PARTIE I. L’HISTOIRE
Toute cette affaire de la bulle Unigenitus ne nous paraît plus que ridicule, parce que nous avons de la peine à comprendre le parlement rassemblé extraordinairement pendant un grand nombre de séances, et le conseil même du roi constamment préoccupé de l'acceptation de la bulle; le régent, qui peut-être ne croyait pas en Dieu, et ses conseillers, de mêmes mœurs et de mêmes doctrines que lui, aussi ardents que le vieux roi; tous les évêques de France divisés; les moines et les religieuses aux abois dans leurs couvents. Cependant, cette querelle agitait tout le royaume. Beaucoup mouraient privés des secours de la religion; beaucoup invoquaient le bras séculier. Le parlement ordonnait par arrêt que tel prêtre administrerait les sacrements à un mourant. Le prêtre s’adressait à son évêque, qui lançait un moniloire; et la cour craignait de voir le pays mis en feu par ces querelles. En voulez-vous un exemple? L’abbé Lemaire, ex-oratorien, demande les sacrements à son lit de mort. Le frère Bouëttin, curé de Samt-Étienne du Mont, exige un billet de confession, ou au moins le nom du confesseur. Lemaire refuse : c’était s’avouer janséniste. « Mais, dit-il, je veux bien me confesser à vous. — Avant tout, dit le curé, il faut savoir si vous acceptez la bulle. » Lemaire ne l’acceptait pas, les sacrements furent refusés. Le malade appelle un huissier, et envoie sommation régulière au clergé de la paroisse de lui administrer l’eucharistie. La sommation fut renouvelée trois jours sans succès. Le troisième jour, Lemaire fait sa plainte au procureur général, et le parlement est saisi.
On s’assemble aussitôt, on mande le frère Bouëttin, qui ne peut venir à cause du service de feu le du", d’Orléans. Le parlement reste en séance, et attend îe curé jusqu’à trois heures. Frère Bouëttin paraît enfin, mais pour déclarer qu’il n’obéira qu’à l’archevêque. A minuit intervient un arrêt qui le condamne à l’aumône, peine infamante, et invite l’archevêque de Paris à faire administrer
les sacrements à l’abbé Lemaire dans les vingt-quatre heures.
Par malheur, il y avait fête de la Vierge le lendemain, puis un dimanche ; le parlement ne s’assembla que trois jours après l’arrêt. L’abbé Lemaire était toujours sans sacrements dans son lit. Gomme on allait délibérer, survient un ordre du roi de surseoir, et d’envoyer des députés à Versailles. Le premier président se rend auprès du roi, avec deux présidents à mortier, et lui adresse, dit Barbier, un discours très-touchant; mais le roi répond durement, qu’il a cassé l’arrêt du. parlement, et qu’il évoque à sa personne la connaissance de l’affaire. Le parlement ne se tient pas pour battu. Il ordonne aux gens du roi de prendre des conclusions. Les gens du roi deman- ' dent du temps pour délibérer, et ne peuvent se mettre d’accord entre eux, tant l’affaire est embarrassante. Ils se rendent à leur tour à Versailles, où le roi veut bien leur dire qu’il avisera promptement, vu l’état pressant du malade. Les gens du roi rapportent cette réponse le mardi à onze heures. On délibère. Vers deux heures, arrêt qui ordonne aux gens du roi de s’informer de l’état du malade, et d’en rendre compte k six heures du soir ; et sur cet arrêt on se sépare pour aller dîner.
Mais quand on se réunit le soir pour entendre le rapport des gens du roi, l’avocat général d’Ormesson déclara que le malade était mort. On envoya un huissier pour saisir le frère Bouëttin, qui ne se trouva pas au presbytère, et la chambre se sépara enfin à quatre heures du matin, en remettant l’affaire à quinzaine, à cause des vacances de Pâques. Le convoi de l’abbé Lemaire fut suivi par dix mille personnes. L’intervalle des vacances fut rempli de pourparlers entre le roi, les ministres, et les chefs du parlement. Le roi finit par donner défenses expresses de suivre la procédure contre le curé de Saint-Étienne. On fit, sans succès, plusieurs remontrances. Le roi destitua le frère Bouëttin, et quelques autres curés; et le parlement,