‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 34 sur 86 · EXPLICATIONS · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS

mais le parlementarisme est ainsi fait) n'a pas seulement à se préoccuper de la question qui lui est soumise, mais aussi et surtout des conséquences de son vote. C'est un homme politique, et l'homme politique ne doit pas seulement voir, mais prévoir. Combien de fois n'ai-j'C pas demandé que la question de confiance ne fût pas posée ? Ce serait le seul moyen d'obtenir un avis sincère. Mais on ne peut pas empêcher qu'elle) le soit, et alors c'est cette question qui prime l'autre. Car, en toute conscience, on est bien obligé de se dire :

« Mieux vaut encore accepter certains actes, que nous n'aimons pas, mais dont les auteurs sont des hommes dévoués à la République, que de les remplacer par des ennemis de cette même République. »

Rien n'est parfait sous le soleil ; et de deux maux il faut choisir le moindre. M. Latapie, d'ailleurs, se condamne lui-même, lorsqu'il avoue que le bloc n'est pas un parti fondé sur une doctrine, mais une association formée entre gens d'opinions diverses pour la réalisation d'un programme déterminé. Il en conclut que je devrais quitter le bloc, parce que je n'approuve pas les articles de ce programme. Erreur, j'en approuve un, le principal, celui de la défense de la République contre les conspirateurs de tout acabit, nationalistes, cléricaux ou militaristes. Et c'est

précisément parce que le bloc n'est pas fondé sur une doctrine que je puis garder mes idées personnelles, tout en faisant partie du bloc.

Hélas ! mon cher confrère, l'ancien bloc méliniste et droitier comprenait encore bien plus de nuances diverses, et votre majorité ne serait pas plus compacte que la nôtre. Ces associationslà sont d'essence parlementaire, et il n'y aurait pas sans elle de gouvernement possible.

Quant à l'argument tiré de mes électeurs, il est encore tout en ma faveur. Car mes électeurs sont les partisans acharnés du bloc. Et je les représenterais très mal, si je poussais la critique jusqu'à la rupture.

Tant qu'une question de principe véritablement supérieure ne sera pas posée, je ne me crois donc pas le droit d'agir autrement que je le fais.. Le jour où il s'agira du monopole de l'enseignement, ce sera une autre affaire. Heureusement M. Cliaumié n'en est pas plus partisan que moi.

L'Avenir radieux.

Lorsque M. Waldeck-E-ous&eau, aux applaudissements de tous les amateurs de beau langage, nous fit la peinture des deux Frances s'élevant l'une à côté de l'autre, ou, pour mieux dire, l'une contre l'autre, il ne pensait certainement pas que son idée juste conduirait aux interprétations extrêmes que lui donnent aujourd'hui nos centralisateurs absolus.

Si en effet il est désirable que la France soit une sous le rapport de l'amour de la patrie et de la République, il n'est certainement pas à souhaiter qu'on dépasse cette mesure et qu'on nous fass'e la France que désirait Louis XIY, qui, lui aussi, gémissait sur les deux Frances, l'une catholique, l'autre huguenote, et qui, par la révocation de l'édit de Nantes, mettait la seconde à la porte afin de conserrer la première. On sait ce qui en est résulté et comment des hommes

qui, pour ne pas penser de même, n'en étaient pas moins aussi bons patriotes que les autres, affaiblirent par leur exode un pays qui ne conquit son unité qu'aux dépens de sa prospérité et de son indépendance.

Les opinions, les pensées, mais il faut qu'elles soient multiples et variées : cela seul s'appelle la vie. Dans ce sens, ce ne sont pas seulement deux Tranoes que je voudrais, c'est cent, deux cents Frances. C'est l'entrechoquement des idées, qui seul fait le progrès par la liberté.

Nous étions tous de cet avis sous l'Empire, où la Bépublique était si belle, et oii nous ne rêvions que de décentralisation, tout à l'opposé des partisans à l'excès de l'une et indivisible, qui à cette heure voudraient en revenir aux beaux jours où M. Yillemain, ministre de l'Instruction publique, entendant l'heure sonner, tirait sa montre et disait :

« En ce moment, dans tous les collèges de Erance, commence la lecture du même thème. »

Pour beaucoup de gens, c'est un spectacle à ravir la pensée que celui d'un régiment où tous les hommes, vêtus de même, marchent du même pas et exécutent les mêmes mouvements en même temps. Je suis de ceux qui préfèrent une bande d'écoliers, courant en tous sens, les cheveux au vent, aspirant l'air à leur caprice, et n'ayant d'autre règle que leur étincelante fan-

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taisie. La forêt profonde, avec ses inextricables lialliers, où pousse sans méthode l'extravagance des plantes, nie paraît plus belle que le parc aligné de Versailles, avec ses ifs taillés en ronds, s-es allées bien entretenues, et ses gazons coupés.

