‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 51 sur 74 · LES SOCIÉTÉS DE BIENFAISAN CE ; LEUBS DROITS · texte numérisé non relu

LES SOCIÉTÉS DE BIENFAISAN CE ; LEUBS DROITS

pas des témoignages de gratitude, il en est souvent plus prodigue qu'on ne voudrait , mais des marques d*une franche et entière confiance. Aussi le plus ignorant a-t-il une singulière perspicacité pour démêler les motifs secrets de ceux qui l'approchent. Il ne résistera pas toujours à la tentation avec la fermeté du pauvre de Molière ; mais il la verra venir de loin, et il n'en sera pas la dupe. S'il n'a pas assez de probité pour repousser des bienfaits dont il a reconnu le piège, il aura assez de prudence pour ne pas s'engager, pour pratiquer le plus longtemps possible l'art des fauxfuyants. S'il vient enfin un momentoù il faudra rompre ou donner des gages, il en donnera peut-être; mais, quand on croira avoir acquis un séide, on n'aura souvent qu'un faux frère,un complice toujours prêt à tirer son épingle du jeu, heureux s'il ne médite pas une trahison et s'il ne songe pas à vendre lui-même celui qui Ta acheté.

Une autre cause de suspicion contre les associations de bienfaisance, c'est le lien qui unit leurs membres et qui fait leur force pour le mal comme pour le bien. Ce lien, c'est, avant tout, la bienfaisance elle-même, c'est-à-dire un des sentiments les meilleurs du cœur humain, et Ton ne peut craindre que les arrière-pensées qui s'y cachent quelquefois. Or, l'influence de ces arrière-pensées diminue naturellement, à mesure que l'association s'étend, et, par conséquent, à mesure qu'elle devient plus forte et plus redoutable. Quand deux hommes se concertent en vue d'un même but, il y a toujours entre eux une certaine diversité de caractère qui ne leur permet pas de mettre en commun toutes leurs passions, et, pour celles mômes qu'ils partagent, une certaine pudeur qui suffit souvent pour les engager à se dérober mutuellement celles qui sont le moins avouables. Multipliez le nombre des associés , vous augmentez les chances de diversité et vous donnez en même temps plus de prise à ce sentiment de pudeur. Quelques hommes peuvent se réunir pour se livrer à la débauche, sous le voile de la charité; un certain nombre de fanatiques ou de factieux peuvent s'entendre pour mettre la charité au service d'un prosélytisme immoral ou de complots révolutionnaires : un pareil concert est manifestement impossible dans une vaste association ; elle peut receler dans son sein des hommes qui ne reculent pas devant des actes honteux , frauduleux ou séditieux ; mais de

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tels actes ne sauraient être le fait de Tassociation elle-même ^ La liberté seule ofl're les armes les plus légitimes et les plus sûres, soit contre les abus que la loi est appelée à punir, soit contre ceux que leur nature met en dehors de son action. Au lieu de réclamer Tintervention de l'État contre Tinfluence et les manœuvres de ces associations dont vous redoutez les tendances, usez contre elles des droits dont elles se couvrent, opposez-leur d'autres associations, livrez-vous, dans l'intérêt de ce que vous considérez comme la bonne cause, à une propagande non moins active. Si la lutte entre les sociétés rivales prend un caractère violent, il faut la réprimer ; mais, tant qu'elle se réduit à des discussions plus ou moins animées et à un assaut de zèle, elle est le meilleur préservatif contre les excès de la liberté. L'indiflérence religieuse ou politique se retranche volontiers derrière la protection de l'État : quand cette protection se retire, par respect pour la liberté, il ne reste aucune excuse à cette funeste torpeur à laquelle se laissent souvent aller les esprits les plus honnêtes et les plus modérés. Or, quand est-il plus nécessaire de la secouer que lorsqu'il s'agit de charité ?

