‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 35 sur 86 · CRUELLE ÉNIGME · texte numérisé non relu

CRUELLE ÉNIGME

dangereuse pour la liberté, c'est qu'elle sera faite par des délégués des citoyens eux-mêmes, »

Je comprends que, du moment où ce sont des congrès qui me lient, des lois qui m'obligent, je n'ai pas l^e plus petit mot à répliquer. Mais je n'en suis pas moins lié et obligé. Je sais bien qu'il y a soumission et soumission, comme il y a fagots et fagots, et que les coups de pied varient selon celui qui les donne. Cependant c'est toujours le même derrière qui les reçoit.

Il m'importe peu qui m'organise, à moi qui tiens à être organisé le moins possible. Je ne dis point : pas du tout, sachant qu'il n'y faut pas compter et qu'à toute société il faut un minimum d'organisation ; seulement je voudrais qu'on se bornât à ce minimum, et j'entends n'abandonner de ma liberté naturelle que juste ce qui est indispensable pour que les autres soient libres tout comme moi.

Or voilà ce qu'on n'a pas vu depuis le commencement du monde ; et, dans tous les pays, les hommes, quels qu'ils soient, qui ont assumé la tâche d'organiser le pays, ont pris leur œuvre tellement à cœur que cela a été le diable pour les arrêter. La sagesse, la raison, ce sont de beaux mots, de grandes choses. Mais qui possède la sagesse et la raison? On a invoqué toujours la sagesse et la raison, lorsqu'on a prétendu m'empêcher de faire ce qui me plaît. Et, quand mon

excellent confrère me dit qua, loin d'établir le despotisme de l'Etat, il entend qu'il n'y ait plus rien dans la société qui ne soit Texpi^ssion de la volonté des citoyens, j'ai grande envie de lui répondre que c'est tout justement cela l'Etat.

L'Etat, volonté de la majorité, au lieu de l'Etat, volonté d'un seul ou d'un petit nombre, mais au demeurant toujours l'Etat. La question est de savoir s'il vaut mieux être fricassé dans une grande poêle que dans une petite. Ceux qu'on fricassé seraient tellement embarrassés pour y répondre congrûment, que c'est le moment ou jamais de faire appel à la solennité du magistrat qui, dans un procès célèbre, se couvrit de gloire en illuminant les débats par cette phrase, désormais Historique :

a La question ne sera pas posée. »

XXYII

Jésuites sans le savoir.

C'est très bien de ne pas aimer les jésuites; ce serait mieux de ne pas employer leurs procédés.

Je me souviens qu'il y eut un jour où l'on voulut décentraliser la France. Il v a comme cela des jours où l'on a de bonnes idées; il faut s'en méfier, car généralement on fait tout le contraire.

Cet essai de décentralisation aboutit à un projet où l'on chargeait les préfets de certaines choses dont jusque-là étaient chargés les ministres.

— Mais, disais-je alors, les préfets étant nommés par le gouvernement, il n'y a là aucune sorte de décentralisation. C'est toujours le gouvernement central qui agit.

— Cela ne fait rien^ me répondait-on. î^ous ferons croire tout de même que c'est de la décentralisation.

C'est la même farce que le projet Thézard voudrait nous jouer aujourd'hui à propos du monopole de l'enseignement.

— Yous ne voulez pas du monopole ? Qu'à cela ne tienne. Il y aura un enseignement libre. Seulement, c'est l'Etat qui choisira les professeurs et qui dira ce qu'il faut enseig'ner.

— Mais alors où sera la liberté?

— Ce sera un enseignement libre tout de même.

Je préfère, je l'avoue, et de beaucoup, la franchise des partisans non masqués du monopole. Ceux-là au moins sont nets et loyaux. Il n'y aura pas d'enseignement en dehors de nous. Nous ne voulons pas de la liberté. Et pas de rouspétance. Yoilà ce qui est clair.

Mais ce que je ne saurais supporter, c'est le déguisement de l'arbitraire. Qui espère-t-on tromper? Du moment où seul l'Etat confère le droit d'enseigner, il y a monopole de l'enseignement. Les professeurs prétendus libres ne seront pas plus libres que les autres ; peut-être moins. Ils seront des soldats sans uniforme, voilà tout.

J'admire d'ailleurs avec quelle assurance ceux qui croient avoir aujourd'hui le pouvoir et la majorité s'imaginent qu'il en sera toujours ainsi et que les choses ne changeront jamais. Ne pourraient-ils prévoir par hasard qu'il pourrait arriver un jour où ils se trouveraient en face d'un

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