‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 20 sur 86 · LE JEU DE LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

LE JEU DE LA POLITIQUE

— Voilà une singulière façon d'envisager la politique !

— Ne saisissez-vous pas tout ce qu'il y a d'agréable dans cet imprévu, qui fait que vous ne savez jamais à quoi vous en tenir sur quelque chose ou sur quelqu'un? Vous croyez celui-ci ici, il est là-bas ; vous pensez lui taper sur le nez, il vous montre son derrière. Je vous assure que le jeu vaut la chandelle.

— La chandelle est pourtant chère.

— Il faut bien éclairer le jeu. Autrement, si vous ne voulez plus jouer, il faut le dire. Mais, tant que vous voudrez jouer, c'est-à-dire faire de la politique, il vous faudra subir les règles du jeu, dont la première est de respecter les combinaisons du hasard.

L'Impasse.

J'habite une rue qui devrait s'appeler rue de la Loi d-e 1901. Non pas, comme vous pourriez le penser, parce que cette rue a été percée sur des terrrains d'ancien couvent, mais parce qu'en réalité ce n'est pas une rue mais une impasse.

Quelqu'un qui, sur la foi de la plaque bleue portant le mot rue s'aventurerait dans l'espoir de déboucher quelque part, ne tarderait pas à s'apercevoir combien il s'est mépris, en se heurtant contre une grille qui le forcerait à revenir sur ses pas. Pourquoi avoir appelé rue ce qui n'est pas une rue ? Parce qu'à un jour non désigné on nous promet qu'elle aboutira quelque part.

Il en est d-e même de la loi de 1901. Il est fort question aujourd'hui de la faire aboutir à la séparation. Mais, en attendant, elle ne mène nulle part, et qui s'y engage se casse le nez.

Il est même amusant de voir comme, toutes

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les fois qu'on veut se servir de cette loi, elle vous craque dans les mains, et l'on est obligé d'y recoudre un morceau. Elle commence à ressembler à ces culottes de petits pauvres, où. l'on a mis tant de pièces qu'il est impossible de distinguer la couleur de l'étoffe primitive. Cela cache toujours les nudités, mais cela reste gênant pour se présenter dans le monde.

Quelques hommes de bon sens, alors qu'on discutait cette loi, ont bien insinué qu'elle était inapplicable ; mais, comme on les a menacés de leur donner du poing sur le nez s'ils ne se taisaient pas, ce qui est l'argument préféré des majorités contemporaines, ces hommes, qui tiennent à leur nez et qui ont bien raison, car la nature ne nous en a donné qu'un, se sont gardés de persister dans une opposition qui d'ailleurs n'avait rien de systématique.

Car l'excommunication, cette arme aujourd'hui impuissante dans la main du pape, a passé dans celles des infidèles, qui s'en servent avec une violence digne de Grégoire VIT. Qu'un esprit avisé dise très poliment à ses amis qu'il voit fâcheusement s'emballer : « Il me semble que vous allez faire une bêtise, » aussitôt il est pris par le parti une belle décision, comme quoi l'avertisseur trahit la foi jurée et doit être rejeté du sein de l'Eglise nouvelle. Car, au

milieu de oeux qui font des bêtises, c'est un véritable crime que d'avoir le sens commun.

Naturellement, on n'aime pas à être excommunié. De même qu'il était très désagréable autrefois à un chrétien de se voir montrer au doigt par les commères disant : « Celui-là ne peut plus aller à la messe, » de même il est fâcheux pour un républicain éprouvé, dont toute la vie est une série de sacrifices à son parti, d'entendre des niais crier sur son passage : « Si ce misérable veut empêcher ses amis de faire des bêtises, ce ne peut être qu'un apostat. »

Le droit de faire des bêtises est un droit tellement cher aux partis politiques, que, même lorsqu'ils reconnaissent qu'ils en ont fait, ce qui se produit inévitablement, ils ne cherchent à les corriger qu'en en ajoutant d'autres. C'est la méthode du docteur Sangrado, qui ordonnait d'autant plus de saignées que les premières avaient plus gâté le malade. La reconnaissance des bêtises faites ne réhabilite donc nullement celui qui le premier les avait indiquées, et qui, pour avoir eu raison, n'en est que plus fortement excommunié.

Les lois mal venues ont beau être tripatouillées : il en est d'elles >eemme des pièces de théâti^ qu'on remanie. Elles sont encoi'e plus mauvaises qu'auparavant. Comme le disait ce sarcastique d'Ennery, un jour que je ne sais

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quel directeur avait fait subir mille cliangem-ents à un drame en répétant : a II vaudrait mieux ceci... Il vaudrait mieux cela... — Il vaudrait peut-être mieux une bonne pièce », fit d'Ennery. Sans doute, il aurait pu ajouter : a II vaudrait mieux pas de pièce du tout. » C'est exactement mon avis.

Ou du moins ce serait exactement mon avis, s'il était permis d'avoir un avis. Mais je n'oublie pas que nous sommes tous soumis au Credo quia absurdumi, et je m'empresse d'affirmer, comme le bon Galilée, que la terre ne tourne point, que la loi est merveilleuse, et que la preuve que l'impasse n'est pas une impasse, c'est que tout le monde la nomme une rue.

Libertés réglementées.

Il est certain que fermer des chapelles, sous prétexte qu'elles ne sont pas concordataires, est une mesure assez plaisante de la part de gens qui ne voudraient pas du Concordat.

Regarder ce qu'on fait comme absolument inepte n'est pas la raison qu'on donne ordinairement pour le faire, mais nous sommes arrivés à ce point précis de la civilisation, oii l'argument le plus suprême pour propager son opinion est de la déclarer contraire à ses idées. Agir à l'opposé de son propre sens est devenu la caractéristique de la plupart de nos actes.

Si l'on veut supprimer tout ce qui n'est pas concordataire, on n'a pas fini. Car il y a un tas de choses qui ne sont pas dans le Concordat. î^ous avons un tas d'évêchés qui ne sont pas concordataires du tout, et je ne vois pas bien comment les temples protestants et les synagogues lentrent dans le Concordat.

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