‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 22 sur 86 · LIBERTÉS RÉGLEMENTÉES · texte numérisé non relu

LIBERTÉS RÉGLEMENTÉES

je le sais, est aussi attentatoire à un régime de liberté qu'à un régime d'autorité. En somme, il faut toujours faire ce que veulent les autres. Tout le changement consiste en ce que ce n'est pas toujours la même chose.

Au temps de la Ligue, comme d'ailleurs dans tous les temps, ceux qui allaient à la messe pendaient ceux qui allaient au prêche, et ceux qui allaient au prêche pendaient ceux qui allaient à la messe. Quant à ceux qui n'allaient ni à l'un ni à l'autre, ils étaient pendus indifféremment par les deux partis.

Nous avons renoncé à la corde, mais nous avons précieusement conservé cette notion ineffable de la liberté.

XYI

Le Meunier, son Fils et l'Ane.

Or M. Combes, ayant pris dans sa bibliothèque un volume du bon La Fontaine, se mit à relire l'admirable fable du Meunier, son Fils et VAne; puis il se livra aux pures jouissances du monologue.

« Certes, se dit-il, le fabuliste a grandement raison, et l'on ne saurait croire à quel point il est difficile de contenter tout le monde et son père. Je pense m'être tiré avantageusement de cette affaire de Notre-Dame. Nous nous étions partagés en trois, en sorte qu'il y en avait pour tous les goûts. Les uns n'y étaient point allés, les autres y étaient allés, les troisièmes y étaient allés sans y aller, s'étant fait représenter par des amateurs. Yoilà où cbacun pouvait trouver sa satisfaction, et j'avais été plus fort que le meunier, piiisque j'avais réussi à monter sur l'âne tout en le déchargeant. Yains efforts. Personne n'est content. »

LE MEUNIER, SON FILS ET l'aNE 79

Il ouvrit un des trente-cinq journaux qui traînaient sur son bureau et lut ces lignes :

« Ce Combes est décidément le dernier des lâches. Cédant à la pression d'une demi-douzaine de francs-maçons, il a commis cette grossièreté inouïe de ne pas répondre à l'invitation qui lui avait été faite et de ne pas assister à la cérémonie de Notre-Dame.

« Le fait est sans excuse et sans précédent. Est-ce que le pape n'était pas un souverain ? Est-ce que, si un autre souverain était mort, le chef du gouvernement ne se fût pas fait un devoir d'assister au service, soit à Notre-Dame, soit à l'église russe, soit même dans une mosquée?

« La preuve que nous reconnaissons le pape pour un souverain, c'est que nous entretenons près de lui un ambassadeur.

« A-t-on hésité à se rendre à je ne sais plus quelle cérémonie religieuse en l'honneur du tsar? Il est vrai que le tsar a des canons et que le pape n'en a pas, les canons de l'Eglise étant devenus singulièrement inofPensifs. Mais M. Bourgeois n'a pas de canons, et tous nos incrédules n'en ont pas moins été à l'église lors de son deuil. »

M. Combes n'acheva pas la lecture et prit une autre feuille. Il lut :

« Nous avions toujours pensé que ce vieux

jésuite était resté un clérical renforcé. Il fait ses Pâques en cachette, et celui qui s'aventurerait le soir à Saint-Philippe du E-oule le trouverait assurément dans quelque confessionnal, occupé à révéler les péchés de Pelletan. Ce roublard n'a pas osé pousser la honte jusqu'à aller prier en personne pour l'âme de son ami Léon XIII, mais il a envoyé à sa place son ministre des Affaires étrangères et son ministre de la Guerre. Qu'il le sache bien, nous ne serons pas ses dupes plus longtemps. »

M. Combes prit un troisième journal, puis un quatrième, puis un cinquième. Dans tous il put boire du lait. Dans tous il était traité de misérable, pour des raisons tellement diverses qu'elles étaient même tout à fait opposées.

Et M. Combes, qui est un philosophe, pensa :

« Il n'y a pas lieu de s'irriter. Le grand comédien qui s'est appelé Dupuis disait à Schneider : « Tout ça, c'est des histoires de femmes. » Tout ça, je le sais fort bien, c'est des histoires de portefeuilles. Les uns me reprochent ma modération; les autres, ma violence. Au fond, ils ne me reprochent qu'une chose, c'est de ne pas leur céder la place. »

Rien n'est plus exact. Cependant, si le monologue de M. Combes eût pu être transformé en dialogue et qu'un autre philosophe se fût tronvé

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là, peut-être cet autre philosoplie eût-il dit à M. Combes :

a Vous auriez la vraie sagesse, si, adoptant la conclusion du meunier, vous envoyiez une bonne fois promener tous vos conseilleurs et preniez la résolution de ne plus en faire qu'à votre tête. A force de vous voir agir d'après la tête des autres, on commence à croire que vous n'en avez pas. Quant à la crise ministérielle, elle n'est pas à redouter, les plus embarrassés devant être ceux qui prendront la queue brûlante d'une poêle oii l'omelette a tant de peine à prendre couleur.

« J'ai vu souvent des malins, qui se croyaient très forts, faire sauter une omelette qui leur retombait sur le nez. Ils ne restaient pas longtemps dans la cuisine. »

Doit-on le dire?

Doit-on le dire ? ou Les pieds dans le plat, voilà le titre que devrait porter la comédie du moment.

Un enfant terrible, M. Dautresme, s'est avisé, à Marseille, de dire carrément, dans une distribution de prix du lycée, que de religion il n'en fallait plus. Il est certain qu'en présence des aumôniers payés par l'Etat ces paroles d'un haut fonctionnaire de l'Etat ont dû paraître bizarres, et il n'est pas étonnant que les susdits aumôniers aient cru devoir vider les lieux, se demandant ce qu'ils faisaient là.

D'oii grand boucan et polémique de presse. Que faites-vous de la neutralité ? disent non sans raison les catholiques. Il y a longtemps que, pour ma part, j'ai écrit que la neutralité était une pure absurdité, parce qu'il est impossible de la réaliser, et dans l'enseignement moins

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