‹ La liberté de l'enseignementChapitre 9 sur 26 · LA · texte numérisé non relu

LA

\\cc ce 83 • rapport, tout sera à sa place:

L'école sera neutre; les familles seront lii od aura

ses jours et ses temples. Tout sera pour Je mieux a loi

la plus libérale possible.

Tant d'optimisme m'étonne, et je ne p aucun degré. A mon avis, avec ce système, l'éc< ligieuse, les ramilles seront opprimées et la re aura

plus dans l'éducation la place à laquelle elle a droit et qu'il importerait de lui maintenir, dans l'intérêt des familles comme dans l'intérêt de la société. {Très bien! à droite.)

Vous dites d'abord que l'école est neutre, examinons.

L'enfant sort de sa famille où on lui a appris à prier; il entre dans une école où l'on ne prie plus et où, par conséquent, on lui apprend à considérer la prière comme une vaine superfétation. Est-ce là de la neutralité? (Très bien! très bien! à droite.)

L'enfant sort d'une famille où sa mère lui a appris à s'agenouiller pieusement devant l'image du Christ ; il entre dans une école où le crucifix se trouvait, où il ne se trouvera plus, où l'absence de cet emblème sacré semblera lui dire que le Dieu rédempteur qu'adore sa mère peut n'être, après tout, qu'un homme légendaire, divinisé par la superstition. Et vous appelez cela de la neutralité! (Très bien! très bien! à droite.)

Lorsque sa mère le tenait sur ses genoux, en lui donnant les premières notions de la vérité et du bien entre deux caresses, l'enfant a appris qu'il y a une histoire, l'histoire sainte, qui raconte les origines de la religion et du inonde ; un livre sacré, l'évangile, où la vie, la mort et les enseignements du Sauveur du monde sont retracés sous une forme à la fois familière et sublime; un petit livre, le catéchisme, où sont exposés toutes les vérités qui doivent être la règle de l'esprit et tous les devoirs qui doivent être la loi de la vie. Il entre dans une école d'où seront écartés l'histoire sainte, l'évangile, le catéchisme, parce que, d'après quelques-uns, ces livres renferment beaucoup d'alliage mythologique. Estce encore là de la neutralité ? (Très bien ! très bien ! à droite.)

Enfin l'enfant sort d'une famille tout imprégné de foi et de respect pour les choses religieuses, où la religion se mêle

à tous les entretiens, à toutes les habitudes, à tous les actes de la vie; il entre dans une école où on ne lui parle plus de religion, où on la laisse à l'écart, absolument comme si les problèmes qu'elle soulève et qu'elle résout n'étaient que des imaginations, ou comme s'ils ne touchaient pas au fond même de l'âme et de la vie. Et vous appelez cela de la neutralité!

Xon, ce n'est pas de la neutralité. (Vifs applaudissements à droit

Vous altérerez, vous diminuerez, vous déracinerez la foi que l'enfant tient de sa mère. 11 est à un âge où la raison se forme et ne peut pas se défendre., où l'intelligence s'ouvre à toutes les impressions et ne peut pas les contrôler, où les sentiments 'éveillent un peu confus dans le cœur, et ont besoin et dirigés. Vous déformerez religieusement Pâme de l'enfant. \\ vous apportera une foi naissante; vousl'étoufferez sous le doute ou vous la glacerez par l'indifférence. 11 vous apportera les respects, les croyances, les espérances qui entourer nt son berceau; vous lui ferez penser que ce sont là de d'enfant, puisqu'à l'école on ne s'en occupera

pas. [Nouvelle approbation à droite. — Très bien! très bien !)

Ce qui sortira de ce contraste entre les leçons du foyer et les leçons de l'école, en supposant même qu'à l'école l'hostilité contre la religion ne s'affiche pas ouvertement, et qu'on s'y borne à garder à son regard un silence hautain et méprisant; ce qui sortira, dis-je, de ce contraste, c'est une éducation contradictoire d'où la lumière ne jaillira pas et qui aboutira fatalement tantôt à un scepticisme désenchanté, tantôt et plus souvent, hélas! à des négations méprisantes. (Oui! c'est ' — Très bien.' à droite.)

M. le rapporteur a cité les paroles que M. Guizot avait prononcées dans la discussion de la loi sur l'instruction secondaire à la Chambre des pairs en 18ii, comme pour mettre le système du projet de loi sous la protection de ce grand nom. M. le rapporteur s'est gravement trompé s'il a pu croire qu'il y avait quelque chose de commun entre la conception élevée de cet illustre homme d'Etat et les étroiles préoccupations qui dominent aujourd'hui. (Très bien ! très bien! à droite.)

Quel que soit le langage que M. Guizot ait pu tenir sur le caractère de ce qu'il appelait l'Etat laïque, il repoussait la

1 10 LA l. H. D1 l. i

séparation de at <le l'éducation. Et,

moires, à propos de la loi de 1833, dont il a été le principal

auteur, il a écrit ces paroles remarqu ib

« Pour que l'instruction prim oit vraiment bo me et

socialement itile, il Faut (jubile soit profondément r. ligieu Et je n'en mlement par là qi 'enseignement reli-

gieux doit y tenir sa place, et qu ^ion

y doivent être observées ; un peuple n'est pa Jeû-

nent à de si petite ; et si mécaniques condition s (Très bien!

Iroite) ; il faut que l'éducation populaire soil donnée et reçue au sein d'une atmosphère religieuse, que ^pres-

sions et les habitudes religieuses y pénètrent de toutes pai La religion n'est pas une étude ou un exercice auquel on assigne son lieu et son heure ; c'est une foi, une loi qui doit se faire sentir constamment et partout, et qui n'exerce ce prix, sur l'âme etla vie, toute sa salutaire action... » (T bien! très bien! à droite.)

M. Guizot avait profondément raison.

Vouloir faire de la religion une annexe facultative, sans rapport avec les autres parties de l'enseignement; vouloir la reléguer dans l'arrière-plan, vouloir l'écarter de l'école proprement dite, c'est une façon de la chasser de l'âme de l'enfant.

Les écoles laïques ainsi comprises ne : ont pas des écoles neutres ; elles sont, par la force des choses, de ; écoles irréligieuses. (Applaudissements à droite.)

Et encore, j'ai raisonné jusqu'ici dans l'hypothèse où vous garderiez le silence sur la religion. Ce silence, le prescrivezvous? je le crois, dans ce sens, que vous scellerez les lèvres des instituteurs chrétiens et que vous ne leur permettrez pas de proclamer tout haut à l'école la foi qui les anime.

