‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 40 sur 86 · LA CITÉ FUTURE · texte numérisé non relu

LA CITÉ FUTURE

d-es caractères mal équilibrés, qui poussent l'amour de l'indépendance jusqu'à ne pas vouloir qu'on s'occupe de leur bonheur, et qui aiment mieux boire de l'eau claire à leur fantaisie que de déguster les meilleurs vins au commandement d'autrui. Ce sont là anges rebelles, dont le petit nombre n'est pas pour inquiéter, et qui, s'excluant eux-mêmes du paradis, seront méprisés comme ils le sont déjà aujourd'hui pour leur monstrueuse ingratitudew

De même qu'il est reproché aux moines de se mettre volontairement en dehors de la société par un trop gros sacrifice de leur individualité, de même seront bannis de cette société les farouches individualistes qui professeront le mépris de ses lois et de son autorité.

Alors l'unité morale sera établie, ainsi que l'unité matérielle, l'une allant peu sans l'autre. Il n'y aura plus Cju'un troupeau sous une seule houlette. Et ce sera parfaitement idyllique.

Je suis d'autant plus certain de l'arrivée de ce régime, qu'il est en complète contradiction avec les principes proclamés par la grande révolution qui marqua la fin du xviii^ siècle. Il vous suffira en effet de feuilleter l'histoire pour reconnaître que tous les principaux mouvements humains ont eu pour résultat d'enfanter juste le contraire de ce qu'ils avaient voulu. C'est ainsi que l'un des plus énormes, l'avènement du chris-

tianisme, sorti d'une doctrine d'affranchissement et de fraternité, a produit des siècles de servitude et de haine.

L'Evangile, qui prononçait la condamnation du pharisaïsme, ayant abouti au despotisme de l'Eg-lise, il n'y pas lieu de s'étonner que la proclamation des Droits de l'homme aboutisse à l'anéantissement de ces droits au profit de l'Etat.

Quand un peuple s'agite on ne sait pas où il arrivera, mais ce qu'on peut affirmer, à coup sûr, c'est que ce ne sera pas où il veut aller.

Jadis et Aujourd'hui.

Il y eut, en 1882, une discussion sur renseignement secondaire à la Chambre des députés.

Du compte rendu in extenso de la séance du 27 mai, dans le Jouirai ofûciel, j'extrais les lignes suivantes :

M. Henry Maret. — Messieurs, je ne viens pas faire de discours. Je crois qu'il faut renvoyer à la seconde délibération les objections nombreuses qu'il y aura encore à faire à cette loi.

Je viens simplement adresser une question à la commission et appeler son attention sur le paragraphe où il est dit : « Quand l'enseigne- « ment sera contraire à la morale, à la Consti- « tution et aux lois. » Eh bien ! Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir ce qu'on entend par la morale. Il y a une morale religieuse. Cette morale s'appuie sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme. (Dénégations

SUT quelques bancs à gauche.) Je parle de la morale religieuse..

M. Freppel. — Il n'y a que celle-là de solide.

M. Henry Maret. — Je me demande si dans les écoles on peut enseigner le matérialisme et l'athéisme.

Yoilà ce que je ne sais pas, ce que je ne puis pas savoir. Si vous dites : non, vos successeurs peuvent dire : oui. Si vous dites : oui, vos successeurs peuvent dire : non.

Mais il y a autre chose. Il y a... que dirai-je? La polygamie par exemple. Elle existe dans beaucoup de pays. Et un professeur peut dire : (c Obéissez aux lois françaises, mais il est pos- « sible que, dans l'état de nature, la polygamie « soit permise. » Considérez-vous cela comme une atteinte à la morale?

M. LE MINISTRE DE l' INSTRUCTION PUBLIQUE.

— Assurément.

M. Henry Maret. — Alors votre enseignement ne sera pas libre..

M. LE MINISTRE. — La polygamie n'est pas permise dans notre pays.

M. Henry Maret. — Elle l'est sous d'autres législations.

M. LE MINISTRE. — La bigamie même n'est pas permise en France.

M. Henry Maret. — Mais on est libre de croire qu'elle pourrait l'être.

JADIS ET aujourd'hui 149

M. LE MINISTRE. — On n'a pas le droit de l'enseigner aux enfants.

M. Henry Maret. — Donc votre enseignement n'est pas libre. (Eires et exclamations en sens divers.)

M. Laroche-Joubeut. — C'est l'enseignement privé... de liberté.

M. Henry Maret. — Messieurs, je vais citer un troisième exemple :

M. l'évêque ITreppel disait dernièrement, avec beaucoup de raison, en parlant de la Révolution de 1789, qu'il déclarerait cette révolution excellente, si elle n'eût pas été une révolution, c'est-à-dire si elle avait été une réforme, et si elle n'eût pas aboli la monarchie ; et il demandait s'il serait permis d'enseigner cela aux élèves.

Eh bien ! Je vous demanderai, moi, s'il sera permis à un professeur d'enseigner absolument le contraire : c'est-à-dire — je ne dis pas que ce soit mon opinion — que la Révolution n'est pas allée assez loin..

Louis XYI a été tué. Les uns disent : « C'est un meurtre abominable ! » Les autres : « C'est une exécution légale. » Le professeur qui, ayant à déclarer si ce meurtre est bon ou mauvais, le déclarera excellent, portera-t-il atteinte à la morale? (Non! non! à gauche.)

On me dit non. Pourquoi ? Je n'en sais riem

Mais il y a quelque chose de plus fort que l'enseignement contraire à la morale; c'est l'enseignement contraire à la Constitution. Ceci dépasse tout. Nous avons une Constitution tellement révisable, qu'il est quelquefois question de la reviser. (On rit.) Pas assez souvent, puisqu'on nous a promis de le faire et qu'on n'en parle plus. Cette Constitution porte, par exemple, qu'il y a deux Chambres. Faudra-t-il que le professeur, quand il fera un petit cours, je ne dis pas de politique, mais de législation, dise : « Il faut absolument qu'il y ait deux Chambres? » S'il enseigne qu'une Chambre suffirait, son enseignement sera-t-il contraire à la Constitution ? (Marques d'assentiment à droite. Interruptions à gauche.)

M. Freppel. — Certainement, et l'établissement sera fermé.

M. Henry Maret. — Une des Chambres est élue par le suffrage restreint ; faudra -t-il qu'il approuve ce mode d'élection, ou pourra- t-il préconiser le suffrage universel?

Toujours et partout vous trouverez la même contradiction dans la loi. Nous avons, je crois, 17,000 lois. Il y en a beaucoup que, pour ma part, je trouve détestables. J'ouvre une école. Aurai-je le droit de dire cela à mes écoliers ?

Toutes ces restrictions peuvent se discuter, s'il s'agit d'un enseignement d'Etat ; mais ce

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