurs : c*est la considération qui a toujours eu le plus de poids aux yeux des politiques, et il était naturel qu'il en fût ainsi quand les besoins de la guerre semblaient le seul but des institutions, et les succès militaires la seule gloire des peuples; mais si ces préjugés n'ont pas entièrement disparu, ils ont beaucoup perdu de leur prestige. Fussent-ils fondés, ils seraient loin de fournir un argument péremptoire. Les États les plus peuplés ne sont pas ceux qui ont fait les plus grandes conquêtes ou qui ont offert à leurs voisins la proie la .moins facile. Parmi les États qui ont disparu de la carte de l'Europe, l'exemple le plus remarquable est celui de la Pologne : ce n*est pas certainement le nombre et la bravoure de ses défenseurs qui lui ont fait défaut; son mauvais gouvernement et ses divisions ont été les seules causes de sa ruine, et, si elle renaît jamais de ses cendres, sa résurrection sera le fruit de l'union et de la discipline, non de l'accroissement de sa population.
On accuse souvent, sinon le célibat monastique lui-même, du moins l'influence pernicieuse qu'il peut avoir sur les mœurs des religieux, et, en général, sur la moralité publique. La corruption des couvents a été le thème de bien des déclamations et des satires, aux époques où la foi des populations leur était le plus favorable, et leurs désordres, dans les siècles passés, sont avoués par leurs plus zélés défenseurs ^ Mais, sans même faire la part de l'exagération, ces désordres, que tout le monde s'accorde à
la démonstration rigoureuse d'une vérité tant et si mal à propos contestée. Je veux parler de M. Malthus, dont le profond ouvrage sur le principe de la population est un de ces livres rares» après lesquels tout le monde est dispensé de traiter le même sujet. ^--iDupape, 1. m, c. in,
im.)
* Voir la belle introduction de M. de Montalembert à son Histoire des moines dOeddeni jusqu'à saint Bernard,
3f>6 Li LIBERTÉ d'association.
fléirir, étaient-ils plus graves que ceux qui, aux mêmes époques, souillaient la société laïque? et, dans le temps présent, la partialité elle-même pourrait-elle imputer aux couvents des scandales qui feraient contraste avec la pureté de dos mœurs, en dehors de ces repaires d'immoralité? La conscience a le droit de se montrer plus exigeante à Tégard de ceux qui font vœu de chasteté, et à qui leur caractère religieux impose^ d'ailleurs, une plus grande retenue ; mais, pour la loi, pour le droit strict, le niveau est partout le même. Vous ne pouvez punir dans les couvents que ce que vous punissez au dehors. Tant qu'ils ne violent aucune des lois que vous imposez à tous les citoyens, laissez à la conscience publique le soin de faire justice de leurs mauvaises mœurs. Si leurs désordres tombent sous la loi pénale, frappez les individus qui s'en rendent coupables ; frappez même, au besoin, la communauté tout entière, s'ils se sont produits dans de telles circonstances qu'elle en doive partager légalement la responsabilité ; mais ne proscrivez pas, en principe, une institution parce qu'elle peut donner lieu à des abus,dont la répression est toujours possible, s'ils rentrent dans la sphère du droit pénal, et qu'on est obligé de tolérer si, par leur nature, ils sont hors de son atteinte.
Il est enfin certains ordres^ comme les jésuites, auxquels on a reproché de tout temps des doctrines et des tendances inmiorales. Si l'esprit dangereux qu'on leur impute se traduit en actes, et que ces actes puissent être légalement poursuivis, usezdetouslesdroits que vous donne la loi commune. Mais des procès de doctrines ou de tendances ne sauraient jamais être légitimes, ou, du moins, de tels procès ne doivent être portés qu'au tribunal de l'opinion. Or , là où il n'y a pas matière à des poursuites criminelles, à plus forte raison n'y a-t-il pas lieu à une interdiction civile.
Au point de vue de l'intérêt politique, comme à celui de la morale, une congrégation ne doit être condamnée que pour ses actes, non pour ses doctrines ou ses tendances. Qu'on redouble de surveillance, lorsqu'il s'agit d'une association puissante, et qu'on proportionne le châtiment, s'il y a lieu, à la gravité du péril social ; mais qu'on respecte toujours le principe même de la liberté, même à regard de ceux qu'on accuse de lui être hostiles. La liberté ne
LES G0NGEÉ6ATIONS. -— LES SOCIÉTÉS DE BIENPATSiNCE. 367
serait plus la liberté, si elle ne devait profiter à fout le inonde, sans excepter ses adversaires.