C'est ici surtout que l'émulation sera féconde. Des Églises, des congrégations, des clubs ont leur terrain distinct et se combattent souvent sans se rencontrer. Des sociétés de bienfaisance ne peu-

' Il existe en France deux grandes sociétés de bienfaisance, auxquelles n'ont pas été épargnées, dans deux cami)s opposés, les plus graves accusations. Quand chacun de nous peut compter, dans toutes les deux, des parents ou des amis; quand elles se recrutent publiquement, parmi des hommes de toute condition et de toute opinion politique : quand, enfin, il est si facile à la police de pénétrer leurs secrets, si par hasard elles en ont de coupables, quel esprit calme et désintéressé consentirait à y voir une conspiration i)ermanente et toujours menaçante, ici contre nos institutions actuelles, là contre tous les trônes et tous les autels ? Condamnée par lIÉglise, Ja franc-maçonnerie n'a pu désarmer la défiance de l'État qu'en subissant son patronage. Après s'ètro formée et propagée avec une rapidité et un succès inouïs, en dehors de tout patronage ecclésiastique ou civil, la société qui avait pris 1»* nom de Saint^Vincent-de-Paul a vu son unité brisée, malgré Pappui do l'Église, par les exigences de l'État. Combien il eût été plus libéral et plus sage d'applaudir à ce double et ])uissant effort qu'avait su faire parmi nous l'esprit, d'association livré à lui-môme, et, sans s'ai-rèter À des craintes chimériques, de compter sur l'émulation et la lutte de ces deux sociétés, })ourrendre leurs bienfaits plus efficaces en neutralisant leurs abus!

LES SOCIÉTÉS DE BIENFilSAIVCE ; LEUR UTILITÉ. 377

vent avoir qu'un même terrain, celui des misères qu'elles se proposent de soulager. S'il y a, de part ou d'autre, excès de zèle, une influence contraire vient aussitôt rétablir l'équilibre. Si une aumône a servi d'appât pour séduire une conscience mal éclairée ou mal assurée, une aumône rivale pourra la ramener. Ainsi les efforts se neutralisent, mais seulement pour le mal. L'argent détruit l'effet de l'argent, mais la vérité reste en face de Terreur, l'honneur en face de la corruption, le patriotisme en face des complots séditieux, avec la force sur laquelle doit toujours compter la bonne cause. Enfin, lors même que le résultat serait nul au point de vue moral , et qu'on n'aurait rien gagné sur les âmes, soit pour le bien, soit pour le mal, resteraient toujours les résultats matériels, les bienfaits accumulés par l'émulation même des sociétés rivales. En laissant ces sociétés se multiplier et se combattre librement, on gagne au moins de diminuer la somme de la misère publique; en les entravant,on ne peut que tarir quelquesunes des sources de la bienfciisance générale. On prend ainsi la responsabilité de tous les maux dont on réduit les chances de soulagement, ou plutôt on met cette responsabilité à la charge de l'ÉUit, toujours obligé de subvenir à l'insuffisance des efforts privés. En cherchant à le préserver d'un péril douteux, on Texpose ainsi à un péril certain et infiniment plus redoutable.

Le devoir d'assistance envers ceux qui sont hors d'état de se suffire à eux-mêmes ne peut être rempli que sous trois formes : la charité individuelle, la bienfaisance collective, l'assistance publique. Rien ne peut tenir lieu de la charité individuelle : c'est la forme la plus naturelle , la plus nécessaire , la plus efficace de l'assistance. Y anra-t-il toujours des pauvres parmi nous? C'est un beau rêve d'espérer le contraire ; mais nous aurons toujours besoin les uns des autres, toujours besoin de nous entr'aider :

C'est la loi de nature,

c'est la condition de la faiblesse humaine , c'est en même temps le lien de tous les sentiments qui font notre force et notre dignité morale. La misère permanente, le paupérisme peut disparaître : je ne sais s'il faudrait souhaiter que les hommes n'eussent plus aucun besoin de s'éclairer, de se consoler, de se secourir mutuellement. Ce serait le cas de s'écrier qu'une vertu a disparu de la

