A UN AMI INCONNU
Or, si ce régime existe, s'il continue et s'il continuera, c'est précisément parce que vous pensez ainsi. La liberté est un mot qu'on est enclianté de voir inscrit sur les murailles. Il m 'arrive parfois de surprendre un sourire sur les lèvres des gens qui le lisent au seuil des prisons, et j'ai toujours envie de leur dire :
« Yous avez tort de vous étonner de cette bizarrerie, car, vous aussi, vous êtes des prisonniers, qui vous contentez d'admirer le mot en façade de vos codes, dont tous les articles n'existent que pour le démentir. Ce que vous aimez dans vos lois, ce n'est pas qu'elles soient justes, ni qu'elles aient le sens commun, c'est qu'elles aient l'air de s'appliquer également à tout le monde. Je dis exprès : « Qu'elles aient l'air. » Car vous savez bien qu'au fond il n'en est rien. Et vous acceptez très bien qu'une loi restrictive mette un certain nombre de citoyens en dehors du droit des autres. Il semble qu'une loi ne puisse être inique, par cela seul qu'elle est une loi; et vous avez pour ce cbiffon de papier un féticbisme aussi absolu, une reconnaissance d'infaillibilité, une adoration de charbonnier non moins absurde que la foi de la vieille dévote et l'humilité du nègre devant son amulette.
« Tant que vous aurez cet esprit-là, vous ne changerez pas de régime. Que vous l'appeliez république, monarchie, empire ou de tout autre
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nom que vous pourrez inventer, vous ne serez que des esclaves. Et ce n'est pas parce que vous fabriquez vous-mêmes vos idoles que vous en êtes moins stupides pour les transformer en divinités. »
Autres Temps, Mêmes Mœurs
Quand on est fatigué des vivants, il est bon de causer avec les morts.
D'autant qu'il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants.
Je feuilletais mon vieux Montaigne, quand le liasard, toujours plus adroit que les hommes, me fit tomber sur les lignes suivantes :
« Voyez l'horrible impudence de quoi nous pelotons les raisons divines, et combien irréligieusement nous les avons rejetées et reprises, selon que la fortune nous a changés de place en ces orages publics. Cette proposition si solennelle : s'il est permis au sujet de se rebeller et armer contre son prince pour défense de la religion, souvienne-vous en quelles bouches, cette année passée, l'affirmative d'icelle était l'arcboutant d'un parti, la négative de quel autre parti c'était l'arc-boutant, et oyez à présent de
quel quartier vient la voix et instruction de l'une et de l'autre, et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour celle-là. »
Ce qui inspirait cette réflexion à Montaigne, c'était le revirement qui s'était produit entre protestants et catholiques, le jour où. Henri III s'était allié avec le roi de îvavarre. Les écrivains protestants qui, jusqu'alors, avaient prêché l'insurrection, l'émancipation, et traîné la royauté dans la boue, devinrent les plus solides appuis du trône et déclarèrent la liberté une guitare et l'obéissance au prince le plus saint des devoirs. En revanche, les catholiques ligueurs, royalistes, pour qui la rébellion huguenote avait été une horreur, se mirent à proclamer la souveraineté du peuple, à se faire républicains et à justifier le régicide.
L'homme n'a pas changé. Tel il était alors, tel il est aujourd'hui. La liberté est un mot sonore dont il se sert lorsqu'il en a besoin, et qu'il répudie dès que son intérêt est satisfait. Faible, il la réclame ; fort, il la trouve ridicule. Cela lui semble même si naturel qu'il ne croit pas nécessaire de s'en expliquer et qu'il regarde avec une stupéfaction mêlée de quelque mépris l'être extraordinaire et unique chez qui le changement de fortune n'a pas produit le changement d'opinion. Ce ne peut être qu'un traître, puisqu'il est