JÉSUITES SANS LE SAVOIR
gouvernement et d'un ministre ne partageant pas leurs idées ? Ne pensent-ils pas qu'alors le premier soin du nouveau gouvernement et du nouveau ministre sera de retirer les autorisations accordées par leurs prédécesseurs et d'en donner d'autres tout à fait opposées ? D'où il suit que la fameuse unité morale rêvée sera tantôt une unité, tantôt une autre, selon les fluctuations politiques et parlementaires. Rien ne sera moins un que cette unité-là.
On comprend qu'un autocrate , comme Louis XIV, assuré, ou se croyant assuré de l'avenir^ veuille tailler une nation à sa façon. Mais c'est le comble du ridicule pour un gouvernement parlementaire, dont la direction peut être constamment modifiée par les soubresauts de l'opinion. L'essence d'un pareil régime est la liberté ; et, quand il la méconnaît, ce n'est pas l'unité qu'il crée, c'est la confusion.
Pour modeler un peuple, encore faut-il avoir une empreinte. Quand vous êtes trois réunis, vous n'êtes pas trois à penser de même, et vous voulez néanmoins imprimer votre pensée dans tous les cerveaux. Votre pensée ? Laquelle ? Celle de celui-ci, ou de celui-là? Votre pensée d'bier ou votre pensée d'aujourd'hui ?
Nous ne pouvons avoir qu'une unité, celle de penser tous comme nous voudrons, c'est-à-dire de comprendre et d'aimer la liberté. Hors de
là^ tout est chimère et absurdité. Nous vivons dans un temps et dans un pays où rien n'est plus dangereux que d'essayer de violenter les consciences et d'imposer des idées. Les esprits se révoltent immédiatement; et c'est une des plus graves erreurs que de s'imaginer que les enfants sont des cires malléables à la volonté de l'éducateur.
L'enfant au contraire, tout comme l'homme, et c'eet la nature humaine, a une tendance à réagir contre ce qu'on prétend lui inculquer. Et c'est ce qui explique pourquoi tant d'élèves du clergé sont devenus de violents libres-penseurs, tandis que tant de normaliens comptent parmi les défenseurs de la Foi.
Ma conviction est qu'en ce moment on cherche midi à quatorze heures et qu'on est en train de cracher en l'air, sans prévoir que cela vous retombera sur le nez.
Le Revenant.
L'Angely avait bien raison de dire qu'il fallait vivre, ne fût-ce que par curiosité. Tout arrive, et cela commence à être amusant.
Qui nous eût dit que nous assisterions à la rentrée d'Aristote ? Yous avez bien lu, le vrai, le grand Aristote, non pas celui qui montait à califourchon sur le cheval d'Alexandre., mais celui dont l'autorité règle toute la vieille scholastique, celui dont le nom tenait lieu d'argument dans toutes les Sorbonnes, celui du chapitre des chapeaux : « Aristote a dit que nous nous couvrions tous deux. — Puisque Aristote l'a dit, il le faut faire. »
Il n'y a pas d'erreur, c'est lui. Notre ami Lintilhac nous a présenté ce revenant, qu'il avait sans doute rencontré rue Saint-Jacques, l'enfer ayant aimé mieux nous le rendre que de s'en embarrasser davantage. Et voilà qu'Aris-
tote va régner de nouveau, c'est par lui que nous allons penser, instruire, administrer, gouverner, et nous couvrir la tête. Et, comme il n'est pas question d'un nouveau Molière, nous en avons pour quelque temps.
Pour commencer, Lintilhac a demandé que Chaumié inscrivît en lettres d'or au-dessus de sa tête ces paroles mirifiques du vieux courtisan macédonien :
« Il faut bien se garder de croire qu'aucun citoyen s'appartienne à soi-même : tous appartiennent à l'Etat. »
Au-dessus de la tête du ministre, ce n'est pas assez. Je voudrais, moi, qu'on les lui mît dans le dos, à l'instar des hommes-affiches, afin que chaque passant pût se rendre compte de ce que nous appelons le progrès et du chemin que nous avons fait depuis le despotisme des vieux âges.
La politique d'Aristote devait plaire aux rois de Macédoine. L'Etat omnipotent, et possédant tous les citoyens, voilà pour qui tient la queue de la poêle une excellente affaire : il est sûr de manger tout seul la friture. Les républiques antiques pouvaient aussi s'en accommoder, car elles n'avaient aucune idée de la solidarité humaine.
Pour elles., tout consistait dans leur société particulière, dans leur cité, dans leur Etat.