LE SUPERFICIEL ET LE PROFOND
seulement vous faire quelques questions, dans l'humble et modeste désir de m'instruire et de profiter de vos leçons.
Le profond. — Allez, mon ami, nous sommes ici pour apprendre aux autres à raisonner.
Le superficiel. — Je ne serais pas fâché de savoir en quoi consiste votre système d'éducation de l'enfant. Vous dites que l'enfant ne saurait choisir ni sa religion ni sa philosophie, ni avoir une juste conception des choses, avant d'être parvenu à l'âge de raison qui, pour vous, est l'âge d'homme. Yoilà qui va bien, et nous sommes d'accord. Il en résulte pour vous que, pour ne pas influencer l'enfant, il faut ne rien lui apprendre du tout. Alors, que lui apprendrezvous ?
Le profond. — Nous lui apprendrons les vérités scientifiques, incontestablement démontrées.
Le superficiel. — J'entends. Il saura que deux et deux font quatre, ce qui est en effet une vérité, jusqu'à ce 'que vous en ayez décidé autrement. L'arithmétique, la géométrie, ne sont pas trop souvent mises à controverses. On pourra y joindre un peu de géographie et lui enseigner que Dublin est en Irlande. Mais, ceci passé, je ne vois plus grand'chose. Il faudra lui dérober soigneusement l'histoire.
Le profond. — Pas du tout. Seulement, nous lui enseignerons l'histoire vraie.
Le superficiel. — Ou celle que vous jugerez telle. Et, à propos des faits historiques, vous ne vous dispenserez pas de réflexions que, d'ailleurs, exigera l'enfant lui-même. Pensez-vous que ces réflexions ne seront pas de nature à l'influencer ? Peut-être aussi voudrez-vous lui faire étudier un peu la littérature ?
Le profoxd. — Sans nul doute.
Le superficiel. — Voilà bien ce qui me chiffonne. Dès que votre enfant va mettre le nez dans un livre, il y trouvera toutes sortes d'assertions, d'allusions, à propos desquelles il ne manquera pas de vous demander des explications.
Le profond. — Nous les lui donnerons.
Le superficiel. — - J'en suis sûr. Mais ne pensez-vous pas que ces explications soient de nature à l'influencer ?
Le profond. — Dans le bon sens.
Le superficiel. — Evidemment. Le sens qu'on a est toujours le bon. Dès lors, comment continuez-vous à dire que vous voulez soustraire l'enfant à toute influence ? Xe voj-ez-vous pas que vous aboutissez purement et simplement à remplacer une influence par une autre ?
Le profond. — Mais non, nous ne l'influençons pas. Nous le laissons absolument libre de choisir. Xous lui disons tout simplement : A présent que nous t'avons appris que toutes ces