‹ La liberté de conscienceChapitre 91 sur 269 · PARTIE I. L’HISTOIRE · texte numérisé non relu

PARTIE I. L’HISTOIRE

blesser les oreilles pieuses; scandaleuses, pernicieuses, téméraires, injurieuses à l'Église et à ses usages; outrageantes non-seulement pour elle, mais pour les puissances séculières; séditieuses, impies, blasphématoires, suspectes d’hérésie, sentant l’hérésie, favorables aux hérétiques, aux hérésies et aux schismes, erronées, approchantes de l’hérésie et souvent condamnées; enfin hérétiques et renouvelant diverses hérésies, principalement celles qui sont contenues dans les fameuses propositions de Jansénius prises dans le sens auquel elles ont été condamnées. »

Qui croirait qu’une doctrine ainsi traitée par le souverain pontife comptait parmi ses adhérents des évêques, deg saints, des hommes de génie, les Pascal, les Arnaud, les Racine, les Saint-Simon 1 ? Il y avait à Paris un monastère de filles, peu versées sans doute dans les querelles théologiques, et qui était particulièrement odieux aux jésuites parce qu’il était cher à Antoine Arnaud, leur ennemi. C’était la maison de Port-Royal. Arnaud était frère de la mèfe Angélique, fondatrice et longtemps abbesse de la communauté ; il avait sa mère, six de ses sœurs et six de ses nièces religieuses à Port-Royal; lui-même, lorsqu’il fut fait prêtre, leur avait donné tout son bien et s’était retiré dans cette solitude avec Arnaud d’Andilly, son frère aîné, et ses deux neveux Sacy et Lemaître *. Ce fut là que la

A, « Ce même mois de mars MK\ vit éclore les premiers commencements de l’affaire qui produisit la constitution Unigenitus si fatale à l’Église et à l’État, si honteuse à Rome, si funeste à la religion, si avantageuse aux jésuites, aux sulpiciens, aux ultramontains, aux ignorants, aux gens de néant, et surtout à tout genre de fripons et de scélérats, dont les suites, dirigées autant qu’il leur a été possible sur le modèle de celle de la révocation de l’édit de Nantes, ont mis le désordre, l’ignorance, la tromperie, la confusion partout, avec une violence qui dure, encore, sous l’oppression de laquelle tout le royaume tremble et gémit, et qui, après plus de trente ans de la persécution la plus effrénée, en éprouve, en tout genre et en toute profession, un poids qui s’étend â tout et qui s’appesantit toujours. » Mémoires de Saint-Simon . t, IX, p. 84 sq.

2. Racine, Abrégé de l'histoire de Port Royal, première partie.

persécution se montra cruelle. Une trentaine de religieuses, toutes d’une vie exemplaire et la plupart fort ignorantes, refusaient de souscrire un formulaire qu’on leur disait contraire k la véritable foi de l’Église : c'était tout le délit, et l’on a peine à se représenter Louis XIV, avec toute sa puissance, faisant une afïaire d’État de cette que^ relie de couvent, lançant chaque jour des arrêts, envoyant des archevêques et des visiteurs, privant ces filles des confesseurs en qui elles avaient confiance, rendant une ordonnance pour prescrire la signature du formulaire, et tenant un lit de justice pour la faire enregistrer 1 , retournant au parlement un an après, tout exprès pour faire recevoir la bulle d'Alexandre VII 2 , et forçant les religieuses, par lettres de cachet, à se confesser à des prêtres dont l'hostilité contre elles était bien connue, et dont à tort ou à raison elles suspectaient l’orthodoxie. L'archevêque de Paris entra dans le monastère, accompagné du lieutenant civil, du prévôt de Pile, du guet, et de plus de deux cents archers dont une partie investit la maison, et l'autre se rangea, le mousquet sur l’épaule, dans la cour. Douze des principales religieuses, au nombre desquelles était l’abbesse, furent dispersées dans des maisons de différents ordres, et tenues dans une captivité rigoureuse. Enfin, un arrêt du conseil, du 22 janvier 1710, ordonna la démolition des bâtiments. Les matériaux furent vendus, et on effaça jusqu’aux vestiges des constructions; mais ce sol nu était encore une terre sacrée; il renfermait les dépouilles des Lemaistre, des Arnaud, des Racine, et de tant d’illustres personnages dont les malheurs de Port-Royal relevaient encore la mémoire. En 1711, on ouvrit les sépultures, on exhuma ces morts qui 'avaient voulu être éternellement réunis, et on les dispersa dans les églises de Paris et dans les cimetières des villages voisins.

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