Mais serez-vous bien sévères pour ceux qui laisseront éclater des sentiments contraires?

Le moment n'est peut-être pas éloigné ou l'irréligion officielle trouvera des ministres pour l'imposer, des inspecteurs d'académie pour la recommander, des maîtres pour la propager. Si ce n'est pas sous le ministère d'aujourd nui, ce sera sous celui de demain; nous assistons à de tels commencements qu'il faut s'attendre à de telles suites. (Approbation à droite.)

LA LIBERTE DE L'ENSEl 111

Mais enfin, vou le silence sur la religion, f oit!

Je dis que le silence est uiie impossibilité, que la i on

n'est pas éliminable, qu'on la rencontrera, quoi qu'on fasse, à chaque pas et partout, que le maître, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, s >ra obligé de prendre parti pour elle ou contre elle.

Derrière tout enseignement, il y a une doctrine qui s'affirme. Elle est bonne ou elle est mauvaise; elle est salutaire ou elle est malfaisante. Mais elle se produit; elle pas-e de l'esprit du maître dans l'esprit des élèves. Et elle touche néce nent à la religion, parce que la leligion touche elli même à tous î problèmes de i i vie humaine et à toutes les conditions de la nature humaine.

Vous voulez chasser la religion de l'enseignement; elle y reviendra par la géographie. Loire, parla grammaire

elie-mêmi la religion ;; existé de tout temps; elle

trouve en tous lieux; elle a pénétré jusqu'à l'essence même (b: lan

Vous voulez chasser la religion de la morale ? Elle y reviendra par les éléments les plu de toute doctrine mor ;ion a donné des réponses,, qui

ur, la force de la civilisation chrétienne! Vous ne pouvez ni supprimer des problèmes qui se posent et qui ^'imposent, ni supprimer les solutions que la doctrine cbrétienne a données è. ces problèmes. Vous pouvez encore une fois le ^ affirmer ou les nier, les glorifier ou les attaquer : vous ne pouvez ni ! sous silence, ni lec- couvrir d'un

voile que la curiosité de l'enfant suffirait à déchirer.

Quand l'enfant voit le soleil et quand il demande quel est cet astre, on peut lui mal répondre ; on ne peut pas lui dire que c'est une inutilité.

Quand i'enfant voit le christianisme, quand il le sent autour de lui, et quand il demande ce qu'il est et d'où il vient, on peut lui mal répondre ; on ne peut pas lui dire qu'il n'est, qu'un assemblage d'hypothèsei métaphysiques et d'histoires idaires qui ne méritent pas d'attirer l'attention. (Très bien! très bien ! et applaudissemen 'roite.)

Donc l'école laïque, par c *il qu'elle ne sera pas chré-

tienne, sera nécessairement, par la force ho es, une école

antichrétienne.

I 12 J.A LIBER! : i i BU I

Mon langage h cet égard peul voua paraître et, car

c'est le langage d'un chrétien. Eh bien, voici l'opinion d'un philosophe; il ne l'a | rimée au soir de sa vie, lorsque

son noble esprit inclinait «Je pins en plus vers les croyances chrétiennes; il l'a exprimée en 1833, lorsqu'il avait encore tout l'orgueil et toute la ferveur de ses convie philoso-

phiques.

C'est de M. Cousin que je parle; voici ce qu'il écrivait comme rapporteur de la loi de 1833 sur l'instruction primaire à la Chambre des pairs :

« Il est nécessaire que parmi les divers objets de l'instruction primaire, l'éducation morale et religieuse ait le rang qui lui appartient, c'est-à-dire le premier ; car c'est l'éducation morale qui seule peut faire des hommes et des citoyens, et il n'y a pas d'éducation morale sans religion. (Très bien ! très bien! à droite.) Cette maxime de l'expérience, écrite en quelque sorte à la tête de la loi, lui conciliera le respect des gens de bien, le concours de tous les pères de famille, facilitera son exécution, et en fera aux yeux de l'Europe entière, une loi digne d'une grande nation civilisée. »

Qu'aurait pensé M. Cousin, je vous le demande, de votre loi qui est le contrepied de celle qu'il louait en de pareils termes.

Mais, nous dites-vous, nous n'éliminerons que Penseigi ment des dogmes, nous gardons l'enseignement de la morale.

De quelle morale ? D'une morale sans dogmes, alors! Mais l'existence de Dieu est un dogme; l'immortalité de l'âme est un dogme ; les peines et les récompenses de l'autre vie sont encore un dogme, les éliminez-vous?

Si vous les éliminez, pour le coup, vos écoles seront jugées, ce sont des écoles d'impiété.

Votre morale est jugée, ce sera une morale sans base ; votre enseignement est jugé: il ne pourra préparer que des ruines.

Mais je m'empresse de le reconnaître, la commission n élimine pas absolument ces vérités premières et fondamentales. Seulement, au lieu de les enseigner au nom de la religion et par voie d'autorité, elle veut qu'on les enseigne désormais par voie de démonstration philosophique, au nom de la raison et de la conscience.

Or, sans entrer dans l'examen des droits respectifs de la

religion et de la philosophie, je dis que vous êtes en présence d'enfants de 8 à 12 ans et que voire méthode est absolument impuissante.

Nous ne sommes pas au lycée, dans une classe de philosophie, en présence de jeunes gens de 16 à 20 ans dont l'éducation religieuse est faite ou censée faite et à qui il s'agit de démontrer que sur les bases essentielles de la morale, sur Dieu et l'immortalité de l'âme par exemple, la raison humaine, quand elle est sainement consultée, apporte une confirmation aux enseignements de la révélation chrétienne. Nous sommes dans une école, vis-à-vis d'enfants de 8 à 12 ans dont l'esprit et le cœur sont à peine formés.

Si vous dites à ces enfants au nom de la religion : Il y a un Dieu ; il est le maître de vos âmes et de vos vies ; il y a une loi morale qui vient de Dieu et dont les préceptes sont les commandements de Dieu lui-même ; le bien, c'est l'obéissance à ces commandements ; le mal, c'est leur violation ; l'enfant entend cela ; il croit en Dieu, il accepte sa loi ; sa force morale se constitue, en quelque sorte, d'après ces bases ; elle pourra s'affaiblir plus tard ; il lui en restera toujours quelque cho?e.