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terre. Cette vertu , c'est la charité, dans le sens le plus général, un plus beau nom que la fraternité elle-même ; car la fraternité ne fait que supposer l'affection mutuelle, et la charité l'implique. Les hommes auront toujours des services à se rendre , et ceux qu'ils attendent réciproquement du dévoûment individuel seront toujours les meilleurs : ce sont les seuls qui touchent le cœur, parce qu'ils partent du cœur. Ce sont aussi les services qui risquent le moins d'altérer la délicatesse et la dignité de l'âme. Us humilient quelquefois, parce qu'il en coûte à ce sentiment d'égalité, si naturel à l'homme vis-à-vis de ses semblables, de ne pouvoir se passer de leur assistance ; mais la charité, quand elle est vraiment dans le cœur, sait adoucir cette mauvaise honte, dont le motif, au fond, ne laisse pas d'être honorable et d'être souvent salutaire. Elle permet de la surmonter par le sentiment de la reconnaissance, qui est déjà, par lui-même, comme un échange de dévoûment, un moyen d'acquitter sa dette et de rétablir l'égalité entre le bienfaiteur et l'obligé. Enfin , précisément parce qu'on est porté à rougir de recevoir des secours, on fait effort pour se mettre en état de n'en avoir plus besoin; on sent que la meilleure façon de témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur et de s'élever jusqu'à lui, c'est de lui épargner de nouvelles charges,en lui gardant, pour les anciennes, un dévoûment inaltérable et en s'efiorçant de substituer au lien des bienfaits celui d'une affection désintéressée.

Vis-à-vis d'un être abstrait; comme une association ou l'Ëtat lui-même, le lien du cœur ne saurait avoir la même force. Le besoin physique peut recevoir satisfaction, non le besoin de l'àme. Le secours est peut-être moins humiliant, car le sentiment d'égalité ne peut être blessé que dans les rapports d'individu à individu, non d'individu à société ; mais il n'y a plus de place pour ce langage affectueux qui relève la dignité du pauvre, pour cette reconnaissance qui est à la fois un aveu d'infériorité et une revendication d'égaUté, pour cette fierté salutaire qui souffre impatiemment, non les témoignages de l'affection et de la pitié d'autrui , mais la nécessité d'y recourir. L'amour et la reconnaissance ne vont pas naturellement à une abstraction. On n'éprouve pas , d'un autre côté, la même pudeur à recevoir un secours abstrait et impersonnel, et même à en abuser, que lorsqu'on vit à la charge de la

irsoffisànce de la charité imditidcelle. 379

charité individuelle. Un individu s'appartient à lui-même : une abstraction semble être la propriété de tout le monde, et Ton sent moins le besoin de se suffire à soi-même quand on peut compter sur un bien qu'on s*babitue aisément à considérer comme sien.

Toutefois, la charité individuelle est évidemment insuffisante. Nécessairement très-limitée dans ses moyens d'information , comme dans ses moyens d'action , non-seulement elle ne fait pas tout le bien qu'elle se propose de faire , mais elle ne fait pas même tout le bien qu'elle pourrait faire. Sentant son impuissance à connaître et à soulager tous les maux, chacun va au hasard, où les circonstances l'appellent, où son inclination l'emporte, et souvent on ne consulte que le caprice du moment. Voilà pour ceux dont la bonne volonté est entière. Mais c'est le petit nombre. Beaucoup sont susceptibles de sentiments charitables; mais ces sentiments dorment au fond de leur cœur, tant que la vue du malheur ne vient pas les éveiller. Ils n'éprouvent pas le besoin d'aller à la recherche de ceux qui souffrent ; mais, s'ils les rencontrent sur leur chemin , ils seront les plus généreux des hommes. Leurs secours ne vont qu'à une seule forme de la misère, et la moins digne de pitié, à la misère qui se montre, non à celle qui se cache, à la misère qui demande, non à celle qui rougit d'accepter, en un mot à la mendicité. D'autres ont le cœur plus sec et la main moins libérale ; ils fuient le contact de la misère, et, s'ils lui jettent parfois une aumône, c'est l'importimité seule qui la leur arrache. Pourtant ir n'est pas impossible d'intéresser en eux un sentiment d'amour-propre ou même un reste de pitié : ils se refuseront à une œuvre personnelle de charité ; ils consentiront à s'associer de leur bourse à une œuvre collective de bienfaisance. Enfin, il est des œuvres de bienfaisance qui ne peuvent, en général, émaner de la charité individuelle. La fondation et l'entretien d'un hôpital, par exemple, sauf de rares exceptions, demandent d'autres ressources que celles dont un particulier pourra ou voudra disposer. Quand la charité n'a pour objet que des maux individuels, elle peut garder un caractère individuel ; elle appelle naturellement des efforts collectifs, quand elle réunit en un même lieu et pour des secours communs les individus qui ont part à ses bienfaits.

