LE BUT ET LE MOYEN
cela alors le couronnement de l'édifice. Napoléon nons disait : « Mes amis, il n'y a personne qui aime la liberté autant que moi. Mais vous comprenez bien que je ne peux pas vous la donner tant que vous serez divisés de pensées et d'opinions et que vous n'aurez pas l'unité morale. Dépêcliez-vous de penser tous comme moi, et je vous réponds que, dès que vous serez tous de mon avis, je vous permettrai d'avoir l'avis qui vous conviendra. »
Dans ce temps-là, nous autres, qui étions déjà républicains, lorsqu'il y avait peut-être quelque danger à l'être et que nos étatistes d'aujourd'hui tétaient encore leurs nourrices, nous envoyions des nasardes à l'Empire et montrions à qui voulait nous entendre le néant de cette promesse fallacieuse, ainsi que le ridicule d'attendre pour donner la liberté que personne n'en eût plus besoin. On nous aurait profondément surpris si l'on nous avait dit qu'après trente ans de régime républicain la République tiendrait exactement le même langage que l'Empire. Et cela prouve que le vieux dicton : Nil Tnirari, ne s'étonner de rien, est toujours d'actualité.
Oui, je sais bien, vous me direz : « Nous, c'est pour le bon motif. » Je n'en doute pas. Il ne manquerait plus que cela, que ce fut pour le mauvais. Mais les autres aussi disaient que c'était pour le bon motif. Et ils étaient, tout
comme vous, pour la liberté du bien. Or c'est à la liberté du m.al que comm.eiice la vraie liberté. Aussi, mon cber confrère, je vous laisse, comme vous dites, me contempler dans mon splendide isolemeiit. Je n'en suis pas peu fier, assuré que je suis que la vérité n'a jamais le nombre pour elle et que le solitaire, à défaut d'autre vertu, fait toujours preuve d'une qualité assez rare, le profond désintéressement.
L'Homme qui a perdu son opinion
Je le rencontrai. Il avait l'air embarrassé, l'œil liagard; il semblait cberclier quelque chose dans tous les coins. Il m'aborda et me dit :
-- Vous ne l'avez pas trouvée?
— Quoi ?
— ■ Mon opinion ?
— Yous avez égaré votre opinion?
— Xon. On a dû me la prendre. Il y a tant de gens qui n'en ont pas î
— Ces gens-là vivent fort bien sans opinion et n'en ont que faire. Mais, mon pauvre ami, comment cela vous est-il arrivé? Rien n'est plus fâcbeux pour un liomme sensé. Celui qui avaii perdu son ombre ne put survivre à cette perte. Votre cas est bien plus grave. Car enfin vous aviez pris l'habitude d'avoir une opinion?
— Oui, monsieur; et même d'appartenir à un parti. I"n jour, je m'aperçus que j'étais en con-
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tradiction avec ce parti, qui lui-même d'ailleurs était en contradiction avec ses principes. Je vis d'un autre côté des gens qui appuyaient mes idées, qui me félicitaient. Je me dis : « Est-ce que par liasard mon opinion s-erait par là à présent? On a vu comme cela des opinions qui aimaient à se promener. » Eh bien I Pas du tout, monsieur. Pendant que mon parti, à moi, sacrifiait la liberté, l'autre parti faisait pis; il sacrifiait la justice, s'obstinait à soutenir le crime, et donnait de telles preuves de mauvaise foi qu'il me fut impossible de respirer un instant le même air que lui. En sorte qu'à l'heure où je vous parle, monsieur, je ne suis plus d'aucun parti, ce qui rendra bien difficile de me classer aux élections, si l'on adopte cette représentation proportionnelle, dont le principal défaut est de forcer les hommes à s'étendre sur le lit de Procuste d'un parti.
