‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 27 sur 86 · RENAN · texte numérisé non relu

RENAN

l'instigatrice de la science ; il nous a appris à aimer les vertus et les rêves que la religion de nos pères a suscités dans des millions et des millions de têtes et de cœurs ; à aimer les innombrables inconnus qui, dans le passé profond, ont fait ces rêves et pratiqué ces vertus. Grâce à lui, nous pouvons, sans abdiquer la raison ni nous mettre en dehors des conditions de la recherche scientifique, rester unis de cœur à nos aïeux chrétiens, respecter en nous-mêmes le souvenir de nos croyances et la survivance de l'instinct religieux, et garder pour ainsi dire notre âme intacte avec toutes ses obscures puissances et tous ses besoins hérités. »

Je ne sais ce que doit penser celui qui a apprécié de la sorte ce grand esprit religieux des manifestations et des colères qui agitent en ce moment les fanatiques à propos de l'inauguration de la statue d'un homme qui, en effet, fut quand même et jusqu'au bout le combattant de l'idée spiritualiste. Mais Renan, lui, ne s'en étonnerait pas ; car il savait que dans tous les partis, et les sectes aussi sont des partis, on a plus de haine pour qui se proclame indépendant que pour qui se déclare ennemi.

M. Georges Laurence, dans la Correspondance politique et littéraire^ a retrouvé une lettre intime de Renan, datée de 1869, et dans laquelle il répond à une question qui nous occupe au-

joiird'hui, la séparation des Eglises et de l'Etat.

« La matière, dit Renan, est immense, délicate ; nous en causerons quand vous viendrez. Il est clair que l'idéal vers lequel il faut tendre est la liberté et la séparation, ou, pour mieux dire, un état social où, sans trop affaiblir l'Etat, les citoyens soient libres de s'associer en dehors de l'Etat sous toutes les formes et pour toutes les fins. La question d'organisation religieuse n'est qu'un cas particulier de la question de l'association en debors de l'Etat, question des plus délicates dès que l'association devient propriétaire et dès qu'on admet, contrairement à l'idée que le moyen âge se faisait de l'Eglise, que l'association peut se rompre et dépend du libre suffrage de ses membres.

« En tout cas, nous sommes loin de la réalisation d'un tel idéal. Il y faut tendre sans croire qu'on y touche. Dans l'état actuel des choses, je pense que ce que l'Etat a de mieux à faire, c'est de se désintéresser de plus en plus des questions religieuses, de laisser l'Eglise tenir ses conciles, faire de nouveaux dogmes, de nouvelles lois ecclésiastiques, sans s'en inquiéter, de ne s'occuper en rien de l'enseignement ecclésiastique, de se débarrasser de toute responsabilité dans le choix des dignitaires ecclésiastiques en consultant le clergé. Je concevrais le ministère des cultes réduit à une sinécure, et cela sans une loi

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