380 LA LIBERTÉ d'aSSOGIÀTION.

Il faut donc des assbciations pour ces œuvres que la charité prol)rement dite ne peut pas faire, et il en faut également sur son ])ropre terrain, pour réunir toutes les bonnes volontés, depuis les l»lus isolées jusqu'aux plus récalcitrantes, pour éclairer et pour combiner leuis efforts, pour assurer entîn la distribution la plus sage et la plus profitable de leurs bienfaits. Mais Faction des sociétés de bienfaisance ne sera réellement efficace que si elle se rapproche, autant que possible, de la charité individuelle. De même que toutes leurs ressources ne peuvent venir que des individus qui les composent, il faut qu'elles descendent vers ceux qui en ont besoin parle canal des individus. Il faut que les malheureux, sous la personnalité collective et abstraite qui leur vient en aide, voient toujours des personnes vivantes, non pas une administration qui les inscrive sur ses registres, sous un numéro d'ordre, après avoir pris des renseignements en bonne forme, et qui les appelle à jour fixe dans ses bureaux pour recevoir les secours qui leur sont attribués ; mais des cœurs émus de compassion, des âmes qui s'ouvrent à leurs âmes et qui les invitent à s'ouvrir; il faut que l'aumône matérielle, le seul fait apparent de la société bienfaisante, se dissimule, en quelque sorte, derrière les douces paroles, les consolations, les bons conseils, les soins empressés dont le mérite revient en propre à l'individu dévoué qu'elle a pris pour intermédiaire. Qu'est-ce qui triomphe, jusqu'à un certain point, de la répugnance du pauvre pour l'hôpital? C'est la sœur de charité, parce qu'elle n'est pas, à proprement parler, un agent de l'administration hospitalière, parce que son dévoùment est tout à elle, à la tendresse de son cœur, au courage qu'elle puise dans sa foi. Ce lit où elle assiste le malade, ces remèdes qu'elle lui admhiistre, ces vêtements dont elle le couvre, rien ne lui api)artient : elle seule pourtant obtient de la reconnaissance; elle seule se fait aimer, parce que chez elle tout part du cœur et s'adresse au cœur, parce que, devant elle, le malade se sent autre chose qu'un chiffre, parce qu'elle lui apparaît comme une sœur, ou pour mieux dire comme une mère.

Pour les associations, comme pour les individus, la meilleure forme de \i bienfaisance, c'est la visite à domicile. Ici la société disparaît, son unité abstraite se brise; elle se manifeste au chevet du pauvre, non plus par des auxiliaires, comme les sœurs de

jNÉCBSSITÉ des libres ÂSSOCfATIONS DE niENFÀISA?lCK. 3^4

charité, mais par ses propres uicnihres, (jui viennent à la fois au nom de la mission qu'elle leur a confiée et de leur dévoùment personnel, presque toujours entraînés à mêler leurs dons à ceux qu'ils sont chargés de distribuer, et n'obéissant, dans leur attitude et dans leur langage, qu'aux mouvements spontanés que leur inspirent le spectacle qu'ils ont sous les yeux et la bonté de leur cœur. L'effet moral de la bienfaisance sera encore mieux assuré, si le visiteur du pauvre lui apparaît, non comme son bienfaiteur, mais comme son associé^ si l'un et l'autre font parlie d'une société de secours mutuels, dans un rapport de confraternité, qui rétablit l'égalité et relève la dignité, sans faire tort au dévoûment d'un côté et à la reconnaissance de l'autre. De telles sociétés, quand elles sont bien organisées, réalisent l'idéal de la bienfaisance ; car tout y est à la fois collectif et individuel, et les besoins moraux, comme les besoins physiques, y reçoivent la plus complète et la plus pure satisfaction.

Qr, la bienfaisance collective ne peut ainsi s'approprier les mérites de la charité individuelle que si elle est placée sous un régime de liberté, dans son existence et dans ses actes. Une société qui ne vit que par le concours volontaire de ses membres est intéressée à rechercher toutes les occasions qui peuvent ranimer leur zèle. Plus elle les mettra en relation directe avec les souffrances qui appellent sa sollicitude, plus elle pourra compter, de leur part, sur un redoublement de compassion, et, par suite, sur un redoublement de bonne volonté. D'un autre côté, les membres d'une association libre sont d'autant plus intéressés au succès de ses bonnes œuvres, qu'elle est elle-même leur œuvre propre, qu'elle ne vit, qu'elle n'agit que par eux , qu'ils ont voix dans ses conseils, qu'ils disposent de ses destinées, qu'ils tiennent dans leurs mains ses ressources et qu'ils règlent souverainement l'emploi qu'elle en fait. Enfin, ce libre caractère qu'ils peuvent conserver dans tous les actes de charité , lors même qu'ils ne sont que les intermédiaires d'une association, contribue encore à leur ouvrir le cœur de ceux qu'ils secourent. Ce ne sont pas de simples agents, s'acquittant d'une tâche qui leur est imposée ; ils ont part au mérite des secours matériels qu'ils apportent; ils auront part à la réalisation des demandes qu'ils se cliargent de transmettre ; on peut leur témoigner de la reconnais-