Mais si vous entreprenez de lui prouver, par voie de démonstration philosophique, que Dieu existe, que l'âme est immortelle, que la loi morale est obligatoire, que la morale du devoir a sur la morale de l'intérêt une supériorité rationnelle qui doit lui mériter l'adhésion des intelligences, l'enfant ne comprendra pas ces hautes spéculations qui dépassent la portée de son jeune esprit.

Si, reconnaissant alors l'impuissance de votre procédé, vous reprenez la méthode de l'affirmation, sans invoquer la religion, en la laissant à l'écart, au nom de quelle autorité parlerez-vous ? Votre doctrine ne sera pas une doctrine religieuse ; ce sera une doctrine personnelle ou une doctrine officielle . Dans un cas, comme dans l'autre, ce n'est pas assez pour déterminer chez l'enfant un acte de foi et le préparer à des actes de vertu.

Vous le voyez donc, messieurs, alors même que l'enseignement moral donné dans l'école primaire serait un enseignement spiritualistc, s'adressant à de jeunes enfants, il serait politiquement impuissant pour devenir la base d'une éduca-

1 14 LA LIBERTÉ DE l ENSEIONEME I

lion sérieuse s'il étail séparé de la religion. (Très bien! très

bien ! à droite.)

Mais l'enseignement de l'école sera-t-il partout et constamment un enseignement spiritualiste ? M. le rapporteur en exprime le vœu, au nom de la commission, et j'affirme qu< l'immense majorité du Sénat ne voudrait à aucun prix (l'un enseignement inoral où Dieu et l'âme ne seraient pas nommés.

Quelle garantie trouvons-nous cependant dans le projet de loi pour que ce vœu de la commission et ce désir du Sénat deviennent la règle de l'enseignement dans les écoles ?

Nous n'en trouvons aucune.

M. le rapporteur part de ce principe que l'Etat es! incompétent en matière de doctrine, et je suis bien d'accord avec lui pour dénier à l'Etat le droit de créer une doctrine de sa propre vertu et par sa propre science , seulement je n'admets pas qu'un Etat qui a souci de son devoir de tutelle sociale puisse, môme en respectant la liberté de tous, se montrer indifférent entre les croyances qui sauvent les sociétés et les négations qui les tuent ; encore moins puis-je admettre qu'un Etat, trahissant son mandat et abusant de ce qu'il est la force, batte en brèche les premières, et assure aux secondes une prépondérance oppressive. (Très bien! très bien! à droite.)

Or, nous en sommes là, nous ne sommes pas en présence d'un Etat incompétent ou indifférent ; nous sommes en présence d'un Etat sectaire qui traite en suspectes, même en ennemies, les croyances de l'immense majorité du pays. La commission ne trouve cependant rien à redire, elle est d'accord avec le Gouvernement pour exclure de l'enseignement toute religion positive.

Seulement, par une inconséquence généreuse, je le veux bien, mais flagrante, en même temps qu'elle exclut toute religion positive, elle veut retenir une partie de la religion naturelle. Mon Dieu, elle en retient si peu, qu'elle mériterait bien, par ses ménagements infinis, l'indulgence de ceux qui, plus radicaux qu'elle, ne voudraient faire aucune part même à la religion naturelle.

L'honorable rapporteur admet cependant qu'on devra apprendre à l'enfant ses devoirs envers Dieu et même lui parler à mots un peu couverts (Sourires à droite), de la vie

future. Il me semble du moins que c'est à ce dogme que l'honorable rapporteur veut faire allusion lorsqu'il parle dans son rapport « des préoccupations invincibles du sort réservé à l'homme, de cette espérance philosophique ou religieuse que l'homme s'achemine et monte vers des destinées meilleures en raison du bien qu'il a accompli. » Assurément, il n'y a dans ce langage rien de confessionnel ni de trop ecclésiastique, pour me servir des expressions de M. le rapporteur.

Mais demandez à certains membres du conseil municipal de Paris, demandez à M. Paul Bert. demandez même à l'homme très important qui, s'il n'occupe pas aujourd'hui la première place, s'empare du moins du premier rôle, et qui, dans des discours récents, a proclamé si clairement ses visées sur la morale de l'avenir, demandez-leur s'ils consentent à garder dans l'enseignement moral des écoles ces restes de religion naturelle qui ne sont, à leurs yeux, que des hypothèses métaphysiques ? Ils vous ont répondu d'avance. Ils entreront, soyez-en sûrs, par la brèche que vous faites aujourd'hui! Vous éliminez la déchéance et la rédemption, ils élimineront la création. Vous éliminez Notre Seigneur Jésus-Christ, ils élimineront Dieu. Vous éliminez l'action du surnaturel sur les âmes, ils élimineront l'âme elle-même. Mais éliminer Dieu, c'est l'athéisme; éliminer l'âme, c'est le matérialisme. Je ne vous prête pas ces doctrines. Je dis qu'elles frappent à la porte et que vous la leur ouvrez ; je dis qu'étant donné le principe de votre projet de loi, elles ont contre vous l'avantage de la logique. Je dis qu'avec votre morale dégagée de toute affirmation religieuse, vos écoles antichrétiennes seront bien réellement, et avant longtemps, des écoles sans Dieu. {Applaudissements à droite.)

Votre morale ne sera donc plus une morale religieuse ; en revanche, elle sera une morale civique. La compensation me paraît insuffisante et ne laisse pas de m'inspirer quelque inquiétude.

De quoi s'agit-il ? S'agit-il simplement d'apprendre à l'enfant ses devoirs envers la patrie?

S'agit-il de lui dire qu'il doit aimer la France comme une mère et se préoccuper de concourir toujours à sa sécurité, à su dignité, à sa prospérité et à sa grandeur? Mais cela a été

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enseigné en tout temps, cela <• i enseigné partout; cet ordre de devoirs rentre nécessairement dans toute bonne morale, sans qu'il soit besoin d'un»; spécification particulière. Du reste, croyez-le bien, une forte éducation religieuse ne nuira jamais à l'intelligence et à l'accomplissement des devoirs envers la patrie.