Nous n'avons voulu traiter, en ce qui concerne les congrégations religieuses, qu'une question de droit, sans nous constituer leur apologiste. Tout n'a pas élé excellent dans l'action qu'elles ont exercée, et, lors même qu'on les absoudrait dans le passé, il faudrait encore se demander si notre époque comporte les mêmes influences, et si elle en peut recevoir les mêmes bienfaits. Sur ce point, nous aurions à faire plus d'une réserve ; mais ce n'est pas là la question. La liberté est le droit commun des associations, fussent-elles inutiles , fussent-elles même dangereuses, pourvu qu'elles ne portent pas une atteinte directe aux droits d'autrui ou à la sécurité publique. Il.n'y a pas lieu de faire exception pour les congrégations, et nous ajouterons, sans partager les sympathies et la confiance de leurs partisans, qu'il n'y a pas lieu davantage de craindre l'usage qu'elles peuvent faire de leur liberté. Il est, dans tous les cas, un service que nous avons le droit d'en attendre : c'est l'heureuse influence qu'elles peuvent exercer sur le développement de l'esprit d'association, soit dans leur propre sein, soit parmi ceux qui sentent le besoin de réagir contre elles.
Un dernier genre d'association appelle un examen spécial : ce sont les sociétés de bienfaisance. Il semble que toutes les sympathies doivent leur être acquises sans distinction d'opinions, et que toute défiance doive tomber devant la mission de dévoûment qu'elles s'imposent et les bienfaits qu'elles répandent surla société. Leur principe, en effet, rencontre peu d'adversaires; on accepte, on provoque leurs efforts; on demande à l'État de les encourager, de les susciter au besoin; mais on ne veut pas qu'il les abandonne à elles-mêmes. Plus elles peuvent faire de bien, plus elles peuvent faire de mal, par l'influence même que leur donnent leurs bienfaits. Un service rendu est un puissant lien entre les hommes : un obligé devient aisément un client ; beaucoup d'obligés peu-
368 U UBfiRTÉ D'iSSOGIATtOll.
vent former un parti. L'ambition a toutes les facilités pour abuser de la bienfaisance. Elle s'ouvre toutes les portes avec une clef d*or, surtout celles des pauvres, chez qui elle trouve des cœurs aigris, déjà disposés par la misère à écouter ses conseils, et qui, bientôt, s*en feront un devoir, quand elle se les sera attachés par la reconnaissance.
Il n'est pas même besoin de supposer une bienfaisance intéressée et hypocrite. Quoi de plus naturel, quand on a de fortes convictions, que de chercher à les répandre? Rappeler les aveugles à la lumière, apporter la vérité en même temps que le bienêtre, n'est-ce pas encore de la charité? Et n'est-ce pas une œuvre généreuse que de faire profiter une cause que l'on croit juste, à laquelle on s'est dévoué, de la reconnaissance qu'on s'est acquise ? Ces malheureux dont j'ai séché les larmes voudraient s'acquitter envers leur bienfaiteur : je refuse pour moi-même leurs offres de services, mais j'en fais des serviteurs du droit, des champions de la vérité, des libérateurs de la patrie : n*ai-je pas bien placé mes bienfaits ? C'est ainsi que le fanatisme politique ou religieux peut, de bonne foi, abuser de la charité ; mais, pour être sincère, pour être désintéressée; son action est-elle moins dangereuse? Elle est d'autant plus dangereuse qu'elle rencontre peu de résistance. Qu'un ambitieux ou un fanatique poursuive directement son but, il devra compter avec le bon sens, avec la foi, avec le patriotisme de ceux qu'il cherche à séduire ; mais, quand il prend la charité pour entremetteuse, de quelque beau zèle qu'il couvre ses manœuvres, c'est un marché qu'il conclut : il fait trafic des consciences et des dévoûments. Or, il est malheureusement trop facile de trouver des âmes à acheter, surtout quand elles ont l'excuse de la misère. Combien de consciences religieuses sont devenues le prix d*unc faible aumône ! combien de mouvements populaires soudoyés par d'habiles libéralités ! Le vice le moins déguisé, s'il lui prend fantaisie de jouer avec la bienfaisance, peut compter sur des adeptes et dés satellites. « Je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu .veuilles jurer, » dit don Juan au pauvre. Le pauvre résiste à toutes les instances du tentateur :c Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim < 1 »
« Le Festin de Pierre, acte lii^ scène it«
ABUS POSSIBLES DE Li BIENFAISANCE. * 369
Nous applaudissons Ji ce trait de probité comme iX un acte inouï d'héroïsme.
