JADIS ET AUJOURD HUI
n'est pas ici le cas. C'est pourquoi je demande le contraire de ce que demandait l'autre jour M. l'évêque Freppel. Je demande que l'on enlève de la loi le mot : « Libre », car l'enseignement auquel on l'applique n'est pas libre du tout, et il est ainsi appelé sans doute par cette figure de rhétorique qui a nom, je crois, antiphrase ; c'est l'enseignement de la servitude. (Très bien à Vextrêjne gauche^ et applaudissements sur divers bancs à droite.)
Ce que je retiens de ce dialogue à bâtons rompus, ce sont les bravos de l'extrême gauche.
Ce ne sont pas des bravos qui accueilleraient aujourd'hui celui qui s'exprimerait en ces termes ; et ce qui est plaisant, c'est qu'avec la meilleure foi du monde l'extrême gauche s'imagine toujours être la même.
XXXIY L'Embarras de Gros-Jean.
Je vis que Gros-Jean avait à me parler. Il grattait son bonnet, le prenant sans doute poiir ses cheveux. Il y a tant de gens aujourd'hui qui ne savent plus oii ils ont la tête.
— Monsieur, se décida-t-il à me dire, le bruit court chez nous que vous allez voter une loi qui fera augmenter la feuille de mes impositions. Mais M. l'instituteur affirnie que je n'ai pas à me plaindre, parce que le plus gros sera payé par la commune. C'est-il que ce ne sera plus moi qui paierai?
— Si fait, mon ami, ce sera bien toi. Seulement, au lieu de payer comme contribuable de l'Etat, tu paieras comme contribuable de la commune. Tu vois que cela est bien diôerent et que tu dois être content.
— Mais l'argent sortira toujours do ma poche?
— Et d'où veux-tu qu'il sorte, mon ami ?
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— Alors je ne vois pas bien mon avantage.
— 0 homme de peu de foi, c'est en vérité à dégoût-er de se donner tant de peine pour te satisfaire ! Comment ! Tu ne saisis pas la différence immense entre payer sous une rubrique ou payer sous une autre ? Mais nous, à Paris, quand nous trouvons nos impôts trop lourds on nous dit qu'une bonne part en revient à la ville, et nous ne répliquons rien. Nous sommes tout à fait consolés. Suppose, mon Gros-Jean, que tu sois fessé, si après t' avoir tapé sur le côté gauche, on te tape sur le côté droit, tu ne peux pourtant pas dire que ce soit la même chose.
— Faites excuse; c'est toujours mon derrière.
— Je vois, mon pauvre Gros- Jean, que tu n'entendras jamais rien aux affaires publiques. Je parie que tu ne sais pas ce que c'est que la liberté.
— Mais si, monsieur; la liberté, c'est de pouvoir faire ce qu'on veut.
— J'en étais sûr; tu n'y es pas du tout, mon pauvre Gros-Jean. Autrefois tu aurais eu raison ; c'était bien là ce qu'on entendait par la liberté, et c'est pourquoi les rois n'en voulaient pas. Mais aujourd'hui nous avons changé tout cela, et nous avons constitué une liberté telle que si les rois n'étaient pas morts ils mourraient de honte de n'y avoir pas songé. C'est une bonne liberté de famille, qui convient à tout le monde, et surtout aux autorités. Toutes les formes de
gouvernement peuvent l'adopter sans danger; car elle consiste tout bonnement à faire ce qu'on vous permet de faire et à ne pas faire ce qu'on vous défend. Tu saisis comme cela est ingénieux et quels kommes de progrès nous sommes.
— Il me semble, monsieur, qu'il en a toujours été comme ça.
— Tu as raison, mon Gros- Jean; et c'est pourquoi nous invoquons en toute occasion notre vieux droit public. Seulement, ce qui s'appelait autrefois l'autorité s'appelle aujourd'hui la liberté. C'est exactement comme lorsque tu paies à la commune au lieu de payer à l'Etat. Il n'est tel que de s'entendre.
— Les malins, monsieur, seront toujours des malins.
— Et les ânes brairont toute leur vie, c'est un fait certain. Pour moi, cette époque me va, parce qu'elle est bouffonne. Tu n'es pas sans avoir entendu parler d'une liberté qu'on appelle la liberté d'enseignement?
— Oh ! oui, monsieur, parce que je lis les journaux, depuis qu'ils nous apprennent à mettre des grains dans une bouteille. Qu'on dise encore que ça ne sert à rien de savoir lire !
— Tel est le grand bienfait de l'instruction gratuite et obligatoire. Tu sais donc qu'il y a des hommes qui ne veulent pas de la liberté d'enseignement.
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— Oui, monsieur; mais il y a aussi ceux qui en veulent.
— C'est de ceux-là que je veux te parler, à cause de la façon dont ils entendent la liberté. Cette liberté va dépendre du costume qu'on portera.
— Je ne comprends pas.
— C'est pourtant bien simple. Tu pourras enseigner, si tu es vêtu d'une certaine façon ; mais, si tu es vêtu d'une certaine autre^ tu no le pourras plus.
— Mais, en quittant mon costume, est-ce que je pourrai enseigner la même chose.
— Exactement.
— Alors ce n'est pas une loi sur l'enseignement, c'est une loi sur les habits.. Croyez-vous, monsieur, que les gens qui tiendront à enseigner hésiteront à changer d'habit?
— Je suis persuadé que c'est la première chose à laquelle ils penseront.
— Alors cela ne servira à rien?
— Si fait; cela servira à faire croire que cela sert. Et puis cela fera prospérer le commerce des redingotes^ qui commençait à péricliter. Aie patience, mon Grros-Jean. Le monde ne s'est pas fait en un jour. C'est déjà joli d'acquérir le droit de ne plus pouvoir s'habiller comme on veut. Les autres libertés, qu'on nous tient en réserve, ne tarderont pas à venir.
XXXY Comme Baroche.
De même que, dans la plupart des lettres, ce qu'il y a de plus intéressant se trouve dans le post-scriptum, de même, dans le projet déposé par le gouvernement, ce qui est le plus curieux, c'est l'annexe.
Cette annexe, reproduction d'une note retrouvée dans les archives, prouve qu'en 1860 les ministres de l'Empire se préoccupaient fort de l'accroissement des congrégations religieuses et de leur enseignement.
C'est le résumé d'opinions émises par une commission composée du ministre d'Etat, du président du Conseil d'Etat, du ministre de l'Intérieur, du ministre de l'Instruction publique et des Cultes, et du garde des sceaux qui était alors M. Baroche, dont les Châtiments de Yibtor Hugo feront passer le nom à la plus lointaine postérité. Quelle chance pour Thersite que d'avoir un Homère !