‹ La liberté de l'enseignementChapitre 5 sur 26 · l'inspecteur du département de la Seine écrivait · texte numérisé non relu

l'inspecteur du département de la Seine écrivait

« Les effets de l'article 49 de la loi du 15 mars 1850, en vertu de laquelle les lettres d'obédience tiennent lieu de brevet aux institutrices congréganistes, n'ont rien produit de facbeux à Paris et dans les établissements ruraux. Les meilleures écoles congréganistes de Paris sont dirigées par des sœurs non pourvues de brevet. »

Là-dessus M. le rapporteur nous dit que c'est là le résultat « d'une sélection habilement conduite qui réserve les meilleurs sujets pour lec> centres importants » ; et il ajoute : « Il faut voir l'ensem bJe! » Eh bien, oui, messieurs, voyons l'ensemble. M. le rapporteur invoque les enquêtes officielles; voyons les enquê os officielles.

Vous nous dites que dans l'enquête officielle de 186L l'immense majorité des inspecteurs a été défavorable à l'institution de la lettre d'obédience, et vous ajoutez, ce dont je ne doute pas le moins du monde, qu'en ce moment, on aurait beau parcourir toute la France, qu'on ne trouverait pas un seul inspecteur qui voulût prendre en main la défense de la lettre d'obédience. {Approbation ironique à droite.)

M. Mayran. — Je le croi- bien; il serait révoqué!

M. Chesnelong. — Vous nous menacez de citations écrasantes; je les attends, je puis dire que je les connais sans les avoir lues, et que je pourrais dire à l'avance ce qu'elles contiennent, j'admets donc que l'opinion des inspecteurs est contraire au maintien de la lettre d'obédience. Je ne dis pas que ce ne soit pas là une opinion très autorisée et très considérable; je me permets seulement de croire qu'elle a été singulièrement influencée par le sentiment présumé et même très manifestement connu du ministre auquel elle est adres-

sée. Mais à coté de cette opinion, ii y a fort heureusement les faits que les inspecteurs ont constatés eux-mêmes officiellement; l'opinion des inspecteurs, c'est quelque chose; les faits, les faits indiscutables et reconnus par eux, c'est beaucoup plus encore! Si l'opinion des inspecteurs est en contradiction absolue avec les faits, que vaudra- t-ellé? Je n'en conclurai pas que les inspecteurs on' manqué de justice; j'aurai au moins le droit de dire qu'ils ont manqué absolument de logique.

Voici comment à deux époques différentes les inspecteurs ont classé les écoles libre :

En 1863, sur 1,000 écoles, la proportion de celles désignées comme bonnes ou assez bonne , était de 886 pour le; écoles congreganistes et de 820 seulement pour le; écoles laïques.

En 186£, toujours sur 1,000 écoles, la proportion de celles classées comme bonnes, assez bonnes ou passables était de 900 pour les congreganistes et de 830 seulement pour les

ques.

Soit une différence de 60 à 70 écoles bonnes de plus, et par conséq une différence de 60 à 70 écoles médiocres

de moin: sur '. au profit des écoles congreganistes.

Vous non osez les enquête- officielles. Voilà ce qu'elles

constatent. E clair? (Adhésion à droite. — Oui! oui!)

'Vous me direz peut-être que depuis 18 (H les choses ont changé', que les institutrices congreganistes, très bonnes alors, sont devenues très mauvaises! Eh bien non, vraiment, je ne le crois pas el ; ne le croyez pas vous-mém

M. le rapporteur ne vous a-t-il pas dit, dans son discours, que M. Bui directeur de l'en eignement primaire au mi-

nistère, avait dit devant la commission qu'il n'y avait pas à se préoccuper du vide que pourrait produire, parmi les institutrices coi .nistes, l'exigence du brevet de capacité, que institutrices étaient en état d'obtenir ce brevet dans la proportion de 90 sur 100.

M. Buisson ne connaît le; institutrices congreganistes que par les rapports qu'il reçoit sur la manière dont elles enseignent dans les

Ce que je retiens donc de sa déclaration, c'est qu'il v a 90 pour ! 3 écoles congreganistes qui sont bonnes à

l'heure où je parle. (Très bien! à droite.)

80 LA L1BER1 .. DE L'E EltiNl

Je voudrais bien, messieurs, que M. le ra] mil

d'accord avec lui même.

Tantôt, il nous dit que la lettre d'obéd Le privi-

lège de l'ignorance ; puis, quand il répond à nos crainte ur le vide que L'obligation des brevets fera dai personnel

congréganiste, qu'on supprime par L'exa Me exigence,

sans pouvoir le remplacer, il nous dit, en s'autorisanl de l'autorité de M. Buisson : Mais ce personnel est très bon, ne vous en préoccupez pas; il y a dans ce personnel, à concurrence de 1)0 pour 100, des sujets dont la capacité n'< ' douteuse et dont le succès dans l'épreuve du brevet esi certain. (Très bien! très bien! à droite.)

Voulez-vous encore une autre preuve officielle de la valeur de la lettre d'obédience. Si on établit une comparaison en Ire les résultats obtenus dans les écoles de garçons, dont les trois quarts sont laïques, et les résultats obtenus dans les écoles de filles dont les trois quarts sont congréganisles, bien que dans les premières tous les titulaires aient le brevet de capacité, et que dans les secondes la plupart des titulaires religie1 n'aient que la lettre d'obédience, nous trouvons qu'en trois années, de 1875 à 1877. il est sorti des premières 8,576 brevetées, et des secondes 18,223.

Je fais remarquer d'ailleurs que les matières d'examen sont les mêmes, et que la moyenne des points obtenus a été à peu près équivalente dans les deux cas. Encore une fois est-ce clair? — est-ce concluant?

M. Buffet. — C'est évident.

M. Ghesnelong. — Je pourrais m'arrêter là, car la démonstration est faite. (Adhésion à droite.) Je vous ai prouvé que sous le régime de la lettre d'obédience, l'instruction s'est répandue, que des écoles nombreuses se sont créées, que sous ce même régime, ces écoles ont répondu à la confiance des familles; qu'enfin les résultats scolaires qui ont été obtenus, ont été au moins au niveau, souvent au-dessus de ceux qui avaient pu être constatés, soit dans les écoles laïques de filles, soit même, dans les écoles de garçons, sous le régime du brevet de capacité. Donc, la lettre d'obédience offre une garantie parfaitement certaine et même supérieure à celle du brevet. Les faits l'établissent; mais je veux aller jusqu'au fond même de la question. (Marques d'approbation à droite.)

Seulement et devant ces faits, je ne m'étonne pas que M. Guizot, ce grand ministre, n'ait pas persisté, en 1833, à supprimer la lettre d'obédience pour les sœurs, et qu'il ne se soit résigné qu'avec regret à proposer cette suppression pour les frères.

