PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE
gré de marcher désormais le front découvert, et de ne dissimuler ni leurs rancunes ni leurs visées 1 .
Il me semble qu’on pourrait séparer les ennemis de la liberté de penser en deux classes bien distinctes. Les uns sont des fanatiques, qui veulent nous rendre heureux malgré nous, nous sauver, nous sanctifier malgré nous; et les autres, des politiques, qui ne voient de salut pour l’État que dans l’unité. Ils se trompent les uns et les autres, puisqu’ils blessent la justice; mais au malheur d’être injustes, ils joignent celui de ne pas réussir. Les premiers croient augmenter leur troupeau, parce qu’ils y introduisent des hypocrites ; les seconds, en aspirant à la paix, ne font que semer des tempêtes.
Qu’ils interrogent l’histoire. Est-ce que cette unité qu’ils poursuivent a jamais existé? C’était, au moyen âge, la théorie dominante ; et le moyen âge est le temps des guerres religieuses. Louis XIV aussi voulut imposer sa religion à son peuple : il en coûta des flots de sang. La France fut dévastée, l’hérésie ne fut pas vaincue. En Espagne, il est vrai, le catholicisme règne seul : h quel prix, grand Dieu I mais si, à force de supplices, on parvint à y comprimer la pensée, le nombre des victimes nous apprend ce qu’il en coûte au pouvoir civil pour entrer en lutte avec les consciences. Quel est l’homme de sang-froid qui ne reconnaît en lisant l’histoire que la guerre ne s’est jamais allumée entre religions libres, mais toujours entre une religion dominante et une religion opprimée? Si l’histoire ne parle pas assez haut, interrogeons la nature humaine. La philosophie, qui enfante les hérésies, n’est pas un accident. Elle répond à un besoin impérieux et éternel de notre nature. On a beau vouloir nous garrotter. Cet esprit enchaîné à un symbole, à des observances, se
Voltaire n’avait pas prévu tant de franchise. Il disait, dans son article sur la Tolérance , section IV : « Il y aura toujours des barbares et des fourbes qui fomenteront l’intolérance ; mais ils ne l’avoueront pas ; et c’est avoir beaucoup gagné. »
réveille un jour, et par une loi fatale, se porte d’un bond aux extrêmes. Pendant des siècles, tous les grands agitateurs sont sortis des cloîtres. L’hérésie, la nouveauté , si vous voulez, car c’est tout un, germait dans leur esprit pendant qu’ils chantaient machinalement des psaumes, ou qu’ils officiaient avec ce cérémonial inflexible qui dicte toutes les paroles, et règle jusqu’au moindre geste. Qui nous dira les angoisses d’un Abélard, d’un Wiclef, d’un Jean Huss, lorsqu’ils se séparaient tout frémissants de l’unité de l’Église, chassés hors de son sein par l’indomptable essor de leur pensée ? Luther alla jusqu’à envier le repos des morts : beati quia quiescunt ! Pour eux, les hérésiarques et les apôtres, ils ont échappé au cloître, à l’unité, à l’Église; ils ont obéi au démon intérieur; le feu qui les consumait s’est répandu sur le monde et l’a rempli d’embrasements. Mais que de martyrs obscurs, étouffés dans Y in pace / Que d’âmes épuisées dans une lutte secrète 1 Que d’hommes de génie qui n’ont pu vivre qu’en parvenant à s’abêtir ! Ceux qui rêvent de décréter l’unité par une loi, n’ont qu’à décréter aussi l’identité des intelligences.
Ce serait une réfutation écrasante de ces rêves, qu’une liste complète des hérésies, si aucun homme était capable de la faire. Impuissants pour empêcher les hérésies de naître, voulez-vous les rendre inoffensives? Laissez-les libres.
Il est consolant de penser que c’est plutôt la politique que la religion, qui a rendu la religion intolérante. La chimère du pouvoir absolu avait besoin pour s’étayer de la chimère de l’infaillibilité . Je le dis à l’honneur de l’Église et pour la défense de l’Église : quand elle se fit oppressive, quand elle invoqua le bras séculier contre la liberté de conscience, elle fut infidèle à son caractère et à sa mission. Elle servit les passions des hommes et cessa d’obéir à l’inspiration divine. A ce moment-là, elle oublia l’Évangile. Le jour où l’inquisition fut fondée, il fut yrai de dire que l’Évangile était trahi.