Mais s'agit-il d'autre chose ? S'agit-il de l'aire entrer la politique dans l'éducation, et, par exemple, de préparer dans l'école de bons électeurs républicains qui ne fassent jamais de pacte avec l'odieuse réaction ? Je le crains. (Très bien! et rires à droite.) Tout dernièrement, dans une harangue qui a été remarquée, un élève du lycée de Cahors ne disait-il pas avec quelle sollicitude ses maîtres lui avaient inspiré l'admiration d'une de nos grandeurs contemporaines. Ceci rentre peut-être, dans la morale civique telle que vous l'entendez. (Rires et applaudissements à droite.)

Je redoute beaucoup, en pareille matière, les excès de zèle, les fausses idées et les faux enthousiasmes. La morale est plus austère. Elle trace des devoirs; elle n'a pas de vaines complaisances; elle s'attache, surtout, à ne faire entrer dans l'esprit des enfants que des vérités incontestées.

M. Tolain. — C'est pour cela qu'on leur apprend le catéchisme 1

M. Chesnelong. — Messieurs, le principe de la laïcité a bien d'autres aspects. Je n'ai voulu qu'effleurer la question, sachant bien qu'elle sera traitée magistralement et sous toutes ses faces, avec une autorité qui ne m'appartient pas, par l'honorable duc de Broglie, à l'occasion de la discussion de l'article 1er. Je crois, toutefois, un avoir dit assez pour prouver que les familles chrétiennes ne trouveront désormais aucune sécurité pour leur foi dans vos écoles.

Mais ici, vous m'arrêtez et vous me dites : 11 n'y a pas que des catholiques dans les écoles ; il y a des protestants, des israélites, il y a môme des enfants appartenant à des familîes qui n'appartiennent à aucun culte. Garder l'instruction religieuse dans l'école, ce serait imposer l'enseignement catholique à des enfants dont les pères appartiennent à aucun culte : la laïcité de l'école publique est donc le corollaire obligé de la liberté de conscience.

Voilà l'objection ; j'essaierai d'y répondre.

Je constate d'abord, comme je l'ai déjà dit dans une discussion analogue, à propos de la loi sur la création des lycées déjeunes filles, que la question ne se pose pas entre les croyants des divers cultes.

D'après la loi de 1850, partout où il y avait des cultes divers, il y avait aussi une école spéciale pour chaque culte; et là, où il n'y avait pas assez d'enfants pour créer une école spéciale, s'il se trouvait dans une école catholique des enfants isolés appartenant à d'autres cultes, toutes les précautions étaient prises pour que la conscience de ces enfants fût pleinement sauvegardée. Cet état de choses convenait à tous, et n'a jamais donné, que je sache, lieu à la moindre plainte de la part des chrétiens protestants qui, comme nous, tiennent à leur foi comme nous y tenons nous-mêmes, et protestent, avec nous, contre le divorce projeté de la religion et de l'éducation.

La question se pose entre les croyants de tous les cultes et ceux qui s'appellent libres penseurs. Je dis d'abord que le nombre des pères libres penseurs qui veulent élever leurs enfants en dehors de toute religion positive est infiniment réduit.

Voyons, messieurs, notre société telle qu'elle est. Vous dites que la foi y est affaiblie, que beaucoup de catholiques vivent dans la distraction et dans l'indifférence des choses religieuses, que plusieurs autres ont, à l'endroit de la religion, des doutes, des préventions, des préjugés, sur quelques points des convictions contraires, quelquefois même des passions violentes et emportées, soit; je reconnais cela. Mais vous devez reconnaître avec moi que le nombre est très grand de ceux qui ont donné à la religion leur intelligence et U'ur cœur, de ceux qui lui gardent leur foi môme en négligeant ses préceptes, de ceux qui mêlent à leurs doutes un ardent désir de croire et qui restent chrétiens par le fond de leur pensée et de leur cœur, de ceux qui entourent la religion de leur respect et que ce respect ramène à la foi, de ceux même que Dieu récompense de leur sincérité en leur envoyant sur un lit de mort une révélation de la vérité qui s'est dérobée à eux pendant le cours de leur vie. {Vifs applaudissements à droite.)

Oui, le nombre en est grand, très grand, et je vais vous

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dire une chose <|ui vous étonnera peut-être: la religion est en immense progrès dans notre pays depuis cinquante ans.

Une ooix à droite. — Oui! (Rires à gauclie.)

M. Chesnelong. — Et jamais le progrès n'a été aussi remarquable qu'à l'heure où je parle, par son intensité et par son étendue. Les libres penseurs profitent de la ri, illusion de la bataille et font grand bruit de leurs triomphes officiels. Mais enfin, au dernier recencement, quand les habitants de ce pays ont dû déclarer quelle était la religion à laquelle ils appartenaient, sur 35 millions de Français, il ne s'en est trouvé que 85,000 pour s'avouer libres penseurs. (Marques d'approbation à droite.)

En tous cas, où sont les pères libres-penseurs qui veulent élever leurs enfants en dehors de toute religion ? Où sont-ils? Il y en a bien peu ; je n'en connais pas. Un père qui veut donner une éducation irréligieuse à ses enfants, cela est rare ; alors môme que Terreur de l'esprit irait jusque-là, le cœur du père a des intuitions qui l'éclairent et des tendresses qui le gardent.

Mais enfin, vous dites qu'il se trouve des pères qui veulent faire la nuit religieuse dans l'âme de leurs enfants. Eh bien, s'il s'en trouve, nous acceptons que vous mainteniez dans la loi que nous discutons, le principe de la loi de 1833, qui avait passé sous une autre forme dans la loi de 1850, nous acceptons que vous déclariez que l'instruction religieuse ne sera pas donnée aux enfants contre le gré des parents. Que peuvent exiger de plus les libres penseurs ? En quoi leur conscience sera-t-elle atteinte, parce que à côté de leurs enfants, qui ne recevront aucun enseignement religieux, il y en aura d'autres pour qui leurs parents désirent cet enseignement religieux et qui le recevront. Est-ce que la liberté de conscience des libres penseurs ne peut être entière qu'à la condition que la conscience chrétienne soit opprimée? Voilà la question! (Très bien! très bien ! à droite.)

Je dis que la conscience chrétienne serait opprimée et de la façon la plus cruelle. Je ne parle pas seulement ici des catholiques, mais des chrétiens de toutes les communions qui sont attachés a leur foi, qui y sont attachés pour leurs enfants, encore plus, si c'est possible, que pour eux-mêmes, pour qui cette foi est en quelque sorte la force de leur vie et presque

L A L I B E R T É DE L ' E N S E I G N E .M E N T 1 l 9

le sang de leur âme, qui considèreat comme leur premier devoir de la transmettre à leurs enfants comme ils l'ont reçue de leurs pères.