L'honorable M. Ferrouillat a paru croire que M. le ministre avait eu la main forcée lorsqu'il avait renoncé à demander la suppression de la lettre d'obédience pour les sœurs, et lorsqu'après avoir retiré un des titres d'un projet de loi de 1833, il avait laissé relativement à cette question toutes choses dans l'état.

M. le rapporteur n'a vraiment pas de bonheur avec M. Guizot. Relativement au véritable sens de la loi de 1833, je vous ai montré tout à l'heure que M. le rapporteur s'était mépris aussi bien sur la portée de la loi que sur la pensée de sou auteur. Il ne se trompe pas moins sur les vraies dispositions de M. Guizot quant à la lettre d'obédience ; car voici ce que je lis dans les mémoires de cet homme d'Etat éminent qui était aussi un grand écrivain :

« La charte de 1830 avait promis deux choses : la liberté de l'enseignement et une loi sur l'instruction primaire. La parole fut tenue sur ce point, et la loi de 1833 donna la liberté partielle de renseignement, celle de l'enseignement primaire. Pourquoi ne trouve-t-on pas dans cette loi l'équivalence accordée aux frères par les ordonnances de la Restauration?

» En faisant des écoles normales primaires une institution populaire et légale, j'étais loin de vouloir détruire ou seulement affaiblir les autres pépinières d'instituteurs que forment les associations religieuses vouées à l'éducation populaire; je souhaitais au contraire que celles-là aussi se développassent largement et qu'une salutaire concurrence s'établit entre elles et les écoles normales laïques.

» J'aurais, pour mon compte, été heureux de donner aux congrégations religieuses, en acceptant la lettre d'obédience, une marque publique de confiance et de respect. (Très bien! très bien! à droite.)

» Dans la plupart des ordonnances royales rendues de 1821 à 1826 pour autoriser les associations de ce genre, — notamment les frères de Lamennais, les frères de Saint- Jo-

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Beph, — il est prescrit que le brevel de capacité exigé de tout

instituteur primaire serait délivré à chaque frère sur le vu de la lettre particulière d'obédience qui lui aurail été remise par le supérieur général de la congrégation à laquelle il appartient.

» 11 n'y avait, selon moi, dans celte dispense d'un nouvel examen accordée aux membres des associations religieuses que l'Etat avait formellement reconnues et autorisées pour l'éducation populaire, rien que de parfaitement juste et convenable, et je l'aurais volontiers écrite dans mon projet de loi; mais elle eût été entièrement repoussée par le public de ce temps el par les Chambre-. » {Nouvelle approbation à droite.)

Voilà l'opinion de M. Guizot. Mais après lui, trois ministres, qui s'appelaient M. Cousin, M. Villemain, M de Salvandy, — ce sont pourtant trois grands noms, — ont maintenu la lettre d'obédience. En 1850, M. Thiers en a été le défenseur très ardent.

M. Duruy lui-même, dont en d'autres temps j'ai eu occasion quelquefois de combattre les projets, mais dont comme tout le monde je reconnaissais la loyale droiture et la haute compétence, ne crut pas pouvoir, en 1867, en proposer la suppression, et à côté de ces hommes d'Etat, je puis citer un grand évêque qui était lui aussi une autorité considérable en matière d'enseignement, et qui en particulier a écrit sur l'éducation des filles les plus belles pages qui aient été publiées depuis Fénelon, je veux parler de Mgr Dupanloup qui en 1850 comme plus tard en 1871 défendit la lettre d'obédience avec une conviction très ardente et très dévouée.

J'ajoute enfin que tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis le commencement du siècle jusqu'à ce jour ont tous respecté une institution qui montrait sa valeur par les succès les plus brillants, les plus incontestables et les plus soutenus. Il vous faudrait donc aujourd'hui, après un tel passé et de tels services, des raisons bien graves, bien décisives et bien péremptoires pour rompre avec une tradition si constante qui ne s'est affirmée que par ses bienfaits. Quelles sont vos raisons? (Très bien! très bien! à droite et au centre.)

Vous nous dites d'abord que la lettre d'obédience n'atteste

que la confiance de la supérieure qui la décerne, mais qu'elle ne prouve à aucun degré la capacité de la titulaire qui la reçoit.

Je crois avoir implicitement répondu à celte objection, car si la lettre d'obédience n'était pas une garantie sérieuse, les écoles formées sous son régime n'auraient pas obtenu le succès que je viens de rappeler, aussi bien pour le nombre des élèves que pour la force et la solidité des études. Mais je serre la question de plus près.

Voici une aspirante qui vient d'entrer dans une congrégation. Elle doit passer d'abord trois années dans un noviciat. Là on forme la religieuse; mais là aussi on prépare l'institutrice.

Le noviciat est, en effet, une véritable école normale où, sous la direction des meilleures maîtresses delà congrégation et sous le contrôle vigilant de Févêque du diocèse ou d'un de ses délégués, les novices acquièrent l'instruction qui leur est nécessaire et sont exercées à l'enseignement.

Après ces trois années de noviciat, la congrégation se prononce sur la vocation de l'aspirante ; si elle n'est pas jugée apte à enseigner, on la réserve pour d'autres offices ou on la rend à sa famille. A-t-elle montré au contraire une aptitude certaine, on l'envoie dans une école comme institutrice adjointe. On la juge alors à l'œuvre. Si elle ne montre qu'une aptitude assez restreinte, elle restera toute sa vie dans une situation d'adjointe. Si elle se montre capable d'être une bonne directrice d'école, on attend que cette capacité se soit manifestée par des résultats bien constatés. Alors, mais seulement alors, la supérieure générale lui confie la direction d'une école, et lui donne une lettre d'obédience. Si pourtant elle vient à tromper les espérances qu'autorisaient ses débuts, si elle n'est pas au niveau de sa tàcbe, on la remplace par un meilleur sujet ; la lettre d'obédience lui est retirée et on lui fait reprendre dans une autre école une bumble place d'adjointe où elle avait mieux réussi.

Est-ce qu'il n'y a pas là un ensemble de garanties qui doit vous rassurer autant et plus qu'un simple examen ? Direz-vous que rien ne vous répond du sérieux de ces épreuves? Mais tout, au contraire, vous donne à cet égard une sécurité absolue: d'abord le caractère de la supérieure, le sentiment du

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devoir religieux qui l'anime et la préserve de complaisances

intéressées... (Très bien! à droite); et aussi l'intérêt bien entendu de l'œuvre, le désir et lu nécessité de mériter et de justifier la confiance des familles, ce noble esprit de corps qui fait que tous les membres d'une congrégation sont jaloux de son honneur et de sa bonne renommée, le dévouement à l'enfance, attesté par uue vie de sacrifices, où il n'y a place que pour les joies austères du devoir. Voilà les garanties que vous trouverez dans la lettre d'obédience. (Approbation à droite.) En vérité, lorsque vous voulez la remplacer par le brevet de capacité, vous lâchez la proie pour l'ombre. (Vive approbation à droite.)

