LE MOT DE PILATE
le haut du pavé, poussaient des clameurs furieuses sur le passage de Zola et de ses amis, et ne parlaient de rien moins que de jeter dans la Seine tous ceux qui se permettaient de douter de la vertu d'Esterhazy. Aujourd'hui, c'est le tour des gens d'Eglise, que les libres-penseurs, pour mieux montrer leur amour de la liberté, menacent d'une potence, d'ailleurs imaginaire. Ainsi va le monde. Et les philosophes, comme Renan et M. Chaumié, n'y changeront absolument rien.
Toujours, comme dans Shakespeare, le peuple s'étant débarrassé de César, voudra faire Brutus César; toujours ceux qui ont secoué un joug voudront imposer le leur; toujours les hommes, qui ne sont que des enfants féroces, imiteront cet enfant qui, à force de coups, voulait faire convenir à son camarade qu'il ne fallait jamais se battre.
Cela est tellement dans notre sang que, pour ma part, je n'éprouverais pas la plus légère surprise si les pourparlers en faveur de la paix universelle se terminaient par une énorme boucherie et si l'on se décidait à canonner d'importance tous ceux qui se refuseraient à chanter les bienfaits de la fraternité.
Ce ne serait pas au demeurant beaucoup plus stupide que d'avoir fondé il y a plus d'un siècle le régime de la liberté, pour en arriver, cent
quinze ans révolus, à vouloir imposer, les uns leurs croyances, les autres leur incrédulité, et à faire succéder au cri hideux : e Mort aux Juifs ! » le cri idiot : a Les curés à la lanterne ! »
Yous me direz que ce sont là cris exceptionnels, venus de cohues inconscientes, et qui ne comptent pas, et qui sont désavoués par les gens sensés, comme ils le sont d'ailleurs par les faits. J'entends bien qu'un homme bien élevé ne pousse pas ces hurlements; mais je ne suis pas très sûr que la haine qu'ils expriment il ne la porte pas dans son cœur. Très peu d'esprits, et de toute petite élite, sont dépouillés de haine ; et il faut s'élever à de grandes hauteurs pour s'apercevoir de la petitesse de nos discordes et du néant de nos disputes.
Pilate, ce Romain qui se lavait si bien les mains de toutes choses parce qu'il ne croyait à rien du tout, eut un mot très profond. Lorsqu'il interrogea le Christ, et que celui-ci lui dit qu'il était la vérité, Pilate répondit : « Qiiid est verttas f » Qu'est-ce que c'est que cela, la vérité ? Laissé libre, il n'eût pas condamné Jésus, mais les fanatiques le condamnèrent au nom d'une vérité dont plus tard les partisans furent à leur tour condamnés par ceux d'une autre vérité.
Et il en a été ainsi depuis le commencement du monde. Les hommes ont ainsi possédé un tas de vérités successives et contradictoires, au nom