Vous, Etat, que leur offrez-vous? Des écoles où le nom de Dieu sera à peine prononcé, où le nom de Jésus-Christ ne le sera pas, où je ne sais quelle morale indépendante s'étalera dans sa superbe insuffisance, avec la prétention de remplacer la religion, où, pour tout dire d'un mot, les enfants arriveront chrétiens et sortiront de vos mains sceptiques ou libres penseurs.

Vous placez la plupart des pères chrétiens dans cette alternative d'exposer l'âme de leurs enfants ou de les laisser sans culture intellectuelle. Si l'oppression n'est pas là, où donc est-elle ? (Applaudissements à droite.)

Oui, c'est l'oppression contre tout ce qu'il y a dans le cœur d'un père de plus vivace, de plus intime et de plus profond. (Nouveaux applaudissements à droite.)

Et cela ne vous a pas suffi ; à la laïcité, vous avez ajouté l'obligation. Par la laïcité, vous opprimez la conscience chrétienne en la mettant hors la loi ; par la laïcité et l'obligation combinées, vous la tyrannisez — je n'ai pas d'autre mot — en la soumettant à la force. Qu'est-ce, en effet, que votre obligation ?

Ici, messieurs, je pourrai être bref, car l'honorable M. de Fourtou, dans son discours si vigoureux, si complet et si éloquent d'hier, a envisagé la question sous tous ses aspects et je ne voudrais pas m'exposer à affaiblir la thèse en le reprenant. J'examinerai surtout l'obligation au point de vue de ses rapports avec la laïcité. (Marques d'assentiment à droite.)

Qu'est-ce donc que votre obligation? Une s'agit pas du devoir moral du père, de faire instruire son enfant. Non, il ne s'agit pas de cela; il s'agit de la transformation de ce devoir moral en contrainte légale.

L'obligation morale du père, qui donc la conteste ?

Ce n'est pas nous ; nous estimons, au contraire, que le devoir du père va beaucoup plus loin que vous ne le dites. Le père doit veiller, non seulement sur l'instruction de son enfant, mais aus'û sur son éducation; il doit non seulement le faire initier aux éléments des connaissances humaines, mais encore et surtout le faire munir de toutes le-; forces morales

qui peuvent élever son âme, rehausser ^on cœur, diriger sa volonté dans les voies «lu bien. Il doit donc, suivant sa foi, lui faire donner un enseignement religieux qui forme dans son enfant l'intégrité du caractère moral, et par conséquent écarter de lui tout enseignement où il courrait le risque de perdre, avec sa foi religieuse, les énergies morales dont elle est la source.

Voilà le devoir du père dans toute son étendue. Et à ce devoir correspond un droit corrélatif, le droit primordial, naturel, imprescriptible de choisir librement le maître de son enfant.

Qu'en résulte-t-il ? c'est que, — et le véritable état de la question est là, — l'obligation ne peut passer dans la loi qu'à condition de ne pas mutiler le devoir du père et de ne pas diminuer son droit, qu'à condition de ne pas contraindre le père, soit à faire élever son enfant dans des principes qu'il juge funestes, soit à confier son enfanta des maîtres qui n'auraient pas sa confiance.

Et, c'est parce qu'il est très difficile, peut-être même impossible, dans quelque pays et sous quelque régime que ce soit, d'agir par voie d'obligation légale vis-à-vis du père, sans empiéter soit sur une partie de son devoir, en ne lui donnant pas pour l'éducation de son fils les satisfactions que réclame sa conscience, soit sur son droit en ne lui donnant pas, pour le choix des maîtres, toutes les garanties que réclame sa liberté, c'est à cause de cette difficulté de la conciliation de l'obligation légale et le respect des devoirs et des droits du père de famille que, pour mon compte, je repousse en principe l'obligation.

Il me semble que nous sommes ici dans un domaine qui touche de trop près à l'autorité paternelle et aux droits de la conscience pour que la contrainte légale puisse y trouver sa place. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Je comprends toutefois que, dans certaines conditions, les inconvénients de l'obligation puissent être diminués.

Aussi, par exemple, quand l'unité religieuse et morale existe dans un pays, quand l'Eglise, l'école, la société, les familles sont absolument d'accord sur les principes d'éducation à donner aux enfants, quand l'école en même temps qu'elle a l'attache de l'Etat, est l'auxiliaire de la religion et la continuation de la famille, dont elle achève l'œuvre sans

la défigurer, je comprends l'obligation. Je ne la demanderais pas, mais je la comprendrais. La liberté des consciences n'aurait rien à craindre, en effet, dans ce bienheureux pays en possession de l'unité où, à l'église, à l'école, dans les familles, partout les consciences rendraient le môme son.

Mais hélas ! nous n'en sommes pas là, l'unité des esprits n'existe pas dans notre pays ; nous sommes divisés, profondément divisés. Nous n'avons pas l'accord de l'Etat, de la religion et des familles. L'Etat fait la guerre à la religion ; il fait la guerre aux familles chrétienues ; il fait cette guerre précisément sur le terrain de l'enseignement, et c'est l'obligation de l'enseignement que vous demandez. Dans de telles conditious, elle serait la contrainte au service de la passion antireligieuse. Je vous la refuse. (Très bien! très bien! — Applaudissements à droite.)

Ainsi encore, messieurs, lorsque, dans un pays, les divisions se réduisent à la co-existence de deux ou trois croyances distinctes, si l'on établit des écoles confessionnelles pour chacune de ces croyances et si on laisse aux familles la liberté de choisir l'école qui correspond le mieux à leur foi, je comprends l'obligation; en ce cas encore, je ne la demanderais pas, mais je la comprendrais. La liberté des consciences serait garantie par le caractère, la diversité, et le libre accès des écoles confessionnelles.

Mais est-ce là notre situation? La loi de 1850 avait fait la paix dans l'équité ; elle avait établi des écoles confessionnelles et elle avait repoussé l'obligation ; elle avait ainsi donné des sécurités à tous, et elle n'avait violenté la liberté de personne. Aujourd'hui, que voyons-nous ? Vous brisez le pacte dans un intérêt de domination sectaire ; vous supprimez les écoles confessionnelles ; vous n'offrez aux familles que des écoles où la foi de leurs enfants sera en péril.

