LE SUPERFICIEL ET LE PROFOND
choses sont des mensonges, il ne tient qu'à toi (l'être assez bête pour y croire.
Le superficiel. — Du moment où vous pensez que cela n'aura aucune influence sur sa décision, je suis trop superficiel pour insister. Votre système est en tout point excellent. Mais ne pensez-vous pas que, pour le pratiquer dans toute sa beauté, il serait nécessaire d'enlever tous les enfants à leurs pères et à leurs mères pour les faire élever dans des maisons de l'Etat ? Car les pères et les mères, vous aurez beau faire, cela influencera toujours.
Le profond. • — Ce serait là une mesure qui ne serait pas pour me déplaire.
Le superficiel. — Peut-être êtes-vous de ceux qui ont tant crié autrefois contre l'enlèvement du petit Mortara et aussi contre les enlèvements ordonnés par Louis XIV?
Le profond. — Parce que c'était pour le mauvais motif, mais nous ce serait pour le bon.
Le superficiel. — Il me semble que j'ai déjà entendu dire cela par quelqu'un. Ah ! oui, par Louis Veuillot, quand il parlait de la liberté du bien, et aussi par les révérends pères, quand ils affirmaient que le but justifiait les moyens.
Le profond. — Vous n'allez pas, je pense, me comparer à ces gens-là ?
Le superficiel. — A Dieu ne plaise. Car
VOUS, VOUS voulez émanciper l'esprit; c'est ce qui vous donne le droit de le contraindre.
Le profond. — Assurément.
Le superficiel. — Je suis tout à fait satisfait. Je vois maintenant combien j'avais une fausse idée de la liberté, moi qui m'imaginais qu'elle consistait à ne subir aucune loi.
Le PROFOND. — Je pardonne volontiers à la faiblesse de votre jugement.
L'Incident d'Armentières.
On connaît les faits.
Un propriétaire d'Armentières ayant mis à la porte un pauvre diable, père de douze enfants, parce que ce pauvre diable ne pouvait pas payer son loyer, la population indignée a tout cassé chez lui et, comme il était absent, s'est rattrapée sur un commissaire.
Il paraît que ce propriétaire est lui-même peu aisé; mais il n'y a pas bcvsoin d'être très ricbe pour tenir à son argent.
La question n'est d'ailleurs pas là. Ce que nous devons remarquer, c'est que, de temps en temps, un fait analogue vient nous rappeler les vices d'un état social auxquels, il faut le reconnaître, nous ne nous efforçons guère de remédier, sinon par des paroles plus ou moins vibrantes et des promesses qui ne se réalisent point. Tantôt c'est une famille tout entière qui
s'enferme dans son taudis et y attend la mort en compagnie d'un récliaud plein de charbon; tantôt c'est une pauvre fille qui se noie; tantôt, comme aujourd'hui, ce sont des gens à qui l'on recommande d'avoir le plus d'enfants possible, et qui se trouvent jetés sur le pavé, sans d'ailleurs pouvoir y rester, car, s'ils y restaient, on les mettrait en prison.. Nos lois, en elïet, nos justes lois défendent de n'avoir pas de domicile. Seulement, elles ne se chargent pas d'en procurer un à ceux qui n'ont aucun moyen d'en avoir.
Je sais bien qu'on ne peut pas tout faire et que nous sommes très occupés. Il y a quelques années, il s'agissait de massacrer les juifs; à cette heure il s'agit d'expulser les moines. Et l'on n'a pas idée de l'ouvrage que tout cela nous donne. L'un de nos tribuns les plus distingués demandait encore dernièrement aux misérables d'attendre un peu, les assurant qu'on ne manquerait pas de songer à eux dès qu'on en aurait fini avec cette grosse affaire de Xotre-Dame de Lourdes et de saint Antoine de Padoue.
Je crains que l'attente ne soit un peu longue. Et les pauvres diables auront le temps de se serrer le ventre à le faire éclater, s'ils ne doivent manger à leur faim et coucher dans un lit que le jour où les superstitions auront été bannies du monde et où les hommes bondiront de joie en constatant qu'ils ne croient plus à rien. On juge
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que le plus pressé est de supprimer la vieille chanson qui berçait la misère humaine, et qu'ensuite on verra à supprimer cette misère ellemême. Il me semble que c'est mettre la charrue avant les bœufs, et que, si l'on supprimait d'abord cette misère, la chanson qui la berçait s'évanouirait d'elle-même.