sance, non-seulement de ce qu'ils font personnellement, mais de ce que fait, parleur entremise, la société qu'ils représentent. C'est ainsi que cette société elle-même perd en partie son caractère abstrait. Formée et entretenue par de libres dévoùments, elle a, vis-à-vis de ceux qu'elle assiste, comme de ceux qui la composent, tous les caractères de la personne. Elle a sou cœur qui bat de toutes les émotions que lui communiquent ses membres; elle a son intelligence, éclairée de toutes les lumières qu'ils lui apportent; elle a sa volonté, qui résulte du libre accord de toutes leurs volontés, à la suite de libres débats, non sans une certaine mobilité capricieuse, inhérente à la liberté, et, par là, elle n'en paratt que plus humaine. Elle peut se faire aimer; elle peut voir monter jusqu'à elle la reconnaissance de ceux qui ont part à ses bienfaits; elle peut enfin promettre ses secours, sans encourager la paresse et sans provoquer de dangereuses exigences. On s'habitue moins à compter sur l'assistance d'autrui, quand on sait qu'elle est toute volontaire et spontanée, et le sentimenfrde la dignité personnelle risque moins de s'émousser, quand il faut demander l'appui dont on a besoin , non à une bonne volonté purement abstraite , mais à une main réellement et librement secourable, quoique appartenant à un être collectif.

Les mêmes conditions ne sauraient être réalisées par l'assistance de l'État, et même par toute assistance où l'on sent la niain de l'Ëtat L'État bienfaisant, c'est, avant tout, l'impôt forcé, mis à la disposition des souffrances que le gouvernement croit nécessaire de soulager. On ne sait aucun gré à ceux qui payent, car on sait qu'ils sont contraints de payer; on ne sait également aucun gré à ceux qui distribuent les dons de l'Ëtat , car ce ne sont que des agents qui n'ont aucune responsabilité propre. On ne sait, enfin, aucun gré à l'État lui-même, car ce n'est qu'une abstraction ; bien plus, c'est une abstraction qui trouve sa vie dans le corps social tout entier, dont font partie les malheureux euxmêmes, et il est naturel qu'ils se croient des droits sur tout ce qui lui appartient. Dès qu'on attend tout de l'État, on le rend responsable de tous les maux qu'il laisse sans soulagement, et, pour ceux mêmes qu'il soulage, on est moins touché du bien qu'il fait que de son insuffisance. Point de reconnaissance, point de pudeur ; à plus forte raison, point d'amour, point de place pour ce lien

LÀ BiSNPArSANCE PtBLIQtB; SA lioiTIMITÉ ; SES DANGERS. 383

moral qui fait le principal prix de la charité. Les cœurs craignent d'autant plus de s'ouvrir à l'appel du représentant de l'État , quelque dévoûment personnel qu'il apporte à sa mission , que le premier sentiment du peuple est toujours la défiance devant les agents d'un pouvoir à qui appartienent la menace aussi bien que les promesses, la répression aussi bien que les grâces.

