‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 49 sur 74 · ÉTENDUE DES DROITS DE LA BIENFAISANCE · texte numérisé non relu

ÉTENDUE DES DROITS DE LA BIENFAISANCE

trooyaût la possibilité de se suffire à lui-même. Donner du travail est la meilleure forme et presque toujours le véritable but de la charité. Or, pour procurer du travail, il faut connaître les forces et les aptitudes de celui à qui l'on vient en aide ; il faut, jusqu*à un certain point , pouvoir répondre de lui. Enfin, l'aumône, matérielle jetée au pauvre, comme on jette un os à un chien, sans qu'on se rapproche de lui, sans qu'on ménage sa susceptibilité, sans qu'une marque de compassion efface, en quelque sorte, la distance par la communauté des sentiments, ne peut être qu'humiliante, surtout pour une âme un peu fière, surtout pour ceux qui sont le plus dignes de pitié. C'est peut-être, de votre part, de la réserve et de la modestie ; ce n'est pas une juste appréciation de l'étendue de votre devoir. Dissimulez votre nom, votre rang, votre fortune, si vous avez l'âme assez délicate pour craindre de vous faire un mérite de votre bienfaisance ; dissimulez même vos secours ; mais ne dissimulez pas votre personne. Que votre main se cache pour soulager ; que votre âme ne se ferme pas à ces âmes blessées, qu'elle peut faire renaître à la confiance, au courage, à la dignité morale. Visitez personnellement , visitez sans cesse ceux dont vous avez pris les maux en pitié ; soyez de moitié dans toutes les souffrances de leur âme, comme de leur corps, sans forcer ni surprendre leurs confidences, mais sans les repousser, et en les encourageant vous même par l'exemple de la familiarité et de l'abandon. Fuyez la reconnaissance, mais cherchez l'amitié ; réalisez, en un mot, par votre bonté, encore plus que par vos bienfaits, tout ce que renferme ce mot sublime de charité.

Les secours matériels appellent donc inévitablement les secours moraux, et, dans cet heureux mélange des bonnes actions et des bonnes paroles, on est naturellement et nécessairement amené à se servir du droit de la charité pour gagner les âmes, pour se les attacher, pour leur faire partager ses sentiments et ses pensées. Nul ne songerait à s'en plaindre, si l'on ne donnait que cesconseilsde morale naturelle pour lesquels on peut compter, en général, sur l'approbation de toutes les consciences. Mais quoi ! celui qui n'attribue d'efficacité qu'aux conseils religieux, lui sera-t-il défendu d'en faire usage ? Paut-il lui interdire tout appel à la foi, c'est-à-dire à sa foi p^sonnelle , aux croyances

d*où il attend non-seulement son propre salut , mais celui de tous les hommes? L'àme ne se scinde pas, et, si elle peut, suivant les circonstances , modifier son langage, elle ne peut |)as dépouiller son caractère, elle ne peut pas abdiquer ses plus chères préoccupations. Les dons matériels ne peuvent imposer que la réserve, non le silence, et il ne peut être défendu au catholique de parler en catholique, au protestant de parler en protestant, pas plus qu'au philosophe de parler en philosophe. Voilà donc le prosélytisme religieux associé légitimement aux secours pécuniaires : il ferait un trafic honteux s'il les appelait directement à son aide; on ne peut le blâmer de se joindre à eux, soit qu'il n'intervienne qu'en sous-ordre , soit qu'il joue le principal rôle.

Par les mômes raisons , de quel droit fermerait-on la bouche au prosélytisme politique ? Les convictions politiques sont aussi une foi, non moins impérieuse, non moins exigeante que la foi religieuse. Celui qu'elles dominent leur subordonne toutes ses pensées, leur demande toutes ses consolations , leur emprunte tous les conseils, tous les encouragements, toutes les espérances qu'il cherche à donner aux autres. Comment renfermerait il sa foi dans son sein, quand il est en face de ces malheureux à qui la charité hii ordonne d'ouvrir son cœur? comment ne les inviterait-il pas à y ))uiser les forces qu'il y puise lui-même? comment ne se ferait-il pas un devoir de les y gagner entièrement ?

Sans doute, il y aura souvent des écarts de zèle. Il est naturel que l'homme se laisse aisément aveugler par les sentiments qui lui tiennent le plus au cœur, et que, dans l'ardeur sincère et honorable avec laquelle il poursuit son but, il ne se montre pas toujours assez scrupuleux dans le choix des moyens. Souvent on se dissimule à soi-même la pression blâmable que l'on exerce sur des âmes que l'on tient sous sa dépendance ; souvent la conscience n'est pas tout à fait dupe, mais on cherche à l'étourdir, en opposant à ses réclamations la pureté des motifs auxquels on obéit; souvent, enfin, les motifs ne sont pas tous avouables, et la vanité, l'ambition, l'intérêt prennent le masque du zèle politique ou religieux. Il ïimi éclairer les âmes sur tous ces écucils de la charité, acceptant et encourageant tout ce qui est conforme à son but légitime, excusant les déviations de ce but, toutes les

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