Les largesses étaient, dans les républiques anciennes, le grand moyen de succès pour un ambitieux cl un factieux. Cicéron, dans le traité des Devoirs^ après avoir présenté la bienfaisance comme une vertu, la plus conforme à la nature humaine, quâ quidem nihil est naiurœ hominis accommodatius , se hâte de la recommander comme la vertu la plus utile, comme la principale branche de l'art de parvenir. Se concilier les faveurs de la foule doit être la première pensée de tout jeune Romain qui aspire à s'élever; or, les honneurs et la puissance sont pour le plus Ubéral; qu'il prodigue donc les bienfaits, son intérêt l'exige, et sa conscience ne lui demande que de rester dans les bornes de la justice ^ Dans les grands États modernes, la libéralité individuelle ne saurait avoir la môme influence. Quand un particulier serait assez riche pour dépenser, au profit de son ambition, les millions que prodiguait César, il ne pourrait espérer que d'acheter les votes d'une circonscription électorale, comme cela a Heu, dit-on, en Angleterre. Mais ce qui n'est pas possible à un individu, le devient à une association , ce citoyen puissant, comme dit M. de Tocqueville, qui peut agir comme un seul homme, avec les forces et les richesses réunies d'un grand nombre d'individus. C'est de là que peuvent partir des influences redoutables ; c'est là que la bienfaisance peut devenir l'instrument d'une révolution ; c'est de ce côté que doit se diriger toute la sollicitude de l'État.
Que la bienfaisance, soit individuelle, soit collective, puisse être l'objet d'une surveillance proportionnée aux dangers qu'elle peut faire courir à la société, c'est évidemment l'un des droits de la puissance publique. Qu'il y ait lieu de rechercher ses abus, et, quand elle sert de prétexte à des manœuvres séditieuses, d'appliquer toute la sévérité de la loi, rien de plus légitime. Qu'entln il faille blâmer ceux qui, par ambition ou par une fantaisie immorale, ou même par un zèle sincère et imprudent, exploitent l'influence que leur donnent leurs bienfaits pour peser sur la conscience de ceux qu'ils obligent, c'est ce que toute àme droite avouera sans peine. Res sacra miser. Le malheureux que vous
» De officlis, î, 14; n, 6 et sqq.
370 ^ LA LIBERTÉ D*ÀSSOGUTION.
secourez doit vous être sacré, môme dans ses erreurs, même, jusqu'à un certain point, dans ses vices. L'argent que vous lui donnez, loin de vous être un titre pour vous emparer de sa confiance, pour Tassocier à vos opinions ou à vos aspirations, vous impose, à son égard, une nouvelle réserve. Vous rougiriez de réclamer un service matériel pour prix de votre bienfait. Il faut peut-être rougir davantage de réclamer un service moral et de se rembourser d'un service pécuniaire par Tacquisition d'une âme. Même quand l'intention est pure, la conscience proteste contre toute apparence de trafic dans l'accomplissement d'un devoir dont l'essence est d'être gratuit. Mais, ici, tout doit se borner à la protestation de la conscience. Tant que tout se passe entre les âmes, le pouvoir civil n'a point à intervenir. Il est d'autant plus incompétent que la conscience elle-même peut hésiter dans son appréciation, et qu'il peut se présenter des circonstances où elle devra craindre de se montrer trop scrupuleuse et trop sévère.
Des nuances extrêmement délicates séparent, en effet, le marché immoral des plus nobles et des plus légitimes entraînements de la charité. Qui dit charité dit un lien d'amour. Répandre ses dons avec mystère, envoyer des aliments, des remèdes, des vêtements, de l'argent, sans se faire connaître, sans chercher ces témoignages naïfs de reconnaissance qui sont la plus douce et la plus pure des récompenses, c'est un beau dévoûment, mais c'est souvent un dévoûment aveugle et stérile. Comment connaître les maux qu'on se propose de soulager, si on ne les touche pas, en quelque sorte, du doigt ? Et comment deviner les remèdes qui leur, conviennent, si l'on n'entre pas en communication directe avec le malheureux, si l'on ne cherche pas à pénétrer, nonseulement l'état de sa fortune, mais l'état de son âme. Souvent un don matériel, loin de l'arracher à la misère, sera un nouvel aliment pour les passions funestes qui l'ont perdu; souvent son salut sera dans une bonne parole, dans de sages conseils, ou simplement dans l'expression d'une sympathie qui le relèvera à ses propres yeux.
Ce qu'il faut à l'homme^ quand il ne peut se passer du secours d'autrui, c'est moins un soulagement momentané à ses souffrances qu'un moyen de rejeter le fardeau de la misère, en re-