On nous objecte encore qu'en supposant môme que la lettre d'obédience soit une garantie sérieuse, ce n'est pas l'Etat qui la délivre, et que l'Etat ne peut ouvrir les portes de l'enseignement qu'à des institutrices dont l'instruction a été officiellement constatée par lui.

« L'Etat seul, dit M. le rapporteur dans un langage plus autocratique que républicain (Sourires approbatifs adroite), peut donner licence d'enseigner à certaines conditions dont il est juge. »

Ah! les droits de l'Etat! on s'en fait de nos jours une étrange idée et on leur donne une singulière extension! Je me demande ce qui restera de liberté aux citoyens avec cette notion de l'Etat, telle que vous la comprenez, avec cet Etat omnipotent qui interprète la loi et qui se fait l'arbitre de son interprétation (Très bien! très bien! à droite) ; qui, en matière de liberté individuelle, est à la fois agresseur et juge, qui. en matière de liberté d'enseignement, est adversaire et maître. (Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs)... qui supprime tous les recours, en les absorbant, qui enfin déguise sou3 des formes vaines de liberté, la réalité d'une autocratie sans frein, sans règle et sans contre-poids. (Très bien ! très bien ! — Applaudissements à droite.)

Riais je laisse cela; je me renferme dans la question. Vous nous dites que l'Etat est absent lorsque la lettre d'obédience se délivre, c'est vrai. Mais il est présent lorsque la congrégation est autorisée.

C'est là sa garantie et je ne comprendrais pas qu'elle ne vous parût pas suffisante.

La lettre d'obédience n'existe en effet que pour les congrégations reconnues. Or, la reconnaissance légale est entourée de précautions de tout genre. Il faut que la congrégation ait des ressources suffisantes, un personnel nombreux, des écoles déjà fondées et dirigées par elle avec succès, par conséquent, un certain nombre d'institutrices brevetées ayant fait preuve d'aptitude. Il faut que le conseil d'Etat approuve les statuts de la congrégation spécialement en ce qui concerne l'organisation de ces noviciats qui sont de véritables écoles normales pour les aspirantes.

Et puis, vous le savez, messieurs, mieux que moi, l'autorisation ne se délivre qu'après une enquête auprès des populations, après un avis du maire, du conseil municipal, de l'inspecteur primaire et de l'inspecteur d'académie, du préfet, du recteur, du ministre de l'intérieur, du ministre de l'instruction publique, du ministre des cultes et enfin du conseil d'Etat. Ce n'est qu'après le laborieux accomplissement de ces conditions que le décret d'autorisation est octroyé. Ce n'est qu'à ce prix que les supérieures acquièrent le droit de délivrer à leurs sœurs des lettres d'obédience. Et le droit de l'Etat ne serait pas garanti par ce luxe de garanties publiques et de précautions multiples ; en vérité, permettez-moi de vous le dire : Vous êtes bien difficiles !

L'honorable M. Pelet de la Lozère, ministre de l'instruction publique sous Louis-Philippe, l'était beaucoup moins que vous. Comme protestant, il ne pouvait pas être soupçonné de partialité pour les congrégations religieuses ; mais il les jugeait avec une loyale équité. Et voici comment il s'exprimait dans un rapport au roi pour justifier l'équivalence de la lettre d'obédience et du brevet de capacité :

« Une seule exception a paru motivée ; elle ne présente aucun inconvénient: c'est celle qui concerne les institutrices appartenant à une des congrégations religieuses que la charité a multipliées sous toutes sortes de noms et de régimes, mais avec une parfaite unité de vues et de dévouement pour l'instruction des générations naissantes. Leur destination et l'approbation qui est dans leurs statuts offrent certainement des garanties suffisantes. »

Et M. Saint-Marc Girardin, qui était à la fois un écrivain très distingué, un politique très libéral et un universitaire

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comme je vous en désirerais beaucoup, monsieur le ministi (Oui! oui! adroite),,, un universitaire qui était profondément dévoué à l'université, qui la voulait prépondérante, mais qui

ne la voulait ni exclusive, ni tyran nique, ni irréligieuse, M. Saint-Marc Girardin disait, en d 8*>0, que « les noviciats des communautés étant de véritables écoles normales, il était très réellement satisfait aux conditions de droit commun par la justification de la lettre d'obédience. »

Je vous demande, messieurs, de ne pas être plus jaloux des droits de l'Etat que ne Tétaient MM. Pelet, de la Lozère, et Saint-Marc Girardin, que ne l'étaient, avant eux, ces hommes qu'on ne peut pas considérer comme des ennemis de l'Etat, et qui s'appelaient Guizot, Cousin, Villemain et Thiers.

Voilà ce que je vous demande. (Approbation à droite.)

J'arrive maintenant à la dernière objection. C'est, j'en conviens, la plus redoutable, non pas en elle-même, mais parce qu'elle touche à ce qu'il y a de plus chatouilleux dans l'esprit de notre pays.

On nous dit : La lettre d'obédience est un privilège.

Singulier privilège, en vérité, que celui qui ne s'obtient que par le sacrifice de la famille, de la fortune, des joies, des aises de la vie, qui exige, pour être obtenu, un renoncement sans réserve à tous les avantages personnels, un dévouement sans bornes au service désintéressé de Dieu et des enfants du peuple.

Etrange égalité que celle qui ne tient aucun compte des gages presque héroïques de ces généreuses vocations, et qui se refuse à les mettre en balance avec ceux qui peuvent résulter d'un examen rapide dans une épreuve d'un jour. (Nouvelle approbation à droite.)

Quand vous demandez à cette religieuse qui vous offre la garantie des préparations laborieuses, attestées par la lettre d'obédience, de produire par surcroît un brevet de capacité, parce que vous exigez ce brevet d'une aspirante laïque qui n'a pas passé, elle, par toute la série d'épreuves imposées à la religieuse, vous ne rétablissez pas l'égalité, vous la rompez au détriment des institutrices congréganistes. (Très bien!

Voici un témoignage souvent cité; mais je le reproduis encore, parce qu'il est l'expression même de la vérité, de la

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justice et du bon sens dans cette question, je l'emprunte au rapport de M. Beugnot, sur la loi de 1850 :

« Le principe de L'égalité républicaine prescrit, selon nous, disait M. Beugnot, de ne pas exiger deux brevets de capacité d'une institutrice religieuse quand on n'en exige qu'un seul des institutrices laïques. Or, ajoutait-il, les lettres d'obédience sont de véritables brevets de capacité délivrés parles supérieures après trois ou quatre ans de postulat ou de noviciat, à la suite d'épreuves bien autrement sérieuses qu'un examen passé devant une commission choisie au hasard. »

Messieurs, M. Beugnot avait raison, l'égalité est violée lorsque, pour l'exercice d'un droit, on demande aux uns des garanties et qu'on en affranchit les autres. Elle est violée dans une moindre mesure, mais elle peut l'être encore, lorsqu'on demande aux uns des garanties d'un accès plus facile et d'une valeur plus grande que celles que l'on demande aux autres; mais elle est parfaitement respectée lorsque, selon les situations différentes, on prescrit des garanties qui, sans être identiques, sont d'une valeur équivalente.