Dans ces conditions, l'obligation ne serait que la contrainte au service de l'oppression. Je vous la refuse. (Nouoelles marques d'approbation à droite.)

Je vais plus loin messieurs. Dans un pays môme où sur le terrain de toutes les doctrines religieuses, sociales, philosophiques, politiques, la division serait extrême, où, depuis Pafiiriiiation catholique jusqu'à la négation matérialiste, toutes les variétés des croyances et des opinions humaines au-

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raient leurs partisans, si pourtant l'enseignement de l'Etat n'est qu'un complément, si le rôle principal, général, presque universel appartient à L'enseignement libre, si cet enseigne ment a partout des écoles fondées, s'il peut naître sans entraves et se développer sans gène, si des écoles de tout esprit sont offertes de toute part au choix des familles, je comprendrais encore l'obligation ; sans doute, elle pourrait susciter bien des embarras; elle pourrait être l'occasion de bien des embûches; il y aurait pourtant dans les larges développements et l'indépendance absolue de l'enseignement libre un correctif puissant aux exigences et aux inconvénients de l'obligation.

Mais nous nous trouvons dans des conditions opposées. Nous ne sommes pas en Angleterre, où, comme vous le montrait hier l'honorable M. de Fourtou, l'enseignement libre ne rencontre pas d'entraves et où l'Etat lui prodigue ses subventions et ses encouragements. Nous ne sommes pas en Amérique, où la liberté de l'enseignement e st absolue ; nous sommes en France, où l'enseignement de l'Etat est prépondérant, où l'enseignement libre, à peine fondé sur quelques points, est partout traqué, partout poursuivi. Nous sommes en France, au lendemain de cette loi sur les brevets de capacité qui ne permet d'entrer dans l'enseignement libre que par la porte du brevet, c'est-à-dire avec l'estampille et avec la permission de l'Etat : à la veille, peut-être, d'une loi plus fatale encore, qui supprimera la dispense de tout service militaire pour les instituteurs libres et qui, par conséquent, frappera à mort !e recrutement de leur personnel. Nous luttons contre la toute-puissance du budget de l'Etat, faisant largesse de la gratuité pour rendre sa concurrence plus redoutable. Nous avons les juridictions disciplinaires que vous savez, et nous voyons s'y produire les théories d'interprétation que personne n'ignore...

M. Buffet. — Scandaleuses !

M. Ghesnelong. — Nous avons une liberté dépendante, précaire, garrottée, constamment en danger de mort, soit qu'elle essaie de naître, soit qu'elle tente de se déployer. Cette liberté est cependant le seul refuge des familles chrétiennes contre l'enseignement de l'Etat qui les enlace, qui les saisit et qui demain les étreindra. C'est dans de telles condi-

tions que vous nous demandez l'obligation ! Elle serait la contrainte au service du monopole; je la repousse. (Très bien ! et applaudissements à droite.)

L'obligation, messieurs, n'est acceptable que lorsque la liberté du père de famille est garantie. J'ai depuis bien longtemps entendu, j'entendais encore hier, dans cette discussion l'honorable M. Lafond de Saint-Mur défendre, par des raisons à mon sens plus spécieuses que fondées, mais qui, enfin, ne manquent pas d'une certaine force logique, le principe de l'instruction obligatoire. Mais personne n'a jamais soutenu le principe de l'école officielle obligatoire, et j'ose dire que personne ne le soutiendra. M. le rapporteur ne le défendra pas ; M. le ministre n'osera pas l'accepter. Ce serait l'oppression s'avouant elle-même, et nous avons de trop habiles adversaires pour qu'ils nous donnent contre eux un tel avantage.

Donc, ce qui est bien convenu, ce qui est bien entendu, ce qui est reconnu par nos contradicteurs eux-mêmes, c'est que la loi violerait le droit et, par conséquent serait tyrannique, si directement ou indirectement elle imposait l'obligation de l'école officielle.

Mais alors, la question se simplifie singulièrement, car il s'agit, pour juger la ioi, d'apprécier en fait ce qui en résultera. Est-ce seulement l'obligation de l'enseignement ? Estce l'obligation de l'école officielle?

Je sais bien quelle sera la répon-e de M. le rapporteur ; il nous dira : Lisez la loi ; le père de famille pourra faire élever son enfant, soit dans l'école publique, soit dans une école libre, soit à son foyer. Ce n'est donc pas l'école officielle obligatoire. Oui, c'est la théorie de votre loi.

Mais allons au fait, au fait certain, évident, indéniable.

Je pars de ce point que l'instruction au foyer et l'instruction dans les écoles libres sont les deux seuls refuges que vous laissez au père de famille qui n'a pas de confiance dans l'enseignement de vos écoles. {Interruptions à gauche. — Réclamations à droite.)

M. le Président. — Veuillez faire silence, messieurs.

M. Chesnelo.xg. — L'instruction au foyer d'abord !

Je ne veux pas rechercher à quel prix vous la mettez ; je ne veux pas dire en ce moment ce qu'il faut penser de ces examens annuels auxquels seront assujettis le? enfants élevés

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dans leur famille, el à la suite desquels L'Etat pourra, si l'épreuve ne leur est pas Favorable, les inscrire d'office à l'école officielle ; je ue veux pas montrer tout ce que cette disposition a d'arbitraire, d'anormal, d'intolérable, d'excessif ; je laisse cela pour le moment.

Un sénateur à droite. — Vous avez tort I

M. Chesnelong. — Je suppose que l'instruction au foyer puisse être donnée sans entraves, et j'ai le droit de vous dire encore : C'est bon pour les riches ! Or, il s'agit ici d'instruction primaire, et, par conséquent, sur une très large échelle, de familles qui ne pourront ni élever elles-mêmes leurs enfants, ni se donner le luxe d'une éducation domestique. Lorsque vous dites à des pères de famille pauvres qu'ils auront l'instruction au foyer comme une garantie de leurs droits contre l'abus de votre obligation, l'argument est dérisoire, et j'ajoute que, non pas sans doute dans votre intention, mais par sa nature même, cet argument manque de respect envers la pauvreté. {Très bien ! très bien ! et nouveaux applaudissements à droite.)

M. Buffet. — C'est la liberté du riche et l'oppression du pauvre .

M. Chesnelong. — Et puis, l'instruction dans les écoles libres ! C'est bon pour les villes, tant qu'elles pourront les garder ; mais dans les campagnes, pour les garçons du moins, il y a infiniment peu d'écoles libres, je pourrais même dire qu'il n'y en a pas. Vous êtes les maîtres presque exclusifs de l'enseignement des garçons dans les écoles rurales, et, par la suppression des équivalences, vous avez pris les précautions nécessaires pour garder cette position.

