‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 37 sur 86 · LE REVENANT · texte numérisé non relu

LE REVENANT

L'étranger, c'était le barbare, l'ennemi. Il fallait contre lui fortifier la personne de l'Etat, qui devenait un être vivant, dont- les citoyens n'étaient que des parties agissantes. L'Etat machine, les hommes rouages. Ce système était l'anéantissement de la liberté individuelle.

Quelques ignorants, moins convaincus de l'infaillibilité d'Aristote que de celle du bon sens, s'étaient avisés, au siècle dernier, de concevoir une tout autre idée de l'Etat. Qu'est-ce que c'est que ça, l'Etat? Connais pas. Ces hommes singuliers, dont l'existence fut ignorée d'Aristote et paraît ignorée de Lintilhac, considéraient une société tout bonnement comme une compagnie d'assurance, dont les actionnaires, appelés membres ou contribuables, se choisissaient, sous le nom de gouvernement, un conseil d'administration, uniquement chargé de veiller à leur sécurité et prié de leur ficher la paix sur tout le reste.

Pour ces ignorantissimes, qui ne pensaient pas qu'aller en avant fût revenir au siècle d'Alexandre le Grand, une seule chose était intéressante et sacrée, la liberté de l'individu. L'abstraction- Etat leur apparaissait comme une monstrueuse idole, cent fois plus bête que les Molochs inexistants des vieilles dévotions, et ils n'étaient pas plus d'humeur à s'agenouiller devant une loi que devant un dogme, qui sont égales inventions

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d'hommes semblables à eux. Cho&e étrange, Aristote ne leur en imposait point; il est vrai qu'ils ne l'avaient peut-être pas lu.

Quoi qu'il en soit^ on ne saurait nier que l'idée de la liberté n'ait été celle de la nouvelle pbilosopbie, traduite dans la Déclaration des Droits de l'homme.

Grâce à Aristote et à son prophète Lintilhac, nous voici revenus aux bons principes, qui sont que plus un citoyen sait aliéner de sa liberté à l'intérêt de l'Etat, plus il est vertueux.

0 mes frères, revenons à la vertu. La meilleure des républiques, c'est l'empire. Hier, nous en pouvions encore douter; mais il paraît qu'Aristote l'a dit, et, puisque Aristote l'a dit, il le faut croire.

Ce que dit la nature.

J'enrag^e lorsque j'entends nos Joseph Prudhommes déclarer solennellement, et comme s'ils énonçaient un axiome, que le droit d'enseigner n'est pas un droit naturel.

Où diable ont-ils pris cette sottise ?

Pour reconnaître un droit naturel d'un droit qui ne l'est pas, il n'y a qu'un moyen, c'est de se dégager des préjugés sociaux et de remonter à la nature.

Il y a un droit, qui n'est pas naturel, c'est le droit de posséder. Quand l'enfant naît, il n'a rien, ni meuble, ni immeuble. La propriété qu'on lui concède, n'étant nullement le fruit de son travail personnel, provient d'un arrangement de la société, que celle-ci peut modifier et changer quand et comme il lui plaît. En réalité, sur la terre, tout appartient à tous. Rien n'appartient à personne.

En revanche, l'enfant naît avec une bouclie, un nez, une langue, une faculté de penser, un don de parole, qui sont bien choses à lui, qu'il ne doit à qui que ce soit, et où nul n'a rien à voir. De là le droit de penser et de communiquer sa pensée. Communiquer sa pensée, c'est enseigner.

« Cela dépend à qui, s'écrient immédiatement nos nouveaux jésuites, non moins féconds en distinctions que leurs ancêtres. A qui porte barbe au menton, nous en convenons; mais à qui ne porte point barbe, c'est une autre affaire. »

Ces distinctions sont parfaitement ignorées de la nature. Je sais une cbose : j'ai une boucbe pour la dire, je la dis. A qui ? A qui il me plaît.

Et cela est tellement conforme à la nature, que vous aurez beau entasser des lois sur des lois, vous n'en empêcherez jamais la pratique. Est-ce que, lorsqu'on pérore dans une foule, on fait sortir ceux qui n'ont point barbe ? Croyezvous que les écoliers ne lisent pas les journaux ? Et pensez-vous, ô hommes de peu de raisonnement que vous êtes, que vous arriverez à supprimer l'instruction des parents, de la famille?

Est-ce que moi, père, lorsque mon fils reviendra de l'école, je ne pourrai pas toujours lui dire, si ce qu'on lui a appris ne me convient pas, qu'on lui a appris des absurdités ? Est-ce qu'une puissance humaine parviendra à m'empêcher de

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