Or ici, je vois bien d'un coté des religieuses; de l'autre, des laïques, c'est-à-dire des conditions de vie qui ne se ressemblent pas; je vois bien que la loi de 1850 demande aux unes et aux autres des garanties qui diffèrent suivant les situations respectives. Je conçois qu'il est beaucoup plus facile de passer un examen que de se faire religieuse : mais le privilège, où est-il? Je le cherche: je ne le trouve pas.

M. Buffet. — Il n'y en a pas !

M. Chesnelong. — Aentendre les défenseurs du projet de loi, on dirait vraiment que le principe de l'équivalence a été inventé pour la circonstance et qu'on n'eu trouve pas d'autre trace dans nos lois ! C'est une très grande erreur ! L'équivalence est le trait d'union entre l'égalité et la justice lorsqu'on veut appliquer les mûmes avantages à des situations diverses, mais également méritantes, et les exemples en sont très nombreux.

Je vous citais dans la dernière séance un exemple de date récente qui m'était fourni par un projet de loi de M. le garde des sceaux, sur les juges de paix. Âlais il y en a encore d'autres. Ainsi, l'élève de Saint-Gyr reçoit, à la sortie de l'école, une épaulette de sous-lieutenant, que le soldat ordinaire ne

peut obtenir qu'après avoir prouvé sa capacité militaire dans les grades inférieurs. Est-ce qu'on dira que l'élève de Saint- Cyr jouit d'un privilège, parce que pour lui l'apprentissage de l'école remplace le stage militaire? Dira-t-on que le soldat a. bénéficié d'un privilège, parce que, pour lui, le stage militaire remplace l'apprentissage de l'école ?

Et si vous vouliez, au détriment, soit de l'un soit de l'autre, substituer une identité absolue à cette équivalence équitable, est-ce qu'il ne s'élèverait pas une protestation unanime au nom du bon sens, du bon droit, de la véritable égalité?

Le sentiment de l'égalité, messieurs, est très légitime et très respectable. Mais prenez-y garde, la manie de l'uniformité est un peu stérile et court le risque de devenir quelquefois un peu ridicule; et la passion du nivellement est très injuste et d'ordre très subalterne. En supprimant la lettre d'obédience, vous feriez de l'uniformité et du nivellement; vous ne feriez, à coup sûr, ni de la justice impartiale, ni de l'égalité bien entendue.

Messieurs, avant de descendre de cette tribune, je dois répondre encore à une dernière objection que nous fait le rapport de la commission, et qui est d'una nature assez délicate ; on nous dit : Pourquoi donc cette répugnance extrême des congrégations religieuses contre le brevet de capacité? Est-ce conscience de leur ignorance, ou est-ce amour du privilège? Ni l'un, ni l'autre, messieurs. Vous êtes en présence de motifs d'un ordre plus élevé.

Ah! je voudrais que le grand évêque d'Orléans fût encore sur ces bancs, je voudrais qu'il pût monter à cette tribune et exhaler devant vous les patriotiques tristesses et les éloquentes protestations de sa grande âme. C'est à lui qu'il aurait appartenu de vous dire — car la question est là — ce que c'est qu'une religieuse, par quels principes on la forme, par quelles vertus on la soutient, par quelles forces morales on l'élève à la hauteur d'une situation où la grandeur doit sortir de l'humilité et où le bonheur doit naître du sacrifice. Quant à moi , j'admire profondément ces grands renoncements, mais je me sens inhabile à vous en dire les conditions nécessaires.

Je me bornerai donc à citer un fait qui contient une explication.

Voix diverses à (fauche. — On n'entend pasl — Parlez en face I

M. Testelin. — Reposez- vous un moment!

M. Chesnelong. — Je vous remercie, j'ai bientôt terminé.

Messieurs, parmi les sœurs enseignantes, se trouvent à Pun des premiers rangs ces sœurs de charité, ces admirables filles de Saint-Vincent de Paul, qu'on est en train, dans la ville de Paris, de chasser aujourd'hui des hôpitaux. J'espère que cela ne se fera pas : ce serait un crime contre la reconnaissance et ce serait aussi un crime contre les pauvres.

Ah ! respectez ces nobles filles : si humbles qu'elles soient, elles sont une des grandeurs de la patrie. N'y touchez pas; ce serait une impiété. (Bravos et applaudissements à droite et au centre.)

Dans cette congrégation à la fois hospitalière et enseignante, se trouvent des sujets d'un savoir très remarquable et d'une instruction très étendue. Les écoles qu'elles dirigent à Paris en témoignent. Et cependant cette congrégation est une de celles où il y a le moins de brevets de capacité. Pourquoi cela ? Certes, les sœurs de charité n'éprouvent aucun embarras à se mêler aux émotions de la vie active lorsqu'il s'agit de secourir les pauvres, de consoler les malheureux, de prodiguer aux malades, avec une prédilection, je dirai même avec une tendresse que rien ne rebute, les soins les plus vigilants, les plus intelligents et les plus attentifs. C'est le théâtre de leur dévouement et leur vertu s'y fortifie au lieu de s'y affaiblir. (Très bien! très bien! à droite.)

Mais s'agit-il de rechercher des brevets de capacité? Leurs supérieurs, et ce sont toujours des lazaristes très éminents qui joignent une grande hauteur de sentiments à une grande largeur de vues, ont répugné jusqu'ici à les engager dans cette voie. Non pas par préjugés contre le brevet. Mais si vous leur aviez demandé les motifs de leurs hésitations, ils vous auraient dit, en s'inspirant des traditions de Saint-Vincent de Paul, leur glorieux fondateur, — et vous reconnaîtrez tout au moins que leur opinion est très respectable et très autorisée, — que ce qui fait par-dessus tout une sœur de charité, c'est l'esprit de simplicité, l'esprit d'humilité et l'esprit d'obéissance. Ils vous diront encore que rien n'est grand comme ce triple esprit, mais que rien aussi n'est plus délicat, qu'il

90 I. \ LIBERTE DE l-'l. ■ >EIG EME I

y faut une atmosphère favorable, des ouffles propices, de sûres sauvegardes, des âmes sereines <jui • tiennent en haut et qut; L'égoïsme de l'orgueil humain, sous ces diver formes, ne puisse pas toucher.

Et puis, ils vous auraient dit encore que des examens autour desquels on fait plus ou moins de bruit, qui ont plus ou moins de retentissement, ne sont pas conformes à l'e prit de simplicité; que, l'esprit de simplicité ne s'accommode pas d'un brevet qui, à quelques égards, est une distinction, qu'enfin la lettre d'obédience, cet acte capital par lequel l'autorité religieuse de la supérieure s'affirme, concourt à maintenir l'esprit d'obéissance, que le brevet au contraire est peu propre à le seconder et peut devenir en certains cas une excitation à l'indépendance.

