PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE
rations d’un autre ordre : quelle sécurité, dirais-je,* peut-on trouver dans l’exercice de l’intolérance? On est sûr de sa foi, je le veux ; mais est-on sûr, au même titre, de l’interprétation qu’on lui donne ? Le symbole le plus immuable a-t-il traversé les siècles sans subir de transformations? Les théologiens les plus profonds sont-ils toujours d’accord entre eux? Ne peut-il pas arriver qu’une autorité proscrive aujourd’hui la doctrine qu’elle imposera demain? Je pourrais citer des exemples terribles; je me borne à celui-ci, qui est illustre. Vous connaissez la condamnation de Galilée. Vous savez qu’on l’a tenu eii prison six mois; qu’on l’a fait Comparaître en criminel devant la chambre ecclésiastique, et qu’enfin, après une longue procédure, on l’a condamné à faire anaende hondrable, un cierge h la main, pour avoir découvert le mouvement de la terre. Cependant quel est aujourd’hui le théologien, quel est l’inquisiteur qui regarde la terre comme immobile au centre du monde ? Et quel est l’ennemi de la religion qui fasse du mouvement de la terre un argument contre l’authenticité de la Bible ? Voilà donc un jugement deux fois regrettable, puisqu’il était inutile et puisqu’il reposait sur une erreur grossière. Demandezvous s’il ne doit pas servir de leçon à la postérité ; et, quand vous êtes tentés d’appeler la force au secours de votre opinion, prenez garde de ressembler aux juges de Galilée, qui ont condamné la science dans sa personne et laissé un monument éternel de leur ignorance.
Cependant l’intolérance est si sûre d’elle-même qu’elle ne se renferme pas dans les choses de la foi, et qu’à chaque instant elle empiète sur le domaine des sciences et des lettres. Nous venons de la voir dans le procès de Galilée, luttant "contre l’astronomie ; plus tard, elle a cpinbattu de toutes ses forces la découverte de la circulation du sang. Il y a bien pëu de découvertes utiles à l’humanité contre lesquelles elle n’ait dressé des obstacles; elle semble dire à la pensée humaine ; « Arrête-
toi, » et à la société : « Reste immobile ou remonte vers la nuit des temps. » Mais c’est pour cela qu'elle sera vaincue. Dieu ne nous a pas créés pour le repos, mais pour l’agitation féconde. Il ne nous a pas donné nos facultés pour que nous les rendions inutiles. R ne fait pas luire à notre esprit le divin flambeau de l’idéal pour que nous jetions notre force au néant. H nous mène à travers les siècles dans la voie du progrès ; et l’humanité, sous sa conduite, marche, marche sans cesse, domptant la matière, utilisant les forces brutes, remplaçant la guerre par la paix, l’ignorance par la lumière, adoucissant les mœurs, perfectionnant les arts, ouvrant à l’industrie des perspectives nouvelles, et construisant peu à peu, sur les ruines des systèmes, l’édifice de la sereine et immortelle sagesse.
Edita doctrinâ sapientum templa serena*.
Ce n’est pas nous, libres penseurs, qui séparons ainsi les deux causes, qui mettons d’un côté la civilisation, les lettres, la liberté, le progrès, la vie; de l’autre, le mépris des arts, les lettres avilies, les sciences proscrites, les découvertes de l’industrie dédaignées ou entravées, les écoles fermées, tout um amas de superstitions imbéciles pieusement recueillies et enseignées aux peuples qu’elles abusent, la liberté de la presse maudite, les principes les plus chers de nos constitutions modernes chaque jour battus en brèche, la philosophie non pas réfutée, mais condamnée, la doctrine du progrès reléguée parmi les chimères , l’inquisition regrettée , la Saint-Barthélemy justifiée, le pouvoir absolu préconisé, la révolution calomniée dans ce qu’elle a de plus grand, de plus sage et de plus durable. Nos adversaires se chargent eux-mêmes d’étaler ce triste cortège de leur doctrine. Sachons-leur
Ltscrcu, 1. II, v. n.