PARTIE III. LES CONCORDATS
France un parti prépondérant, s’il se rencontrait un pouvoir assez intelligent pour le comprendre et assez fort pour le commencer. Le sort de l’ancienne monarchie lui semblait irrévocablement lié à celui de la noblesse, et la noblesse avec ses préjugés, ses rancunes et ses droits iniques, lui paraissait désormais impossible; il croyait donc qu’on pouvait créer l’ordre sans rappeler les rois ni les nobles ; que cette exclusion d’hommes et de droits odieux paraîtrait un résultat suffisant des grandes convulsions qu’on venait de traverser, et que la France, tranquille de ce côté, supporterait volontiers, accepterait même avec reconnaissance un pouvoir aussi concentré et aussi fort que le pouvoir royal. Dès que cette pensée fut arrêtée dans son esprit, il chercha tous les éléments d’ordre et d’autorité qui pouvaient être empruntés à* la société ancienne, et pour se rendre désirable et acceptable, il ne manqua aucune occasion de manifester ses nouvelles tendances. La religion lui parut une de ces forces qui concourent à rendre fort le pouvoir politique, pourvu qu’il sache s’en servir et surtout ne pas leur obéir; et il n’est pas douteux que, membre de la Constituante, il aurait donné les mains à la constitution civile du clergé, s’il avait cru l’entreprise réalisable. En effet, l’Église, ainsi soumise au pouvoir civil, lui donnait de la force et ne lui en ôtait pas, tandis que l’Église orthodoxe, même avec les réserves des libertés gallicanes, avait été pour l’ancienne monarchie tout à la fois une cause de force et de faiblesse. Il ne mêlait à cette conviction exclusivement politique aucune inclination particulière pour le catholicisme et n’était en un mot guidé que par des raisons d’homme d’État. Il s’était accoutumé de bonne heure à employer les idées religieuses au succès de ses desseins. Général de l’armée d’Egypte, peu s’en fallut que, pour faciliter et assurer sa conquête, il ne se déclarât musulman. Ge fut pour le même but et avec les mêmes sentiments qu’il n’hésita pas à faire profession de catholicisme pendant sa seconde campagne d’Italie. Il dit un jour à
Bourrienne dans une conversation familière : « Vous verrez quel parti je saurai tirer des prêtres. »
Dans sa première campagne, simple général du Directoire, il parlait aux Italiens en chrétien et au gouvernement de la République en philosophe fort dégagé de toute crédulité. Plus maître de la situation après son avènement au consulat et sentant d’ailleurs le progrès croissant de toutes les idées d’ordre et de reconstitution sociale, il ne chercha plus à cacher l’usage qu’il comptait faire du catholicisme, et quand il prononça à Milan la célèbre allocution du 6 juin 1800, c’est surtout à la France qu’il s’adressait. Ce discours est trop significatif pour être omis: c’est la préface du concordat. 11 fut prononcé en présence de tous les curés de Milan, neuf jours avant la bataille de Marengo.
« J’ai désiré vous voir tous rassemblés ici afin d’avoir la satisfaction de vous faire connaître par moi-même les sentiments qui m’animent au sujet de la religion catholique, apostolique et romaine. Persuadé que cette religion est la seule qui puisse procurer un bonheur véritable à une société bien ordonnée et affermir les bases d’un gouvernement , je vous assure que je m’appliquerai à la protéger et à la défendre dans tous les temps et par tous les moyens. Je vous regarde comme mes plus chers amis ; je vous déclare que j’envisagerai comme perturbateur du repos public et ennemi du bien commun et que je saurai punir comme tel de la manière la plus rigoureuse et la plus éclatante, et même s’il le faut de la peine de mort, quiconque fera la moindre insulte à notre commune religion ou qui osera se permettre le plus léger outrage envers vos personnes sacrées. Mon intention est que la religion chrétienne, catholique et romaine, soit conservée dans son entier, qu’elle soit publiquement exercée et qu’elle jouisse de cet exercice public avec une liberté aussi pleine, aussi étendue, aussi inviolable qu’à l’époque où j’entrai pour la première fois dans ces heureuses contrées. Tous les chan-