COMME BAROCHE
La querelle qui se continue remonte encore bien plus haut que M. Baroche. C'est l'éternelle lutte de deux pouvoirs qui persistent à se confondre, lorsque leur essence même les sépare. Ceux dont le royaume n'est pas de ce monde n'admettent pas que ce monde ne soit pas en leurs mains; et, de leur côté, ceux qui ne devraient s'occuper que des affaires de ce monde prétendent légiférer sur les croyances, les dogmes et les philosophies. Puisqu'ils ne s'entendent point, proposez-leur de se séparer, tous les deux se mettent à crier, ainsi qu'on voit dans certains ménages peu curieux de divorcer, car le mari entend y battre sa femme et la femme faire le mari cornard. Sans cela, il n'y aurait pas d'amusement.
De là, tous les embarras. A cette heure, ce sont les moines qui écopent; et, chose curieuse, ce que l'Etat leur reproche le plus, c'est de ne pas être ses fonctionnaires et de ne pas émarger à son budget. C'est le grand cheval de bataille de M. Baroche, et c'est le nôtre aussi. Ce sera toujours celui de tous les étatistes. Un libre-penseur, qui aurait une vague idée de ce que c'est que la liberté, ne ferait aucune différence entre un moine et un curé.
Ou, s'il en faisait une, elle serait toute en faveur du premier, qui au moins ne lui coûte rien.
XXXYI
Heureuse Rencontre
Aristote est toujours dans nos murs. Le pays lui plaît ; il lui rappelle la Grèce avant que Philippe ne l'eût fait jouir de l'unité morale. C'est pourquoi je n'ai pas été étonné de trouver hier l'illustre philosophe attablé dans une brasserie, dont je ne dirai pas le nom de peur qu'on ne m'accuse d'en avoir touché vingt-cinq francs. Il lisait un journal dont je ne dirai pas non plus le nom, car on m'accuserait d'en avoir touché quinze francs.
Aristote, levant les yeux, me i^connut, et prit la parole en ces termes :
« Mon ami, tu n'es qu'un imbécile. »
Cette familiarité étonnera peut-être ceux qui ignorent que, dans ma tendre jeunesse, j'ai vécu quelque peu dans l'intimité du précepteur d'Alexandre ; mais elle paraîtra toute simple à ceux qui savent que les anciens n'avaient pas encore
HEUREUSE REN'CONTIli; l < j 1
inventé, pour être plus polis, d'appeler une personne seule au pluriel.
« Grand homme, répondis-je respectueusement, je vous contredirai d'autant moins sur ce point que plusieurs personnes ont bien voulu m'écrire i30ur me signaler ma médiocre intelligence. Leurs lettres manquaient un peu d'orthograplie ; mais on ne peut pas tout avoir.
— Oui, mon ami, tu es un imbécile, continua l'ancien ; mais il y a des gens encore plus bêtes que toi.
— Vous m'étonnez.
— Ce sont les gens qui s'imaginent instituer la liberté d'enseignement en empêchant d'enseigner. Mes disciples sont logiques | eux ne parlent pas de liberté; ils n'en veulent pas. Ils déclarent bien haut que l'Etat seul a le droit d'enseigner, et ils sont tout prêts à te fourrer en prison s'ils te prennent en flagrant délit d'apprendre à un enfant que deux et deux font quatre,, sans la permission de l'autorité compétente. Yoilà qui va bien.
— Cependant, insinuai- je...
— Tu n'as pas la parole ; tu n'es qu'un sot. Heureusement tu es tout seul de ton avis.
— Pardon ; nous sommes quatre.
— Quels sont les trois autres ?
— Je ne les connais pas.
— Donc tu ne comptes pas. Je reconnais
1G2 LA LIBERTÉ DE l'eNSEIGNEMENT
d'ailleurs que tu es logique aussi. Nous nous occupons tous les deux de la chose qui est en question, c'est-à-dire de c-e qu'il faut enseigner. Nous, nous disons : certaines choses, et pas d'autres ; toi, tu dis : tout. Mais que penses-tu des gens qui, ne se préoccupant nullement de l'enseignement, ne font attention qu'à ceux qui enseignent, et sont convaincus qu'ils auront changé la face du monde le jour où les mêmes choses seront apprises par des professeurs qui, au lieu d'être en froc, seront en soutane, ou qui, au lieu d'être en soutane, seront en redingote ? On aura le droit de dire que Josué a arrêté le soleil si l'on porte un veston, mais si Ton a un rabat, il vous sera interdit de dire que Dublin est la capitale de l'Irlande. Tu ne trouves pas cela rigolo, comme on dit maintenant dans Athènes ?
— Si, je trouve cela rigolo.
— Qu'est-ce que cela fait, celui qui enseigne ? Toute l'afîaire est dans ce qu'il enseigne, sans compter que s'en prendre aux personnes, non à la doctrine, cela vous a tout de suite un air de persécution mesquine et de piètre vengeance. On n'aboutit à rien, mais on a embêté le monde. Rien n'est plus maladroit que d'agacer son ennemi ; il faut s'entendre avec lui, ou le tuer. Ah î moi aussi, j'ai été institutevir dans mon temps, et tu te souviens de ce que j'ai fait d'Alexandre.