On peut avoir de la reconnaissance et de l'amour pour un prince bienfaisant, parce qu'on reconnaît en lui une volonté libre, une véritable initiative , surtout sous un gouvernement absolu, au sein d'une nation accoutumée au despotisme, qui ne considère pas l'État comme sa chose, et qui reçoit comme une faveur gratuite le bien que son maître consent à lui faire. Ajoutons, à l'avantage du despotisme sous ce rapport, que, si la puissance du prince est illimitée, on sait que ses moyens d'information ne le sont pas. « Ah ! si le roi le savait! » dit-on par manière de consolation , en continuant à l'aimer pour la bonne volonté qu'on lui suppose, et en détestant ses ministres pour l'ignorance dans laquelle ils l'entretiennent. La bienfaisance d'un prince absolu a, d'ailleurs , tous les défauts de la charité individuelle : n'ayant, comme elle, rien d'abstrait, elle peut parler au cœur, c'est son seul avantage ; mais, de même que la charité individuelle, elle est aveugle et capricieuse ; enfin, elle dépend d'une bonne volonté sur laquelle il ne faut pas compter, chez les despotes moins que partout ailleurs. On ne les louerait pas tant de quelques actes d'une charité délicate, s'ils leur étaient plus naturels. Sous un gouvernement libre, le chef de l'État pourra encore se faire aimer pour ses bienfaits, mais seulement pour ceux qu'il dispense, comme un simple particulier , en quelque sorte, disposant en son nom et au gré de ses sentiments personnels des ressources limitées qu'il doit à sa fortune privée ou au traitement qui lui est alloué. Sa bienfaisance , comme celle dont tout homme public peut se faire un mérite, en dehors de ses devoirs officiels, rentre dans la charité privée ; elle peut être plus abondante que celle de la plupart des particuliers, elle n'est pas d'une autre nature ; ce n'est pas proprement la bienfaisance de l'État.

Faut-il donc s'associer aux théories qui repoussent absolument toute assistance de la part de l'État ? Nous avons déjà eu occasion d'en signaler l'exagération. Elles n'iraient à rien moins qu'à sup-

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l)rimer TÉtat lui-inèmc. Tous les devoirs qui lui sont propres, l'adminislration, la police, la justice, l'entretien des armées et des forces navales, les travaux d'utilité générale, la distribution d'un enseignement public, sont des devoirs d'assistance, des moyens de venir en aide aux particuliers dans la défense de leurs droits et dans la protection de leurs intérêts. A quel titre exclurait-on de ces devoirs d'assistance le soulagement de la misère? L'État doit y concourir, parce que la prospérité générale, qui repose en partie sur lui, est liée au bien-être physique, intellectuel et moral de tous les membres de la société. C'est même, en quelque sorte, l'acquittement d'une dette positive. Telle est , en effet, l'influence du gouvernement et des lois sur le mal comme sur le bien qui se produit dans une nation, que l'État ne saurait en décliner entièrement la responsabilité. Mais, pour la bienfaisance, comme pour les autres formes de l'assistance publique, il faut rester rigoureusement fidèle à ce nom d'assistance. L'État n'a pas le droit de se montrer généreux ; il ne lui est pas permis, à proprement parler, de reclierchcr le mérite de la bienfaisance, encore moins de la charité. Il ne peut que venir en aide à ceux qui n'ont d'espoir qu'en lui, et seulement dans la mesure de ce qui est indispensable à leurs besoins.

La charité privée peut être prodigue de ses bienfaits, car elle dispose d'un bien qui est tout à elle. Quels que soient ses entraînements ou ses excès, ils ne font pas tort à autrui. D'ailleurs, tout désintéressés qu'ils sont, ils ont leur récompense, d'abord dans la satisfaction des nobles sentiments qui les inspirent, puis dans la reconnaissance de ceux qui en sont l'objet, dans l'acquisition de leur affection; enfin, si le sentiment religieux s'y trouve mêlé, dans le légitime espoir d'être agréable à Dieu et de gagner un trésor dans le ciel, en échange d'un peu de bien accompli ici-bas. L'État ne peut se livrer à de pareils entraînements; car les ressources dont il dispose, il les prend aux individus, non- comme des dons volontaires, mais comme des impôts exigibles. Je veux que le budget de la bienfaisance soit le plus liopulaire, celui pour lequel on paye le pins volontiers; il n'en demanderait pas moins la même réserve. Ici, on ne doit plus parler d'une récompense à attendre. L'État, personne abstraite, n'a aucun droit sur les coeurs : c'est la patrie ou

