CE QUE DIT LA NATURE
lui apprendre tout le contraire ? Et alors à quoi aboutirez-vous ? A pénétrer le cerveau de l'enfant de deux doctrines différentes et contradictoires : c'est-à-dire à en faire un sceptique, qui ne croira à rien du tout et qui jugera, non sans raison, qu'il n'y a nulle vérité sous le soleil.
Singulière unité morale que cette dualité morale dans le même esprit !
Pelletan, dont les lauriers de Lintilhac ont troublé le sommeil, abandonne ses bateaux pour nous révéler à son tour qu'il n'y a point de liberté de l'enfant et que, ainsi que l'énonce le comité Condorcet, le droit d'enseigner est une fonction de l'Etat.
Mon Dieu, on peut dire cela, comme on peut dire autre chose; le difficile est de le démontrer.
En admettant que l'enfant n'ait pas de liberté, il resterait encore à savoir qui doit être son maître. Vous dites : l'Etat; mais le père dit : le père. Et, à première vue, il semble bien que l'enfant doive appartenir à celui qui l'a fait.
Yous m'opposerez la protection que, dans les sociétés modernes, on donne parfois très justement à l'enfant contre les parents eux-mêmes; et vous en concluez que la société doit aussi bien protéger l'enfant contre l'ignorance que contre les mauvais traitements.
J'en suis d'avis, ayant voté l'instruction obligatoire. Mais où nous nous séparons, c'est sur le
choix de l'instruction et de l'instructenr. Yons entendez imposer les vôtres, j'entends laisser aux familles le droit de les choisir. Car, si le rôle de la société est de protéger, il n'est pas de dominer.
An reste, je le répète, vous n'y changerez rien. Tons vos règlements se briseront contre la force des choses. Si vous faites des lois draconiennes, on leur désobéira avec enthousiasme, et l'enfant lui-même vous échappera, comme il a échappé à l'éteignoir clérical. Doctrine d'Etat ou doctrine d'Eglise, c'est tout un.
C'est égal : du moment où le ministre de la Marine nous donne ses idées sur l'enseignement, je ne vois pas pourquoi le ministre de l'Instruction publique ne nous donnerait pas les siennes sur nos escadres. A la place de M. Chaumié, Pelletan ayant dit qu'il n'y avait pas de liberté d'enseignement, je m'empresserais, dans mon prochain discours, de proclamer, à la face des dieux et des hommes, qu'il n'y a pas de bateaux de commerce.
Le Thé de M'"^ Gibou.
Vous chercheriez vainement à quoi comparer la discussion sur l'enseignement, si vous ne vous souveniez du thé de M""® Gibou : ce thé fameux où la brave dame fourrait tous les ingrédients qui lui tombaient sous la main, en sorte qu'elle obtint une boisson extraordinaire, qui fit plus d'honneur à son imagination qu'à son goût.
A chaque séance du Sénat, on change quelque chose à la mixture; puis on la remet mijoter. On finira peut-être par obtenir un résultat. Pourvu que ce soit buvable, mon Dieu !
Les deux derniers jours ont été particulièrement vaudevillesques. Yaudevillesques au point que la mère Gibou, ou plus respectueusement le Sénat, a cru devoir se reposer jusqu'à mardi. Pendant ce temps-là, la potion se tiendra sur un feu doux.
Il y avait eu d'abord l'amendement Girard,
une joie de ma vie. Impossible d'être plus gai dans la forme et dans le fond. L'idée de faire jurer aux gens qu'ils ne seront ni chastes ni obéissants, s'ils veulent enseigner la jeunesse, n'est certainement pas ordinaire. Elle a eu un succès de fou rire, qui s'est accru lorsqu'après trois secondes de réflexion on a dû reconnaître que cela ne servirait à rien du tout.
En effet, le pape ayant le droit de relever de tous les vœux s'empresserait de relever de leurs vœux tous ceux de son clergé qui seraient désignés pour enseigner. En sorte qu'il ne survivrait de la loi que le ridicule, qui d'ailleurs, je le reconnais, constitue sa véritable essence.
Je m'imagine que, mis en présence de cette proposition présentée par tous mes amis enflammés comme le secret du bonbeur, la clé des songes et le remède à tous maux, M. Combes, qui n'est pas une bête, a dû écarquiller les yeux, comme le père Brasseur dans le Carnaval d'un merle hlanc, lorsqu'ayant demandé une bavaroise il s'assied devant un biberon, o Qu'est-ce que c'est que ça ? » a-t-il dû s'écrier.