Ce qui est certain, ce qu'on doit constater, c'est qu'on ne s'est jamais moins occupé de la question sociale que depuis que les socialistes sont arrivés à diriger les événements. Le souffle de Waldeck-Rousseau les a assagis peut-être au delà de la mesure; et je ne vois pas grande différence, soit dit en passant, entre les campagnes qui sont menées actuellement et celles que pourraient mener les bourgeois voltairiens d'un orléanisme quelconque.
Ce ne serait peut-être pas se montrer trop exigeant que de demander qu'en donnant des curés à manger au peuple on y ajoute un peu de pain. Le sort de tous ces malheureux qui, malgré toutes les assistances publiques ou privées, et peut-être à cause d'elles, traînent leur détresse au milieu d'une société qui se prétend réformatrice, et qui va peut-être dépenser, pour embêter le Maroc, quatre fois plus d'argent qu'il n'en faudrait pour les faire vivre tous, m'intéresse au plus haut point. Tout le monde est d'avis qu'il faut commencer par le commencement. Or, je
puis peut-être me tromper, mais il m'apparait que le commencement c'est l'existence humaine. Que tout le monde vive, nous causerons après.
Zola, pour qui j'ai une profonde admiration, a fait un livre tout exprès pour démontrer que plus on a d'enfants et plus on s'enrichit. Il n'est pas probable que le bonhomme d'Armentières ait jamais lu ce livre-là; et c'est dommage, car il en eût été émerveillé. N'empêche que, grâce à son cas, les journaux discutaient hier sur la question de savoir si le système de Malthus n'était pas le m.eilleur et s'il n'était pas du devoir des pauvres d'éviter la fécondité, de n'avoir pas plus d'enfants qu'ils n'en peuvent nourrir.
Pour qu'une société en arrive, en pareille matière, à peser le pour et le contre, avouez qu'il faut qu'elle soit bien malade. N'y aurait-il vraiment d'autre solution de la question sociale que celle employée par les Spartiates, et qui consistait à jeter dans l'Eurotas les marmots qui étaient de trop? Cela vaudrait peut-être mieux en effet que la vie qu'on leur fait.
Explications.
Je croyais m'être suffisamment expliqué ; mais, puisque M. Latapie insiste je suis prêt à m'expliquer de nouv^eau.
M. Latapie s'étonne qu'étant un libéral impénitent, et je m'en fais gloire, je soutienne un ministère dont je n'approuve pas les actes..
Un doux apologue me fera suffisamment comprendre, car il n'est rien de tel qu'un apologue ou une parabole pour faire saisir une idée. Notre Seigneur Jésus-Christ n'a jamais procédé autrement.
Un vieux serin chantait en cage les bienfaits de la liberté, quand il entendit un merle qui le sifflait et qui se moquait de lui. « Quarante fois, lui disait ce merle, tes maîtres ont ouvert la porte de ta cage et t'ont laissé circuler dans la maison. Pauvre bête que tu es, tu n'as pas seulement su en profiter pour t'envoler dans le jardin. »
Mais le serin, hochant la tête, répondit :
« C'est que le chat me guettait sur le perron et n'aurait fait de moi qu'une bouchée. »
On sait ce que l'on a, dit un vieux proverbe ; on ne sait pas oe qu'on aura. Ce proverbe, luimême, n'est pas à sa place, car, malheureusement, en cas de chute du ministère, nous ne savons que trop ce que nous aurions. M. Combes l'a dit un jour à la tribune, avec une mâle franchise : « Je vous défie de me remplacer. Les uns trouvent que je ne fais pas assez, mais, comme il est impossible de faire plus que je ne fais, s'ils étaient à ma place ils ne s'y maintiendraient pas vingt-quatre heures. Les autres trouvent que je fais trop ; mais, s'ils avaient le pouvoir, ou ils ne trouveraient pas de majorité, ou ils seraient obligés de constituer une majorité de droite, c'est-à-dire de réaction. »
Ou revenir au système Méline et Barthou (Barthou ancienne manière), ou garder ce qu'on a. Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire, a dit le bonhomme. Timeo Danaos et dona ferentes, a dit un autre bonhomme. Lorsque les gouvernants d'hier me font des appels courtois, je ne sais pas, mais il me semble entendre la cuisinière prendre sa plus douce voix pour m'attirer à la casserole. Merci, j'ai encore un arrière-goût des petits oignons d'antan Un député (je le déplore plus que personne ;