Donc, pour les habitants des campagnes, c'est-à-dire pour les trois quarts des pères de famille, l'école officielle sera obligatoire ; et comme j'ai établi dans la première partie de mon argumentation que cette école officielle serait une école antichrétieane, ce qu'il y a au fond de votre loi, c'est l'obligation pour le père de famille, sous peine de se voir stigmatiser comme un père oublieux de ses devoirs, sous peine de l'amende, sous peine de la prison, de recevoir un enseignement antichrétien.

Eh bien, je vous adjure comme chrétien, au nom de la foi de mon pays, je vous adjure aussi comme citoyen, au nom

des intérêts de la société, enfin je vous adjure comme père de famille, au nom des droits des familles pauvres, de réfléchir à la gravité considérable, à l'immense portée, à l'iniquité profonde du projet de loi. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Il y a, messieurs, deux grandes faiblesses dans le moude : l'enfant et le pauvre ; l'enfant, parce que son Age le met dans un état de dépendance ; le pauvre, parce que le malheur de sa situation ne lui permet pas toujours de défemire son droit. Ces deux grandes faiblesses doivent être traitées avec un grand respect. (Très bien ! sur les mêmes bancs.)

Oui, respect à l'enfant. Laissez cette frêle et innocente créature s'avancer vers la vie avec cette force morale de la religion qui la préservera en l'élevant. Elle n'est pas à vous, cette force ; elle vient de plus haut que l'homme et de plus loin que notre temps. Vous la devez à l'enfant, ne la lui refusez pas. (Très bien! sur les mêmes bancs.) Ne séparez pas Dieu de l'enfant ; les représailles de Dieu et de l'enfant seraient redoutables. (Nouvelle approbation à droite. i

Et puis, messieurs, respectez aussi les pères fie famille pauvres.

Au fond, ce que vous voulez, c'est nous arracher l'àme de nos enfants, afin de les arracher à la religion. Cette âme (Je nos enfants, quant à nous, nous ne vous la livrerons pas. Nous irons chercher là où ils seront, en France, hors de France... (Rumeurs à gauche)... si l'enseignement libre succombe dans notre pays, des maîtres chrétiens pour nos fils.

Mais le père de famille pauvre ne peut pas se soustraire à votre loi. Quelle douleur profonde pour lui qui, à force de labeurs et de sacrifices, peut à peine assurer à son enfant le bien-être du corps, s'il se sent réduit à l'impuissance de pré server la liberté et la dignité de son âme. (Très » bien ! Très bien ! à droite.)

Et savez-vous ce qui juge votre loi ? Si un le famille,

ne trouvant pas dans vos écoles les sécurités qu'il réclame pour sa foi et n'a}rant pas à sa disposition une école libre voisine, ne pouvant pas davantage faire instruire son enfant chez lui, subissait toutes les pénalités de votre loj pour remplir, comme il le comprend, son devoir de père, et condamnait son enfant à l'ignorance plutôt que de livrer son àme, la loi pourrait voir en lui un rebelle, mais la conscïei

LA LIBER! i. DE L i. .si. n, \i. mi

publique honorerait en lui un persécuté. (Très bien! t

bien ! et applaudissements sur les mêmes banC8.)

Eh bien, messieurs, une loi gui pose de tels antagonismes est une mauvaise loi. Laissez la religion dans les écoles, el respectez la liberté du père de famille ; ni laïcité, ni obligation. La diffusion de l'instruction soyez en sûrs, ne profitera pas de ces procédés empiriques qui vous feraient perdre par Ja répulsion qu'ils inspirent, beaucoup plus qu'ils ne vous feraient gagner parla contrainte qu'ils organisent.

Vous aspirez à étendre et à développer l'instruction : vous avez raison, c'est un noble souci ; mais pour cela, il nY a pas deux méthodes, il n'y en a qu'une : c'est d'abord d'inspirer confiance aux familles et de répondre à leurs sentiments ; c'est ensuite de faire de bons maîtres qui aient le sentiment de leur mission, qui s'y renferment, qui ne deviennent pas, selon l'expression de M. Thiers, des « anticurés » et qui ne se croient pas chargés de préparer un avenir où la croix du Christ sera remplacée par le Iriang'e maçonnique. (Très bien! très bien! à droite.) Une bonne éducation et de bons maîtres, cela vaut infiniment mieux que la laïcité et l'obligation pour assurer les développemeuts de l'instruction.

Dans la voie où vous êtes entrés, vous n'aboutirez pas aux progrès de l'éducation populaire ; vous aboutirez fatalement à son abaissement et à sa désorganisation. (Vioe approbation à droite.)

Mais M. le rapporteur se retranche derrière un sentiment public général, impérieux, très profond, qui pousse à cette séparation de la religion et de l'école. Où donc a-t-il vu éclater ce sentiment public ?

Est-ce dans les élections ? Mon Dieu, messieurs, j'ai lu beaucoup de programmes électoraux de candidats républicains au Sénat et à la Chambre des députés ; sauf de très rares exceptions, je n'en ai pas vu où la laïcité de l'instruction fut proclamée. J'y trouvais quelquefois des déclamations convenues contre le fantôme du cléricalisme ; mais à côté, et tout aussitôt, on rencontrait une phrase pleine de respect pour la religion, et je le comprends : les candidats qui se présentaient aux élections savaient bien que le peuple français est non seulement spiritualiste, comme le disait hier l'honorable M. Corbon, mais encore qu'il est chrétien, et ils ne vou-

laient pas le froisser dans ses sentiments les plus chers. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs.)

!)onc, ce n'est pas là que vous avez vu éclater le sentiment public.

Est-ce dans les pétitions qui vous ont clé envoyées sur la question actuelle? M. le rapporteur nous parle en effet de pétilions revêtues d'un million de signatures. Je lui demande la permission de lui faire remarquer que ces pétitions sont bien un peu surannées. Elles remontent à 1871, 1872, 1873. Il a fallu trois ans pour les recueillir, et sur le nombre de 1 million de signatures, s'il voulait bien examiner de près, il trouverait qu'il n'y en a que 300,000 au plus pour réclamer l'inslruction laïque ; les autres se trouvent sur des pétitions qui se bornaient à demander, les unes l'instruction gratuite, les autres l'instruction gratuite et obligatoire. A la même époque, il y avait un pétitionnement contraire qui se trouvait couvert d'un million de signatures.