Voilà ce qu'ils vous auraient dit; voilà ce que je leur ai entendu dire.

M. Buffet. — Et ils ont raison.

M. Ghesnelong. — Eh bien, vous pouvez ne pas partager ces scrupules, mais je suis sûr que vous les respecterez. Lorsqu'on a dans le cœur le sentiment de tout ce que le sacrifice a de noble, de tout ce que la volonté humaine terrassée et transfigurée par le dévouement a de grand, on s'incline devant une telle grandeur morale, et on admire ce qu'on se sentirait incapable d'atteindre. Si vous voulez savoir pourquoi, à l'heure où je vous parle, la congrégation des sœurs de charité est prise au dépourvu par la loi que vous présentez, la raison en est là ; et elle est digne de considération et de respect.

Je supplie le Sénat de vouloir bien y réfléchir. Je suis sûr que l'immense majorité de ses membres n'a que des sympathies pour les congrégations religieuses de femmes. Il y a là une force enseignante très grande dont vous ne pourrez pas vous passer de longtemps. Prenez-la telle qu'elle est et, de grâce, ne la dénaturez pas en l'affaiblissant, sous prétexte de la rehausser.

Ce qui fait l'originalité et môme, à quelques égards, la supériorité de la maîtresse congréganiste, c'est qu'elle est religieuse en môme temps qu'institutrice ; il y a là deux dévouements qui se fortifient l'un par l'autre au lieu de se nuire.

Laissez ces deux dévouements grandir et se développer

par des procédés qui en maintiennent l'harmonie, et dont l'expérience a démontré l'efficacité. Soyez sûrs que l'instruction proprement dite n'y perdra rien. Quand à l'éducation, elle ne pourra que beaucoup y gagner. Car, quoi qu'on dise, tout ce qui profite à l'esprit religieux profite aussi à l'éducation elle-même. {Applaudissements répétés à droite.)

Dans une réponse habile et perfide M. le ministre de l'instruction publique s'attache à n'attribuer à la lettre d'obédience que le caractère d'un privilège suranné qui n'avait pour but que de mettre l'enseignement libre aux mains de maîtresses peu instruites pour la plupart, et qu'il importait de l'aire disparaître au plus tôt. D'ailleurs, ajoutait-il, le brevet de capacité exigé de tous les instituteurs était si simple qu'il n'était personne qui ne pût l'obtenir, et il citait à l'appui des sujets de composition extrêmement faciles. Les inspecteurs d'académie, dont le ministre avait demandé l'avis, concluaient tous naturellement à la suppression de la lettre d'obédience qui n'avait, suivant eux, que des résultats désastreux au point de vue de l'enseignement. Gomme on lui faisait observer que les écoles libres n'en avaieDt pas moins la confiance des familles qui n'avaient cependant aucun intérêt à laisser leurs enfants croupir dans l'ignorance, M. Jules Ferry concluait avec un cynisme dont on ne pouvait cette fois suspecter la sincérité que « l'enseignement » de l'enfance surtout, à quelque degré qu'il soit et de quelque nature » cm'il soit, privé ou public, n'est point matière d'industrie, mais ma- » tière d'Etat et que les intérêts intellectuels de l'enfance sont sous la » surveillance de l'Etat. La société doit avoir l'œil ouvert sur Fenseigne- » ment même privé, même libre. Je soutiens que c'est là un des pre- » miers devoirs d'une société comme la nôtre ».

M. Ghesnelong ne pouvait laisser passer sans protestation de si audacieuses affirmations. Montrant par des exemples récents que certains sujets de composition du brevet de capacité étaient loin d'être aussi élémentaires que le soutenait le ministre, il en tirait cette conséquence que ce diplôme était à la merci de commissions d'examen nommées par l'Université et auprès desquelles l'enseignement libre ne pouvait trouver de sérieuses garanties. Puis, revenant sur le prétendu privilège de la lettre d'obédience, il montre que le but poursuivi systématiquement par le projet de loi actuel comme pour tous ceux qui l'ont précédé est la mis > de Dieu hors de l'école et la suppression de la liberté d'enseignement !.

M. Chesnelong (en montant à la tribune est accueilli par les applaudissements de la droite). — Messieurs, que le Sé-

1. Journal officiel du 1er avril 1881. — Débats parlementaires, Sénat, p. 537 et suiv.

92 L à L lu 10 R T t l) E L ' E n S il'- N i : M E N 1

nat se rassure. Je ne viens pas faire un discours. Je n'en aurais pas la force. Je viens simplement apporter une rectification sur deux points et répondre sur un troisième.

M. le ministre a parlé tout à l'heure des compositions de style qu'on faisait faireaux candidats.il en a indiqué certains sujets qui sont en effet d'une grande simplicité. Il a semblé dire que toutes avaient le même caractère. Il me permettra de lui faire remarquer qu'il n'en est pas ainsi, bien s'en faut. J'ai ici la liste de quelques sujets de ces compositions. Vous verrez s'il n'y en a pas qui demandent, pour être traités, comme je le disais avant-hier, des qualités d'esprit très élevées et des connaissances très étendues. En voici quelquesuns :

« Le chancelier Michel de L'Hôpital, sa vie et ses œuvres.

» Un historien a dit, en parlant de Louis XI : « Tout bien examiné, c'était un roi. Développer cette pensée. »

» Vercingétorix. Etat physique de la Gaule à cette époque.

» Le maréchal de Saxe. Son rôle politique et militaire. »

J'en passe et des meilleurs ; j'en ai dit assez pour ce que je veux prouver.

Tout cela ne me paraît ni simple, ni facile; et quand on donne aux candidats des sujets de composition semblables, on perd le droit de dire, que celui qui n'a pas de brevet ou n'est pas en état de le prendre, est convaincu par cela d'une si ridicule ignorance que l'entrée de l'enseignement doit lui être interdite et qu'il faut se hâter de l'en faire sortir s'il s'y est introduit à la faveur d'une législation trop complaisante.

M. le Président du Conseil. — C'est un état de choses ancien qui n'existe plus aujourd'hui !

M. Chesnelong. — Je ne crois pas, en effet, que vous ayez choisi ces sujets de composition pour les épreuves qui ont été subies depuis trois mois, vous avez trop besoin de vous procurer des brevetés à tout prix et vous avez indiqué, je n'en doute pas, des sujets de composition plus facilement abordables. (Bruit à gauche.)

M. le Président du Conseil. — Voulez-vous me permettre, monsieur Chesnelong. Depuis que j'ai l'honneur d'être ministre de l'instruction publique, les sujets ont été envoyés de Paris dans toutes les académie;. Ceux que vous avez cités

étaient l'œuvre des années précédentes. C'est un système complètement abandonné.