Uniformité dans les costumes, uniformité dans les rues, dans les maisons, uniformité dans les mœurs, uniformité dans les lois comme dans les squares, tout cela devait nous conduire à l'uniformité dans les pensées ; et dès lors je conviens que les partisans de l'Etat et de ses monopoles sont logiques en exigeant l'uniformité de l'enseignement. Mon Dieu ! que le monde sera embêtant dans cinquante ans !

Nous devenons ordonnés et sages, au point que cela en est effarant. De même que les ménagères hollandaises ne sauraient souffrir une marque sur le pavé ou un papier qui s'envole et se précipitent, torchons aux mains, pour rétablir la netteté accoutumée, de même nous ne supportons ni qu'une maison, ni qu'un caractère dépassent l'autre, et nous avons hâte de remédier au moindre dérangement aperçu dans l'harmonie que nous rêvons. Nous sommes pour les belles garnitures correctes et la propreté méticuleuse des esprits. Il nous est pénible de voir que la pendule n'est pas à égale distance des deux vases, qu'un édifice a un étage de moins qu'un autre, et nous sommes consternés lorsqu'un

mortel se moque de ces ridicules arrangements par nous appelés des lois.. î^ous sommes en train d'établir partout des polices qui nettoient, c'està-dire qui râpent tout le pittoresque des villes et des consciences, et qui râperont jusqu'à ce que tout soit pareillement vide. Hygiène matérielle engendre hygiène morale. Mon Dieu ! que ce sera donc amusant de vivre dans cinquante ans !

J'ai bien peur qu'en effet, à ce moment-là, il n'y ait qu'une France. Il n'y aura peut-être même qu'une Europe. Les congrégations auront disparu ; mais la terre ne sera plus qu'un grand couvent, où chacun saura ce qu'il doit faire à chaque heure du jour et de la nuit, et où la règle universelle s'imposera à tout homme venant dans ce monde. Et ainsi se réaliseront les temps prédits par les prophètes, où il n'y aura plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur.

Et les démocraties obtiendront oe qu'avaient en vain voulu les rois, l'admirable symétrie des casernes et la soumission passive des dindons.

XXYI

Cruelle Énigme.

S'il est vrai, comme me le dit M. Albert Richard dans un excellent article publié par le journal V Yonne', que la société rêvée par lui et ses amis n'est nullement l'étouiïement de la liberté individuelle sous le despotisme de l'Etat, et que les théories de Karl Marx ont fait leur temps, nous sommes bien près de nous entendre.

Pas plus que lui, en eiïet, il le sait, je ne voudrais, sous prétexte de liberté, laisser le plus ïort imposer sa volonté au plus faible et respecter la mainmise de la féodalité financière et industrielle sur le travail et le prolétariat. Ce que je redoute, c'est que cette féodalité funeste soit remplacée par l'autoritarisme du pouvoir central, absolument comme l'ancienne féodalité fut remplacée par l'absolutisme royal. Il n'en est rien. Tout va bien.

Mais comment n'en sera-t-il rien? J'entends

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bien que, clans l'esprit de M. Richard, l'Etat ne doit être que l'administration des choses, que la société socialiste ne sera pas organisée par le gouvernement, que ce seront les travailleurs euxmêmes qui l'organiseront en se concertant dans des congrès, et que par conséquent la liberté de l'individu demeurera complète.

Or voilà. C'est cette conséquence qui ne m'apparaît pas très clairement. Dût-on me mépriser à l'égal de Jean Hiroux, j'avouerai que j'ai de la défiance. Je connais les pauvres mortels, espèce à qui j'ai le fâcheux honneur d'appartenir; et j'ai remarqué qu'entre autres qualités précieuses ils possédaient celle de donner par les mots une apparence tout à fait agréable et plaisante aux choses qui sont plutôt amères et pénibles. C'est ainsi que, toutes les fois qu'on m'a parlé d'organisation, de réglementation, d'ordre public, je n'ai pas tardé à m'apercevoir que cela signifiait servitude^ soumission, abdication de sa propre volonté. Organisation, voilà qui est parfait ; il n'y a rien à dire là contre. N'empêche que ce sac enfariné... Bref, j'ai peur d'être trop organisé. C'est la peur du loup de la fable devant l'organisation vantée par le bon chien : il s'enfuit, et court encore.

a Ecartez, me dit-on, cette crainte chimérique. La preuve que cette organisation ne sera pas

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