PARTIE II. LA RÉVOLUTION
daient : « à se régénérer et à redevenir hommes. » Le vieux Gobel parla après lui d’une voix tremblante. Il fit une courte apologie de sa conduite passée. Il avait accepté tous les décrets depuis l'origine de la révolution, et entre autres celuidul2 juillet, quiluiordonnaitde prêter serment et de rester prêtre : «ma conscience médit, ajoutait-il, qu’en obéissant au peuple, je ne l’ai pas trompé. » Il finit en déposant sur le bureau, ses lettres de prêtrise ; puis, reprenant un peu de fermeté, il cria : vive la République ! Ce cri fut répété par les membres de l’Assemblée et les spectateurs, au milieu des plus vifs applaudissements. Le président Laloi répondit : « Citoyens, qui venez de sacrifier sur l’autel de la patrie ces hochets gothiques de la superstition, vous êtes dignes de la République; citoyens qui venez d’abjurer l’erreur, vous ne voulez prêcher désormais que la pratique des vertus sociales et morales ; c’est le culte que l’Ètre-Suprême trouve agréable; vous êtes dignes de lui. » Ici les applaudissements s’élevèrent et couvrirent la voix du président. On lui cria de toutes parts : « l’accolade à l’évêque de Paris. » — « Depuis l’abjuration qui vient d’avoir lieu, reprit Laloi, l’évêque de Paris est un être de raison. Mais je vais embrasser Gobel. » Il l’embrassa et le décora du bonnet rouge, pendant que l’assistance faisait retentir la salle de ses acclamations. Aussitôt le curé de Yaugirard, Couppé,de l’Oise, Villers, l’évêque Lindet, prononcent leur abjuration. Plusieurs prêtres, membres de l’assemblée, se précipitent h la tribune pour les imiter. Jullien de Toulouse, ministre protestant, s’écrie qu’il a toujours pratiqué « le tolérantisme le plus étendu. Gobel vient, dit-il, de manifester les sentiments qui sont dans mon âme ; je désire m’identifier à ce grand exemple. >• Ce Jullien, député delà Haute-Garonne, était pasteur à Toulouse. Cette scène étrange fut comme un signal auquel répondirent de tous les côtés de la France tout ce qui restait de prêtres corrompus. Chaque jour i’ Assemblée, la Com-
mune, les Jacobins entendaient des rétractations qui luttaient entre elles de cynisme. Les protestants, les juifs, tous y passaient 1 ; tous voulaient se purger de cette lèpre delà prêtrise 2 ; les plus illustres eux-mêmes se paraient de leur apostasie 3 . On fut obligé d’autoriser par un dé-
4. Commune de Paris, 22 brumaire au ii (42 novembre 4793). Le Comité révolutionnaire de la section de la Réunion apporte au conseil général des croix, des soleils, des calices, des chapes, et quantité d’autres ornements de culte.... Un membre du Comité rend hommage au patriotisme des citoyens ci-devant juifs qui demeurent dans l’arrondissement de cette section; presque tous ont prévenu le vœu du Comité révolutionnaire en apportant eux-mémes leurs reliquaires et leurs ornements, entre autres la fameuse chape qui, dit-on, a appartenu à Moïse. — Commune de Paris, 23 brumaire an n (43 novembre 4793). Des citoyens protestants déposent sur le bureau quatre coupes d’argent. « Le Président. Sous le règne de la philosophie, les préjugés disparaissent, la vérité luit, et, par un ascendant irrésistible, les hommes s’empressent d’abjurer leurs erreurs. Si une religion pouvait être conservée , ce serait celle qui approche le plus des principes de l’égalité.... » Jullien de Toulouse avait dit aussi que le protestantisme était plus voisin que le catholicisme des principes de la Révolution. «.On sait que les ministres du culte protestant n’étaient guère que des officiers de morale. » Gobél et lui plaidaient les circonstances atténuantes, Gobel pour lui-môme, et Jullien pour son culte.
2. Séance de la Convention du 24 brumaire an n (4 4 novembre 4 793). Le premier vicaire épiscopal du département du Var écrit : a Je m’empresse de vous faire part de mon mariage avec la citoyenne Victoire. >> — « C’est encore un ci-devant évêque constitutionnel, écrit Massieu, député de l'Oise, qui vient rendre à la saine raison un hommage public, en déclarant qu il renonce à ses fonctions et à son traitement, et qu’il a fait choix d’une compagne riche en vertus. » — Le citoyen Arbant, ci - deYant chanoine, fait hommage de ses lettres de prêtrise. — « Pour viv e libre et heureux, écrit le citoyen Bordin, il ne suffisait pas que le peuple n’eût plus de roi, il fallait aussi le délivrer de tout prêtre. » Il termine en déposant ses lettres de prêtrise, etc.
3. Séance de la Convention du 20 brumaire an u (40 novembre 4793). a Sieyes. Citoyens, mes vœux appelaient depuis longtemps le triomphe de la raison sur la superstition et le fanatisme. Ce jour est arrivé; je m’en réjouis comme d’un des plus grands bienfaits de la République française. Quoique j’aie déposé depuis un graud nombre d’anuées tout caractère ecclésiastique, qu’il me soit permis de profiter de la nouvelle occasion qui se présente pour déclarer encore, et cent fois, s’il le faut, que je ne connais d’autre cuite que celui de la liberté, de l’égalité.... J’ai vécu victime de la superstition, jamais je n’en ai été l’apôtre ou l’instrument. »