POLITIQUE DE GRIBOUILLE
cert où tout le monde s'entend pour jouer le morceau de travers, et de contrarier les opérations de mon parti en pleine guerre. Toutes vérités, selon lui, ne sont pas toujours bonnes à dire.
Or tout dépend, à mon avis, de la façon dont on les dit. II me semble à moi que le meilleur moment pour avertir ses amis, c'est le moment où ils se préparent à commettre des fautes, attendu que, lorsque ces fautes seront commises, il sera un peu tard pour les éviter. Ce ne serait pas la peine d'avoir l'honneur de tenir une plume si l'on ne s'en servait que pour approuver ce qu'au fond du cœur on trouve détestable et dangereux.
Que maintenant il ne faille pas pousser la critique jusqu'à la rupture, cela est tellement mon avis que j'ai cru, ce qu'on m'a d'ailleurs assez reproché, devoir soutenir le ministère par mes votes, même lorsque ses actes ne me satisfaisaient pas. On ne doit pas déserter son poste pendant le combat, mais il peut être permis au plus humble soldat d'émettre son humble avis sur le plan de bataille et de trouver qu'on s'y prend au rebours du sens commun.
Je ne suis pas de ceux qui croient qu'on puisse fonder la liberté par des excès d'autorité. Sous l'Empire, tous les républicains combattaient cette théorie de Napoléon qui consistait à dire aux Français : a On vous donnera la liberté
quand vous en serez dignes. » Les mœurs de la liberté ne s'acquièrent que par la liberté. On a pu, avec quelque raison, prétendre que c'est en obéissant qu'on apprend à commander, mais ce n'est pas en obéissant qu'on apprend à ne pas obéir.
La Révolution, elle aussi, a voulu fonder la liberté par l'autorité. Elle ne pouvait d'ailleurs faire autrement, pressée qu'elle était de tous côtés par la guerre civile et la guerre étrangère. Mais la fatalité des événements n'a pu empêcher la fatalité des résultats. Et la Révolution a abouti au despotisme impérial, avec ses institutions, son administration et son Code, dont après cent ans nous ne pouvons encore nous débarrasser.
C'est pourquoi j'ai grand'peur que, pour vouloir bâter l'évolution salutaire dont parle Gérault-E/icbard, on arrive à établir tout le contraire de ce qu'on souhaite. Même en écartant l'bypotbèse d'une réaction cléricale ou religieuse, je crains de voir se fortifier de plus en plus cette omnipotence de l'Etat, que redoutent par-dessus tout les esprits vraiment indépendants et que nous ne fassions que changer d'oppression. Tel Gribouille se jeta dans le lac pour éviter la pluie, et fut noyé.
Le cléricalisme, c'est l'ennemi, a dit Gambetta; et il n'avait sans doute pas tort. Mais
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l'Etat aussi, c'est l'ennemi. Car, ainsi que l'a dit le fabuliste, notre ennemi, c'est notre maître, à nous qui n'en voulons aucun.
J'entends bien que, lorsque les cléricaux, les bonapartistes ou les royalistes réclament la liberté, ces réclamations sont plaisantes, et que par cette liberté ils n'entendent que la leur. Mais ce n'est pas une raison pour les imiter et être aussi ridicules qu'eux en ne voulant d'autre liberté que la nôtre. Pour ma part, je garde cetto candeur de croire qu'ayant pour nous la raison nous n'avons pas, comme eux, besoin de la force pour triompher, et que la liberté nous suffit. Pour combattre les dieux, Ajax ne demandait que la lumière.
J'ai été, Gérault-E-ichard et mes amis le savent, plus que beaucoup des criards d'aujourd'hui, et en occasions diverses et variées, victime de l'intolérance et de la haine de ceux dont il est question. Mais je ne suis pas l'homme des représailles mauvaises, et jamais aucune considération personnelle ne me fera abandonner cette passion de la liberté, sans laquelle, je le répète, la République n'est qu'un nom.
Le Superficiel et le Profond,
Je suis superficiel, et M. AUard est profond. C'est une cliose dont on ne saurait douter, car M. Allard le dit, et quand M. Allard dit une cliose il la faut croire. Je me garderai d'autant plus de le contredire que mon excellent confrère me paraît appartenir à cette classe d'hommes qui ne sont pas d'humeur à souffrir qu'on ne partage pas leur opinion.
Je me contenterai de mettre sous ses yeux un fragment de dialogue qui me semble, comme on dit aujourd'liui, suggestif. Il avait lieu entre un profond et un superficiel.
Le superficiel. — Je vous suis bien reconnaissant, monsieur, de daigner vous abaisser à discuter avec un pauvre superficiel comme moi. Croyez que je ne me permettrai aucune objection, car, étant profond comme vous rêt€s, il ne se peut pas que vous vous trompiez. Je voudrais