Aussitôt il est arrivé à la Chambre dite haute, parce qu'il faut monter un grand escalier pour y parvenir, et il s'est exprimé, ou à peu près, en ces termes :
a Je crois que nous sommes en train de faire de la bouillie pour les chats. Au point où nous
LE THÉ DE M™c GIBOU 137
en sommes, le mieux me paraît être de jeter tout par la fenêtre et de recommencer. Je vais me mettre au travail, et d'ici à la fin de l'année je vous apporterai peut-être quelque chose de propre. »
Des bravos prolongés sont partis de tous les bancs. Mais ne vous bâtez pas de reprendre votre sérieux, car il est écrit que tout sera bouffon dans cette affaire. Le Sénat a immédiatement décidé qu'il attendrait avec plaisir le nouveau projet, mais qu'en attendant il continuerait tout de même à discuter le vieux.
M""® Gibou sait que son thé ne sera jamais utilisé; mais elle persiste à le faire bouillir.
« Cela vaut mieux que d'aller au café », dirait le major.
Une merveille manquait à cet amphigouri. C'était de voir, au moment oîi tout le monde se chamaille, tout le monde s'écrier : « Enfin nous sommes d'accord ! » On ne sait pas sur quoi, mais il paraît qu'on est d'accord tout de même. On n'a pas encore trouvé d'autre moyen d'être d'accord qu'en ne sachant pas sur quoi, a Ce qui me console, me disait un brave citoyen qui sortait d'une réunion publique avec un coup de poing sur le nez, c'est qu'au fond nous sommes tous d'accord. »
Il y a d'autant plus lieu d'être d'accord pour achever de confectionner le thé de M""® Gibou,
qu'il n'y a pas d'apparence qu'on y goûtera jamais. On peut donc y mettr-e tout ce qu'on veut sans inconvénient. Du moment où ça ne compte pas, puisque la loi ne sera pas plutôt votée qu'on lui en substituera une autre, chacun peut donner champ à ses fantaisies.
Il n'est rien de tel pour bien besogner que de travailler, comme on disait autrefois, pour le roi de Prusse. Lorsque, dans quelques jours, viendront nos amis, les parlementaires anglais, et que nous les conduirons à une séance du Sénat, nous ne manquerons pas de leur faire remarquer que le principal intérêt de la discussion consiste en oe qu'elle ne peut aboutir à rien.
Ce qui, je n'en doute pas, les plongera dans une profonde admiration.
xSxi
Le Guignol.
M. le ministre de la Marine continuant son tour de France pour répandre les idées de Lintilliac sur l'instruction publique, j'apprends avec plaisir que M. le ministre de la Guerre prépare une série de conférences sur la culture de la betterave, tandis que M. le ministre de l'Agriculture travaille à un projet de loi sur le personnel des cours et tribunaux.
Il y a là de quoi réjouir un doux anarchiste. S'il est vrai que le proverbe dit : « A chacun sa place, les moutons seront bien gardés », je tiens d'autant moins à ce que chacun conserve sa place que je ne suis pas de ceux qui entendent garder les moutons. Je ne vois pas à quoi cela avance ces pauvres moutons d'être gardés du loup, s'ils ne le sont point du boucher.
Quoi qu'il en soit, Pelletan tient essentiellement à ne pas laisser les enfants à leurs mères,
non plus que les roses aux rosiers. Il lui faut les uns pour les lycées, les autres pour sa salle à manger. C'est la pure doctrine catholique, celle qu'appliquait Louis XIY, quand il faisait enlever les petits huguenots pour qu'on les élevât dans la sainte religion apostolique et romaine; celle grâce à laquelle on arrachait le jeune Mortara à sa famille, et qui a poussé tant d'âmes pieuses à enfermer des jeunes filles dans des couvents, contre le gré des parents. Il me semblait même que les républicains libres-penseurs tonnaient avec la dernière énergie contre ce qu'ils appelaient des rapts infâmes; mais il faut croire que j'ai rêvé, car, s'ils avaient blâmé ces attentats, ils ne songeraient sans doute pas à les réitérer pour leur compte.
Soustraire les enfants à une éducation funeste, les préserver des mauvais principes qu'on pourrait leur inculquer, telles sont les justifications qu'on donne aujourd'hui ; telles étaient exactement celles qu'on donnait hier. C'est, j'entends bien, pour le bon motif : c'était aussi pour le bon motif qu'agissaient les dévots. Le but justifie les moyens; c'est encore là une maxime que nous avons prise aux jésuites.
« Laissez donc! s'écrie-t-on; si ces gens-là étaient à notre place, ils feraient bien pis ! » avouant ainsi qu'on ne fait pas précisément bien. Je n'en doute pas; et c'est pourquoi la comédie