‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 56 sur 86 · LES MOUTONS DE PANURGE · texte numérisé non relu

LES MOUTONS DE PANURGE

premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dit Aristoteles, lib. 9 de Hist. Animal., être le plus sot et inepte animant du monde. » ■

Elie Eeclus, l'éminent penseur qui vient de s'éteindre dans une obscurité relative, n'appartenait non plus que son frère à cette race de moutons et de snobs. Cet intègre par excellence, isolé par conséquent, connaissait et appliquait cette maxime de Kant, qu'on citait hier :

« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en une loi universelle. »

Quelques-uns de nos hommes politiques, pour ne pas dire tous, seraient fort embarrassés, si on leur proposait d'ériger en loi universelle les actes d'intérêt actuel qu'ils n'hésitent pas à accomplir. Elie Keclus a toujours conformé sa vie à sa pensée ; il disait ce que sa conscience lui disait de dire ; il agissait selon ce qu'il croyait être la vérité. Il n'était pas, osons l'avouer, à la hauteur de son époque.

Lucien Victor-Meunier cite, à son propos, cette autre parole de Cousin :

« Est considéré comme un être moral celui qui, après avoir examiné une action et l'avoir reconnue juste, la fait uniquement parce qu'il voit qu'il faut la faire et pour ce seul motif qu'elle est juste. »

Celui qui mettrait cette loi en pratique serait considéré comme un fou et enfermé aux Petites-

Maisons. Les hommes raisonnables ont de tout autres manières. Et ils sont si éloignés de comprendre celle-là, qu'ils protestent en masse contre le forcené qui s'en fait une règle de vie.

Donner pour raison d'une opinion qu'on émet que c'est parce que c'est l'opinion qu'on a, cela fait bêler tout le troupeau de moutons, qui n'a d'autre habitude que de marcher où les autres marchent et de se jet^r à l'eau au premier signe de Panurge.

Hiérarchie.

Mon collègue et ami, M. Massé, se plaignait, il y a quelques jours, du recrutement du conseil supérieur des bâtiments civils ; il trouvait que l'école officielle y avait une place trop grande, et affirmait qu'en dehors des écoles, et particulièrement de celle des beaux-arts, il pouvait y avoir des hommes de valeur et de talent.

Je ne crois pas que Massé y ait songé ; mais il plaidait là, sans le vouloir, en faveur de la liberté d'enseignement. Car ce qu'on peut dire des arts, on peut le dire également des lettres et des sciences. Pourquoi donc, si l'on fait bon marché du cachet officiel lorsqu'il s'agit des premiers, l'exiger si rigoureusement pour les autres ?

Il €st curieux de voir avec quelle sérénité on se contredit. Si, depuis nombre d'années, il y a eu, en matière d'enseignement, une campagne acharnée faite par les républicains, c'est la campagne qui a été menée contre les grades et les

examens. Que n'a-t-on pas dit, que n'a-t-on pas écrit, que n'a-t-on pas publié contre le baccalauréat ? C'est au point que, lorsqu'on 1882 on a discuté la loi sur l'enseignement, Madier de Mont j au monta à la tribune pour s'opposer à l'article qui imposait aux directeurs et professeurs des certificats quelconques.

(( Combien de savants, s'écriait-il, et parmi les plus illustres, n'ont jamais possédé aucun diplôme ! »

Baudin écrit dans son beau livre, intitulé : Forces per chues :

« Les vieux pays sont tous assujettis à ces conventions particulières, qui ne reconnaissent le mérite et le savoir acquis qu'au moyen de parchemins officiels. Quand l'un d'eux, emporté plus rapidement et plus violemment que les autres par la légitime poussée des classes subalternes, veut faire plier ses coutumes et ses lois à cette évolution nécessaire, il ne pense à aucun moment à la destruction des biérarcbies. Il les généralis'C, il les ouvre à la démocratie, et, ne pouvant se libérer de l'esprit héréditaire qui les lui impose, il les multiplie et les ét-end. Nous avons créé un baccalauréat pour les enfants des écoles primaires, et l'on voit ces malheureux petits pâlir sur des devoirs et gagner au prix de veilles un certificat d'études qui est maintenant exigé pour obtenir des emplois misérables. »

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