M. Chesnelong. — Est-ce que ce n'est pas, par hasard, depuis que vous êtes ministre, que l'on a choisi pour sujet do composition d'orthographe l'extrait d'un discours de M. Taiue à l'Académie française où se trouvraient de véritables problèmes orthographiques à résoudre ?

M. le Président. — Ce n'est pas moi qui l'ai choisi.

M. Chesnelong. — Vous ne l'avez pas choisi ; mais enfin, ce sujet de composition a été donné sur plusieurs points à la fois depuis que vous êtes ministre. Or cette composition était hérissée de difficultés presque insolubles...

M. le Président du Conseil. — Parfaitement.

M. Chesnelong... — et par le fait de ce choix de composition, un très grand nombre de candidats ont échoué.

M. le Président du Conseil. — C'està la suite de cette épreuve que j'ai changé l'état des choses.

M. Chesnelong. — Quand donc je vous disais que l'épreuve, du brevet est essentiellement arbitraire, qu'elle peut être tantôt très facile, à raison du choix des sujets et des dispositions personnelles des examinateurs, tantôt très difficile pour des motifs contraires et au gré des maîtres de l'examen, c'està-dire du ministre de qui émanent les instructions et des commissions qui s'y conforment, j'étais dans le vrai et les faits que je viens de citer le prouvent.

Il y a une seconde rectification que je demande la permission de faire. Les chiffres relatifs à l'enquête du 1863 avaient été cités déjà dans un discours très remarquable prononcé à la Chambre par M. Ferdinand Boyer, sur la question qui nous occupe aujourd'hui. Vous étiez là, monsieur le ministre, vous ne les avez pas contestés. L'honorable M. Ferdinand Boyer lui-même avait puisé ces chiffres dans des documents nul depuis très longtemps, que tout le monde a conn per-

sonne n'a jamais contestés.

Ils sont d'une exactitude rigoureuse. Or, voici ce que je lis en tête de ce document : « Statistique de l'état des écol et congréganistes des iilîes au point de vue de la tenu classe et de la direction de l'enseignement. »

M. le ministre disait tout à l'heure que cette statistique ne signifiait rien, quVJe se rapportait seulement à l'état matériel

94 LA I- 1 BER I .;. DE L'ENSBIGNEli I

des écoles. Le lit™ indique qu'il s'agissait de la bonne tenue de la classe ci (Je la directioE de L'enseignement. (Rire droite. — Bruit à gauche.) Ne restreignez donc pas L'autorité «le ces chiffres; c'est bien

de la valeur (Je renseignement dans chaque école qu'il s'agit.

M. le ministre a commis encore une erreur en disant que dans cette enquête ie nombre des écoles classées comme lionnes, était de 35 sur 100 pour les écoles laïques comme poulies écoles congréganistes. Voici les chiffres exacts:

Les écoles laïques classées comme bonnes étaient de 30,9 sur 100; les écoles congréganistes, également classées comme bonnes étaient de 37,3 sur 100; soit, 7 bonnes écoles sur 100 ou 70 sur 1,000, de plus au profit de l'enseignement congréganiste.

Ces rectifications me paraissaient utiles.

Maintenant, voici le seul point sur lequel je désire répondre au discours de M. le ministre. Tout à l'heure il nous a dit : Quelle est votre pensée? C'est de conserver par la lettre d'obédience une sorte de monopole au profit des congrégations religieuses. Je proteste contre cette imputation. Je vais vous dire la vraie pensée qui nous anime et je dirai ensuite celle qui vous inspire.

Le monopole, nous serions bien mal venus à vouloir l'exercer en ce moment, car nous sommes des vaincus. Mais nous n'avons pas été toujours des vaincus, il a été un temps où le Gouvernement était entre les mains de nos amis. J'invoque comme témoignage de nos intentions ce qui a été fait alors.

Est-ce que jamais, à cette époque, nous avons procédé par voie d'exclusion vis-à-vis des écoles laïques ? Est-ce que nous n'avons pas demandé de tout temps en matière d'enseignement, une égale part de liberté pour tous? {Interruptions et bruit à gauche.)

M. Buffet. — Citez des faits.

M. Chesnelo^g. — Est-ce que les lois qui ont été faites en 1850 et en 1875 n'étaient pas des lois de liberté? Est-ce que cela n'est pas vrai et pouvez-vous citer une loi, une seule loi, un fait qui prouve le contraire? mais enfin...

Un sénateur à gauche. — Vous avez toujours voulu avoir un privilège.

M. CnESNELorsr,. — Un privilège! mais citez-nous une circons-

tance, citez-nous un lieu, citez-nous un fait; montrez donc quand, comment, nous n'avons pas été, mes amis et moi, impartiaux envers tous, partisans de la liberté d'enseignement au profit de tous, quand, en un mot, nous avons cherché à créer un monopole au profit des congrégations religieuses; vous pouvez formuler des accusations vagues, les faits sont là pour les démentir. En 1850, on a demandé pour les institutions congréganistes une part égale de liberté, mais on n'a jamais songé à une exclusion contre les écoles laïques, celle exclusion, je le répète, n'a jamais été demandée par personne, elle n'a jamais été dans la pensée de personne; elle n'est pas dans la notre aujourd'hui.

Donc cette pensée de monopole que vous nous attribuez, nous la répudions. Ce que nous voulons, c'est la liberté dans la justice. (Rires ironiques à gauche.) Et ce dont nous nous plaignons, c'est que vous ne nous laissez ni notre part de justice, ni notre part de liberté. (Protestations sur les mêmes bancs. — Très bien ! à droite.)

Vous voulez savoir quel est le fond de notre pensée par rapport à la loi actuelle ; je l'avais indiquée avec mesure pour ne pas poursuivre le débat ; mais puisque vous méconnaissez nos sentiments, je vais vous la dire dans toute sa franchise.

Nous sommes placés en présence d'une entreprise dont le double caractère ne peut être méconnu par personne. (Rumeurs à gauche.)

Plusieurs membres à droite. — Certainement.

M. Chesnelong. — Vous voulez chasser toutes les congrégations religieuses de renseignement public, comme vous voulez en chasser l'enseignement religieux lui-même; et, après avoir fait de cet enseignement public l'auxiliaire de ce que vous appelez la pensée laïque et de ce que j'appelle moi la pensée irréligieuse ; après avoir fait cela, vous voulez encore nous mettre dans cette situation que l'enseignement libre soit à votre merci et qu'il ne soit en nos mains qu'une arme de défense impuissante.

Voilà le but que vous poursuivez, aussi bien par le projet actuel que par ceux qui le suivront. Il ne se montre pas clairement, il se dissimule sous des apparences inoflensives dans le projet que nous discutons ; mais il y est. Et puisque

i)G LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT

vous m'avez appelé sur ce terrain, peu <]<■ mots inc suivront pour le mettre à découvert. (Très bien! très bien! à droite.)