— Ce qui vous arrive, mon ami, advient de temps en temps aux hommes de bonne foi, et aussi aux esprits critiques, qui n'acceptent pas volontiers une consigne sans la discuter, et qui ne pensent pas que, parce qu'un mouton a sauté un fossé, ce soit une raison suffisante pour que ce fossé soit sauté par tous les moutons qui le suivent. Vous n'êtes pas de ceux qu'on enrégimente, et cela est déplorable dans un temps où les hommes ne marchent qu'en troupe et où tous
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répètent le même mot d'ordre, sans discuter ni rouspéter, pas même avec leur conscience. Xul aujourd'hui ne se préoccupe de dire ce qui lui plaît, mais seulement de dire ce qui plaît à ceux qui l'entourent. Aussi ne réfute-t-on point vos arguments. On vous répond tout simplement : « Vous voyez bien que vous n'êtes pas applaudi par vos amis. » Cela tient lieu de tout raisonnement. Nous sommes dans un pays de Pharisiens, 011 la lettre a tué l'esprit. Et, de même qu'un innocent avéré doit rester coupable, parce qu'ainsi l'a décidé un parti, de même un acte d'arbitraire doit être considéré comme une mesure de liberté, parce qu'ainsi en a décidé un autre. Il faut hurler avec les loups, dit le proverbe.
— Moi, monsieur, je ne sais pas hurler, et c'est pourquoi j'ai perdu mon opinion dans la bagarre. Je ne serais pas fâché de la retrouver. Car je me dis quelquefois : « Il n'est pourtant pas possible que tout le monde se trompe. » Et quand je remarque qu'autour de moi l'on ne dit et l'on ne fait que choses qui m'apparaissent comme sottises, je m'aperçois immédiatement que, dans le camp opposé, on tient un langage et on se livre à des manœuvres qui m'apparaissent abominables. Il faut bien croire que c'est moi qui ai tort, puisque je suis seul de mon avis.
— Yous avez tort incontestablement, et le plus grand des torts, qui est d'avoir raison contre tout
le monde. Souvenez-Yous que, depuis la plus haute antiquité, tous ceux qui se sont trouvés dans Yotre cas ont été pendus ou brûlés; et félicitez-vous d'être né dans un siècle adouci, oii Ton se contente de se moquer de vous. Youlezvous un bon conseil ?
— ■ Tous m'obligerez.
— Eh bien ! allez trouver un des chefs de votre parti.
— ■ Mais je ne reconnais pas de chefs.
— - C'est là où je vous attendais. Et voilà précisément ce qui vous perd. Allez trouver un de ces chefs, c'est-à-dire un de ceux qui obéissent au sentiment irraisonné des foules, et faites-lui l'aveu que vous venez de me faire. Avouez-lui que vous êtes à la recherche d'une opinion. Il en aura une toute prête à vous donner; et, quand vous l'aurez prise, vous serez tout à fait tranquillisé. Inutile d'ailleurs de savoir en quoi elle consiste; ce n'est pas là votre affaire, et cela pourrait vous gêner. Il est bien plus simple et plus commode de recevoir son opinion que de la fabriquer.
— Mais ce ne sera pas une opinion à moi.
— Qu'est-ce que cela vous fait ? Mieux vaut une opinion qu'on n'a pas, et avec laquelle on peut être ministre, qu'une opinion qu'on a, et avec laquelle on n'arrive à rien.
— Yous avez peut-être raison.
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— Si j'ai raison ! Au moins autant que vous avez tort.
Il me quitta rasséréné. Et je rentrai, avec la satisfaction qu'eut Titus de n'avoir pas perdu sa journée.
A un Ami inconnu.
Tous m'écrivez, mon cher compatriote, une très belle lettre dans laquelle vous me dites que, partageant au fond toutes mes idées sur la liberté, vous vous étonnez que je ne m'occupe que de la liberté de l'enseignement et de la question des congrégations.
Cet étonnement me prouve que vous me lisez peu, ce qui d'ailleurs me semble tout naturel, car on n'est pas sur la terre pour s'embêter. Un hasard malheureux pour moi vous a fait tomber sur des articles oii je suis bien obligé de traiter un sujet actuel et oii, comme il est impossible de parler de tout à la fois, je me bornais à ce dont il est question.
Mais croyez que nul ne déplore plus que moi Funique préoccupation du jour; et, si vous m'aviez suivi, vous auriez vu que, toutes les fois que je l'ai pu, j'ai défendu et réclamé toutes les l]l)ertés que vous me signalez.