‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 50 sur 74 · LES SOCIÉTÉS D£ BIE^FAISAI<(CE ; LEURS DROITS · texte numérisé non relu

LES SOCIÉTÉS D£ BIE^FAISAI<(CE ; LEURS DROITS

fois que la faiblesse humaine les rend inévitables , et qu'on reconnaît une intention droite, bien que mal dirigée, blàmatit enfin sans ménagement tout ce qui tend à semer Thypocrisie et la corruption là où les bienfaits ne doivent être le lien que d'une libre confiance et d'une sincère et pure sympathie. Mais le blâme, quand il doit trouver place, doit être tout moral. Il n'appartient pas aux lois positives d'entrer dans toutes ces nuances, où la conscience la plus éclairée a peine à se recoimaître. Leur tâche s'arrête là où il n'y a pas d'abus palpables. Pour ne pas s'exposer à frapper la vertu des peines destinées au vice, elles ne pourraient procéder que par des interdictions générales, ou s'en remettre au pouvoir discrétionnaire du gouvernement , c'est-à-dire qu'elles n'éviteraient l'injustice qu'au prix de l'oppression et de Tarbitraire. Le résultat le plus sûr de leur intervention ne serait pas d'empôcher le mal, mais de décourager le bien.

Les mômes considérations s'appliquent aux associations charitables, comme à la charité individuelle. Ces associations se composent d'individus, qui ont leurs convictions , leurs sentiments, leurs projets, et qui cherchent naturellement à les faire prévaloir dans la sphère de l'action collective à laquelle ils prennent part, comme dans celle de leur action personnelle. Ce sont, d'ailleurs, moralement, de véritables persomjes, pensant et agissant avec des intentions et une volonté propres, et portant, dans tous leurs actes, le caractère qui les dislingue et qui fait leur individualité. On peut même dire que chez aucun individu ce qu'on appelle le caractère n'est plus marqué que chez les personnes morales. Il y a, chez l'individu, mille nuances, toujours diverses, souvent contradictoires. Elles s'effacent dans une association, pour ne laisser subsister que les points communs sur lesquels ses membres se sont mis d'accord , en vue de la fin spéciale pour laquelle ils l'ont formée. Un catholique , un rationaliste , un démocrate ne subordonne pas tous ses actes aux intérêts do ses convictions religieuses , philosophiques ou politiques. Une association catholique, rationaliste ou démocratique ne perdra jamais de vue la défense ou le progrès du catholicisme, du rationalisme ou de la démocratie. Si elle se propose un but charitable , elle verra nécessairement dans la charité autre chose que l'aumône matérielle; elle considérera comme le premier

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de ses bienfaits îa propagation de sa foi ou de ses principes.

L'association usera, sous ce rapport, quoique d'une façon plus décidée, des mêmes droits que l'individu, et elle rencontrera les mêmes écueils. Elle n'encourra aucun blâme tant qu'elle ne fera pas servir ses bienfaits à exercer sur les âmes une pression illégitime. Elle sera excusable si on ne peut lui reprocher que les écarts d'un zèle sincère, sans qu'il y ait dans son prosélytisme une véritable atteinte, soit physique, soit morale, & la liberté des individus. La conscience devra la flétrir, si elle emploie des moyens déshonnètes, comme les conversions obtenues à prix d'argent^ et, en général, toutes les manifestations d'opinion demandées non à la persuasion» mais à l'intérêt. Enfin, il sera juste de la déférer aux tribunaux, si elle commet un attentat formel contre quelqu'un des droits protégés par la loi pénale, par exemple si elle pousse le prosélytisme religieux jusqu'à arracher des enfants à leur famille, ou le zèle politique jusqu'à la corruption électorale ou à l'achat des suffrages. Mais, de ce qu'une société de bienfaisance peut faire un usage blâmable ou condamnable de ses droits, il ne s'ensuit pas qu'il faille la tenir en suspicion et faire dépendre son existence ou sa liberté d'action de la tolérance arbitraire du gouvernement. Son influence s'exerce nécessairement au dehors, dans des conditions où la surveillance est toujours facile; les délits dont elle peut se rendre coupable sont nettement définis, et, quant à ses autres abus, la difficulté de les saisir n'autorise pas une infraction au droit commun, car ils tiennent, en général, à un ordre de faits pour lequel l'État doit décliner sa compétence.

Il ne faut pas, d'ailleurs, exagérer ces abus et les périls qui en découlent. L'ingratitude est malheureusement encore plus commune que le fanatisme de la reconnaissance , et on peut du moins y voir une garantie contre le principal danger des influences charitables. La reconnaissance est un fardeau dont on se décharge aisément sous le moindre prétexte, à plus forte raison quand on peut supposer un motif intéressé ou coupable au bienfait qu'on a reçu. Le pauvre est naturellement défiant, et il n'exempte iras de sa défiance ceux qui viennent en aide à sa misère. La charité le trouve généralement sur ses gardes, et, quand elle est sinoère et vraiment dévouée, sa première difficulté est de lui arracher, non

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