Je prends, par exemple, les écoles de nos campagnes. Jusqu'ici, c'étaient des écoles où la religion était respectée et était enseignée ; elle ne le sera plus. C'étaient des écoles où les parents n'étaient pas forcés d'envoyer leurs enfants ; désormais, elles seront obligatoires; car ne nous dites pas que les parents pourront faire donner aux enfants l'instruction au foyer, c'est une dérision quand vous vous adressez à de pauvres gens. Ne nous dites pas qu'ils pourront sauvegarder la liberté de l'âme de leurs enfants en les envoyant dans des écoles libres. Il n'y a guère d'écoles libres que dans les villes; imposer aux parents l'obligation d'envoyer leurs enfants à l'école, et dire qu'on atteint pas leur liberté, parce qu'on leur laisse la faculté de recourir aux écoles libres, c'est une oppression aggravée encore par une sorte d'ironie quand vous savez qu'ils n'ont pas d'écoles libres à leur disposition et à leur portée. (Applaudissements à droite.)

Quelle sera donc la liberté des pères chrétiens, lorsque d'un côté vos écoles publiques seront des écoles antichrétiennes, — c'est le caractère que vous leur donnerez, — et lorsque d'un autre côté les écoles libres chrétiennes seront éloignées de la commune où ils résident ?

Pour que cette liberté trouvât un refuge, il faudrait que, comme en Belgique, on pût établir dans chaque commune rurale, à côté de l'école officielle où Dieu n'aura pas sa place, une école libre où la religion servît de base à l'éducation.

Donc la liberté que vous mettez en péril, c'est la liberté de conscience, la liberté de la foi, la liberté des âmes, la plus sainte, la plus grande de toutes les libertés, celie dont toutes les autres devraient être la garantie, et sans laquelle il n'y a qu'une servitude d'autant plus dangereuse qu'elle est plus masquée. (Nouveaux applaudissements à droite,)

Maintenant, je vous le demande, comment établir, pratiquement, dans chaque village une école libre chrétienne où la foi des enfants soit préservée ? il n'y a qu'un moyen — je le disais dans mon premier discours, c'est que le curé puisse ouvrir cette école — jusqu'ici il le pouvait ; son titre de ministre du culte l'affranchissait du brevet de capacité. Désor-

mais, si mon amendement n'est pas adopté, il ne le pourra plus, à moins de prendre un brevet que les commissions à'exa men pourront lui refuser et, dans ud avenir prochain, lui refuseront souvent.

Cette équivalence si justifiée au profit des ministres du culte, vous l'appelez un privilège; je l'appelle, moi, une garantie, la garantie de la liberté des familles chrétiennes de nos campagnes pour ce qu'elles ont déplus cher au monde, pour l'âme de leurs enfants. Cette liberté, elle aurait droit pourtant à une protection spéciale de la loi ; car c'est la liberté du pauvre; le pauvre, lui, ne pourra pa« par des moyens dispendieux échapper aux étreintes de la loi d'obligatiou que nous aurons à discuter plus tard. C'est pour lui que je vous demandais le maintien de l'équivalence du ministre des cultes; vous la repoussez sommairement, et il ne vous a pas semblé qu'il y eut là un intérêt assez capital, assez sacré, pour que vous dussiez au moins le discuter. Sur ce point, vous ne m'avez absolument rien répondu! (Bruit et interruptions à gauche.)

M. Buffet, à l'orateur. — Attendez le silence!

M. Chesnelong. — Et maintenant, quant aux sœurs, il y en a encor ! eaucoup dans nos écoles rurales. Y sont-elles pour longtemps? Voyons, soyons très francs ici le^ uns et les autres Vous nous invitez à faire connaître le fond de notre pensée ; nous vous la disons, car nous n'avons rien à en cacher; mais vous, ne nous cachez rien non plus du fond de la vôtre. (Bruit à gauche.)

Evidemment vous n'avez aucune sympathie pour les écoles congrégauistes, et vous aspirez au moment où vous aurez pu laïciser toutes les écoles communales de filles. Vous travaillez à ce résultat indirectement par les lois que vous nous proposez, directement par les entreprises administratives que vous encouragez et que vous secondez. Voilà votre plan, voilà votre but. [Interruptions à gauche. — Aux voix !)

Vous dites: Aux voix?

M. Rïtfet et d'autres sénateurs à droite. — C'est scandaleux !

M. le Président. — Ecoutez, messieurs!

M. Chesnelong. — Au moment où vous chassez nos sœurs des écoles communales, nous avons au moins la préoccupation de pouvoir conserver dans des écoles libres ces dignes

et ces respectables institutrices, que vou i ez une

rigueur ingrate, mais que no

aimons, que D - 'liions eut

et qu'elles représentent cette grande chose <ju du-

cation chrétienne de la femme :

Mais, urine po 6 1 >r-

mai , avec votre loi, il faudra qu' mirent par la porte

du ité. Or, vous te: unent la clef de

cette porte par vos commissions d'examen ! (Approbation à droite.) Et permettez-moi de le dire, puisque vou,- 1 viez à la franchise, je réticence, noua ons

pas confiance dans votre impartialité ! {Vifs applaudissements sur les mêmes bancs. — Rumeurs à gauche.)

Non, celte confiance, vous ne pouvez pas nous 1 Le ministère de l'instruction publique, en ce moment, d pas dirigé en France avec cette impartialité supérieure qui s'inspire que des intérêts élevés du pay : préoccupe d'ac-

corder à tous les droits, à toutes les consciences, à toutes les croyances, une satisfaction équitable! Le ministère de l'i truct ion publique s'inspire de préoccupations sectaires, il traite la religion de l'immense majorité du pays en suspecte, presque en ennemie; il veut profiter de ce qu'il a le succès d'un jour pour installer dans nos écoles un enseignement qui sera contraire à notre foi, et tâcher d'arracher de i'àme du pays les croyances religieuses qui jusqu'ici ont fait sa force et sa grandeur !

Voilà la vérité, c'est en présence de cela que nous sommes réduits à lutter. (Protestations à gauche. — Très bien ! très

ni et applaudissements adroite.)

Voix à droite. — Attendez le silence ! On n'entend rien !

M. Buffet. — On essaie de couvrir la voix de l'orateur; c'est scandaleux !

M. le Président. — N'interrompez pas, messieurs; écoutez l'orateur.

M. Ghesnelong. — Oui, lorsque les écoles congréganistes communales sont proscrites, nous voudrions au moins garder ces écoles à titre d'écoles libres, c'est notre droit; et, lorsque vou-; voulez ne permettre aux ^œurs de n'ouvrir de pareilles 'es qu'à la condition de passer par la porte du brevet de capacité... (Oui ! oui! à gauche)... vous ne donnez pas une

garantie qui nous assure la liberté à laquelle nous avons droit. (Non! non! — Très bien! à droite.)