Ll BIENFAISANCE PUBLiaUE ; SES JUSTES BOBNES. 385

le prince, ce n'est pas l'État lui-même qu'on peut aimer. Renfermant, d'un autre côté, ses destinées sur la terre, il n'a aucune part aux espérances du ciel. Mais, s'il n'a rien à espérer, il a, en revanche, tout à craindre de l'exagération de ses bienfaits. Ce qu'il prend aux contribuables pour le distribuer lui-même, il l'enlève à la charité privée, toujours plus précieuse et plus efficace que tout le bien qu'il peut faire. Il fait plus que tarir quelques-unes de ses sources, il la décourage, il l'accoutume à se reposer sur lui, et, comme il ne peut suffire à tout sans excéder les exigences raisonnables de l'impôt, il ôte plus à la misère qu'il ne lui donne en réalité, même au point de vue matériel, sans parler de ce qu'il lui fait perdre au point de vue moral, comme consolations, comme action exercée sur les âmes. Il fait tort à la misère, et il la rend en même temps plus exigeante ; car elle aussi s'accoulume à ne compter que sur lui, oubliant peu à peu la dignité du travail personnel dans le sentiment plus agréable à la paresse des droits qu'elle s'attribue sur ses faveurs.

Ainsi, de nouvelles causes de misère dans l'affaiblissement de l'énergie individuelle et dans la diminution du travail; un germe de corruption morale dans l'habitude trop aisément contractée , à tous les degrés de l'échelle sociale, de mendier des secours que l'on doit mettre son honneur à demander avant tout à soi-même; un élément de troubles dans les réclamations violentes et séditieuses de ceux qui se plaignent que l'État ne fasse iwis assez pour eux ou qu'il fasse trop pour les autres : voilà le bilan de l'assistance de l'État , quand elle dépasse ses justes bornes ; voilà ce qui a décrié, auprès de tant de bons esprits, ce droit, si naturel et si légitime en lui-même, qu'on a nommé le droit à l'assistance.

Ne rien faire que ce que lui seul peut faire, voilà la règle pour tous les actes de l'État. Il ne se met pas à la place des particuliers ; il leur tend la main, il les assiste, jusqu'au moment où ils pourront se passer de son secours. Ajoutons que l'assistance de l'État doit mettre tous ses soins à se cacher, non par modestie, comme la charité privée, mais par prudence, par le juste sentiment de ses propres intérêts et de ceux auxquels elle vient en aide, pour que personne, en la voyant toujours présente, n'exagère son influence. La charité privée, quelque soit son désir de

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rester dans l'ombre y doit multiplier ses rapports avec les individus. L'assistance publique, au contraire, n'atteindra jamais plus sûrement son but que si les individus ne la sentent pas, et s'ils peuvent croire qu'ils doivent tout à eux-mêmes. Son caractère est d'être générale, et ce n'est que par exception, dans un besoin pressant , qu'elle peut être individuelle. Sa meilleure forme, ce sont toutes les institutions qui préviennent les causes de misère, en ouvrant de nouvelles sources à la prospérité publique, en multipliant le travail, en l'afh'anchissant de toute entrave inutile, en ne lui fermant aucun débouché, en lui procurant toutes les lumières qui peuvent diriger ses progrès. S'il faut des moyens plus directs d'assistance, des caisses d'épargne, des établissements de prêt, des hôpitaux, des asiles, et qu'on ne puisse pas les attendre de l'initiative individuelle, ils appellent légitimement l'action fondatrice et les subventions de l'État ; quant à son intervention directe vis-à-vis des individus qui doivent en recueillir les bienfaits , il vaut mieux qu'elle s'efface, qu'elle se substitue des sociétés indépendantes, en se bornant à tracer ou à contrôler leurs statuts, à conclure avec elles des sortes de concordats, à leur demander, en un mot , des garanties en échange de leur concours, mais sans slngérer dans leur administration et sans partager la responsabilité de leurs actes.

En France, les sociétés çle bienfaisance qui sont approuvées par l'État, soit qu'il les ait suscitées lui-même, soit qu'il se borne à leur prêter son appui, reçoivent du gouvernement leurs règlements généraux, et il nomme lui-même leurs présidents. Nous croyons que c'est un usage dangereux, et qu'elles rendraient plus de services, avec moins de périls , si elles étaient davantage abandonnées à elles-mêmes. A plus forte raison , quand une société de bienfaisance peut se passer du patronage de l'État, quand elle ne lui demande aucune subvention , mais seulement respect et protection pour sa liberté, il est juste, il est utile qu'il lui laisse une pleine indépendance. Il irait contre son but , il assumerait une responsabilité dangereuse , s'il voulait qu'aucun bien ne pût se produire sans son concours. Ce n'est pas même assez de respecter l'indépendance des sociétés de bienfaisance et de la défendre contre toute atteinte ; son intérêt veut qu'il l'en-

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