Depuis, vous le savez, en 1879, il nous a suffi de trois mois pour réunir 1,800,000 signatures contre votre fameux article 7. Je sais bien que vous ne tenez pas grand compte de nos manifestations et que vous n'avez d'yeux et d'oreilles que pour les vôtres.

J'ai pour mon compte l'orgueil de penser que la conscience publique est avec les nôtres.

Est-ce enfin parmi les pères de famille qui, après tout, devraient être les premiers consultés, que vous avez vu éclater un sentiment public contre l'enseignement chrétien? Non, les intéressés ont rendu leur verdict à leur manière, et ce verdict est votre condamnation.

Vous avez laïcisé bien des écoles ; des écoles libres ont été fondées à leur place. Après les protestations sont venus les sacrifices; et M. le ministre de l'instruction publique sait mieux que personne que les élèves ne manquent nulle part à nos écoles chrétiennes libres et que ses écoles laïcisées n'ont été accueillies qu'avec une bien médiocre faveur. (Oui ! très bien ! à droite.)

Non ! la France n'est pas avec vous dans cette entreprise de déchristianisation de l'enseignement. Ce n'est pas elle qui vous pousse dans cette voie ; c'est vous qui, en voilant vos desseins et travestissant les nôtres, lui surprenez quelquefois

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des approbations inconscientes; mais lorsque ta clarté se fera, Lorsque la France comprendra qu'il y va de l'abandon de sa loi, elle aura un de. ces retours qui 1e retrouvent souvent dans son histoire, et qu'on peut toujours espérer d'elle; elle vous montrera qu'elle aurait mérité d'être mieux comprise et plus respectée dans la vérité de ses sentiments. (Très bien! très bien ! sur les mêmes bancs.)

Messieurs, je me résume en deux mois : quelles que soii-ul les assurances de la commission, et malgré la sincérité de ces assurances, les écoles officielles seront des écoles sans Dieu; car Dieu n'y sera pas. ou bien n'y sera que pour la montre afin de cacher le travail de démolition qui s'y accomplira contre les croyances chrétiennes; et, en môme temp<, ces écoles sans Dieu seront des écoles obligatoires. En deux mots, voilà votre projet de loi. (Très bien ! à droite.)

Eh hien, quand je songe à ce que serait la France sous la domination de doctrines qui, l'histoire le dit, conduisent toujours les nations par des servitudes sans honneur à des décadences sans espoir ; quand je songe à cette jeunesse française si pleine d'élan, de générosité, de dévouement à toutes les nohles causes qui, sous l'influence de l'éducation que vous lui préparez, pourrait devenir une jeunesse sans foi, toute gonflée d'un savoir sophistiqué, ne sachant pas monter vers ces sommets lumineux où, en rencontrant Dieu, la raison s'élève, le cœur s'élargit, l'âme se déploie dans la générosité des grands sentiments, je me sens saisi d'une immense douleur patriotique ; et alors, me retournant vers ceux qui portent la principale responsabilité de cette œuvre néfaste, je leur dis avec une conviction hien profonde : Il faut que la France cesse d'être la France, ou il faut que vous cessiez de la dominer ! (Applaudissements répétés à droite. — V orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)

Séance du 1er juillet 1881

Lorsque la loi revint au Sénat en seconde délibération, M. Oscar de Vallée présenta un amendement destiné à maintenir dans les program-

mes scolaires l'enseignement religieux, sauf pour les enfants dont les parents le repousseraient. — Soutenu avec une grande éloquence et une rare vigueur par l'émiuent magistrat, cet amendement avait amené à la tribune M. Foucher de Couit, transfuge du parti catholique, qui, dans un discours assez alambiqué d'ailleurs, avait passé à côté de la question sans rien affaiblir de 1 argumentation de M. Oscar de Vallée.

M. Chesnelong monta à la tribune à son tour et son intervention tut im admirable réquisitoire contre la politique jacobine du ministère. — A M Jules Ferry qui prétendait que l'on enseignerait dans les écoles la bonne vieille morale de nos pères, il répondait que cette morale ne pouvait être que la morale chrétienne. Puis, énumérant une à une les atteintes portées depuis quelques années à la liberté des catholiques sous prétexte de combattre le cléricalisme, il demanda avec anxiété dans quel esprit la prétendue neutralité scolaire serait appliquée. — Celte liberté de conscience, les lois de 1833 et 1850 l'ont toujours respectée, celle qu'on demande au Sénat de voter est de la tyrannie pure. L'enseignement antichrétien devient obligatoire pour la majorité des Français ; mieux valait l'ancien monopole qui mettait au moins la religion à la base de l'éducation et n'imposait pas l'obligation. Les jacobins de 1793 n'avaient pas osé aller jusque là et cette loi, que l'on qualifie audacieusement de loi de paix n'est qu'une loi de discorde e! d'oppression ,. — L'amendement de M. Oscar de Vallée fut rejeté à une majorité de vingt voix.

M. Chesnelong. — Messieurs, en venant soutenir l'amendement de l'honorable M. Oscar de Vallée, je ne reprendrai pas la thèse qu'il a si éïoquemment soutenue, et cela pour deux motifs : le premier, c'est que je craindrais d'affaiblir cette thèse; le second, c'est qu'elle resle tout entière, même après la réponse de l'honorable M. Foucher de Careil, qui a passé à côté du discours de M. Oscar de Vallée, mais qui, certainement, n'y a pas répondu. (Très bien! à droite.)

Je voudrais seulement dire, à un autre point de vue, quelques mots très brefs sur la question elle-même. Au point où en est arrivé le débat, il n'y a pas, à mon sens, de nouveaux arguments à produire, mais il y a peut-être certaines conclusions à dégager et à préciser.

Nous avions dit, dans la première délibération, que l'école neutre était une chimère ; que le silence sur la religion dans i'écolc n'était pas la neutralité ; qu'il aboutirait fatalement chez l'enfant à l'indifférence ou au mépris. Nous avions dit, d'ailleurs, que ce silence était une impossibilité; que la religion n'était pas éliminable ; que le maître, à propos de ses îe-

i. Journal Officiel du 2 juillet 1881. — Débats parlementa ire-, Sén..t, p. 987 et suiv.

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