M. Griffe. — C'est la garantie de tout le monde, c'est l'égalité, c'est le droit commun !

M. Chesnelong. — C'est le droit commun, dites-vous? Quoi ! vous parlez de droit commun, d'égalité, de liberté? En présence de tout ce qui se passe depuis un an, cela n'est pas sérieux. Ce sont de grands mois à l'aide desquels vous essayez de couvrir des choses contraires ! Vous devriez parler de domination, vous devriez parler d'oppression, vous devriez parler de la confiscation des libertés les plus sacrées, car voilà la réalité des choses. (Très bien! et applaudissements à droite.)

M. Tolain. — C'est ce que vous faisiez depuis la loi de 18")0! C'était la domina Elle n'avait pas d'autre but, la

loi de 1830, vous le -avezbien! (Rumeurs à droite. — Bruit.) M. Buffet, à l9 orateur, — Attendez le silence ! M. Chesnelong. — M. Tolain nous dit que depuis 1850, l'enseignement Inique a été absolument opprimé. M. Tolain. — Mais oui !

M. Chesnelong. — Comme les faits sont connus de tous, comme ils protestent contre l'assertion de M. Tolain, je n'y ; autrement (Très bien ! à droite), et je m'en rap-

porte à la vérité de ces faits pour faire justice de cette interruption.

M. Tolain. — Je m'en rapporte à la loi elle-même , aux délibérations qui Pont précédée et à l'opinion de ceux qui l'on faite t (Bruit prolongé.)

M. Chesnelong. — Vous ne me détournerez pas de mon imenlation, et je ne descendrai de la tribune qu'après être arrivé jusqu'au bout de ma pensée.

Vous demandez pourquoi nous tenons tant à la lettre d'obédience? Je viens de vous le dire. Ah! si vous voulez la supprimer comme condition d'entrée dans les écoles publiques, laissez-la-nous du moin; comme condition d'entrée dans les écoles libres. La suppression sera moins odieuse, et si on propose cette transaction, nous pourrons nous y rallier sans abandonner pour cela notre sentiment. (Exclamations à gauche,)

M. Buffet. — C'esl déjà beaucoui

100 LA LIBER! É DE L'ENS ! I SEW I i

M. Guesnelonc, se tournant vers la gauche. — Quel est donc le scii « (!c ces réclamations et par quoi de ' ils rnurmui peuvent-ils être motivés? J'<<i le droit apj raen de voir

dans la lettre d'obédience une garantie néd pour la li-

berté de l'enseignement chrétien. Cette opinion repose, je vous l'assure sur une préoccupation très sincère de intérêts du pays : j'ai le droit d'avoir cette opinion et de l'exprimer.

Elle est aussi respectable que celles que vous pouvez avoir vous-mêmes.

M. ïolàin. — C'est le brevet d'ignorance pour enseigner que la lettre d'obédience.

M. Chesnelonc — Je disais donc, messieurs, que si vous nous demandiez de sacrifier la lettre d'obédience en ce qui concerne l'entrée da s les écoles publique mdition de la

maintenir pour l'entrée dans les écoles libres, cette transaction nous coûterait beaucoup; elle ne serai' pas conforme à noire sentiment, mais enfin nous y consentirions pour garantir du moins l'enseignement libre, et aussi parce que la bienveillance paternelle de M. le ministre oc me rassure pas et que je crains bien de le voir redoubler d'efforts pour chasser les sœurs des écoles communales où elles se trouvent encore.

Mais pour ce qui concerne les écoles libres, direz-vous encore que la lettre d'obédience est un privilège? JN'on, elle est une condition de la liberté; car si elle est supprimée, même dans cette limite, vous placez cet enseignement libre, chrétien, dont vous ne voulez pas, que vous poursuivez d'une hostilité passionnée, dans cette situation de ne pouvoir se maintenir qu'en recevant votre estampille officielle.

L'exigence du brevet pourra devenir facilement une forme déguisée de l'autorisation préalable. La liberté sera sans garanties ; or là où la garantie manque, la liberté succombe.

Autres sont les sentiments qu'on peut avoir vis-à-vis d'un Etat impartial, regardant les choses de haut, respectueux de tous les droits, protecteur de tous les intérêts légitimes, autres sont ceux que peut inspirer un Etat dirigé par les idées qui vous dominent et, souffrez que je l'ajoute, parles passions qui vous inspirent. Vous êtes un gouvernement sectaire, je le répète, marchant en guerre contre les croyances du pays. (Approbation à droite.)

Vous disiez tout à l'heure que la lettre d'obédience était plu

LA LIBERTÉ pE L'ENSEIGNEMENT 101

qu'un privilège, qu'elle était une forteresse. Je vous renvoie ce mot et je dis que vous voulez faire de l'école une forteresse contre l'Eglise; vous voulez vous y embusquer, afin de détruire dans l'école I enseignement que le prêtre, au nom de la tradition des siècles, donne dans l'Eglise ! Voilà votre dessein ; et la loi actuelle sera un moyen de le réaliser.

Et bien, je m'adresse à tous les hommes impartiaux qui prennent la liberté au sérieux et qui ne veulent pas la réduire à n'être qu'un vain simulacre, je leur demande de ne pas mettre l'enseignement libre chrétien dans une telle situation, qu'il n'aura plus de garanties qui lui soient propres, qu'il sera même, pour son existence, absolument à la merci de ses adversaires ; ne vous le dissimulez pas, messieurs ! Le brevet de capacité, aux mains du Gouvernement, cela pourra être la mort de la liberté de l'enseignement.

Je n'ajoute plus qu'un mot. Vous vous rappelez le moment où nous discutions dans cette enceinte la loi sur le conseil supérieur de renseignement et, à cette époque, nous vous disions: Prenez garde! C'est une loi bien grave, bien sérieuse ; le conseil supérieur doit être la garantie et la sanction de la liberté; n'en faites pas seulement un auxiliaire de l'arbitraire ministériel. La liberté pourrait y succomber. Notre voix ne fut pas entendue ; la loi passa telle à peu près que le Gouvernement la désirait.

Qu'es t-il arrivé ?

Vous savez, messieurs, ce qu'on a fait de la liberté avec le concours du nouveau conseil supérieur.

Je me permets de vous dire en ce moment : On vous demande de détruire toutes les équivalences de la loi de 1850 ; prenez garde, en présence de l'esprit qui anime le Gouvernement, ces équivalences sont le dernier refuge de la liberté.

Laissez-nous ce refuge ; si vous nous Fenlevez, je vous ajourne à un an. La loi sur le conseil supérieur a laissé la liberté sans défense ; le projet de loi actuel l'empêchera de naître et l'empêchera de vivre ; la liberté périra en attendant qu'elle renaisse. (Vifs applaudissements à droite. — Aux voix! aux voix ! à gauche.)

102 j.a LIBER I i. DE

SENAT

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