‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 57 sur 86 · HIÉRARCHIE · texte numérisé non relu

HIÉRARCHIE

Telle était la vieille théorie républicaine et démocratique. Ainsi nous pensions tous autrefois, et l'horreur de l'antique hiérarchie nous apparaissait comme le commencement du progrès. Aujourd'hui nous sommes loin de ces idées, et non seulement, comme le dit Baudin, nous nous sommes approprié les procédés d'antan, mais nous les avons considérablement augmentés. Les ennemis des grades et des diplômes veulent des garanties ; oii les cherchent-ils ? Dans les grades et dans les diplômes.

Nous en trouvions trop ; nous en exigeons davantage. Cela ne prouvait rien ; il paraît que maintenant cela prouve tout. Il en est de même d'ailleurs pour toutes choses ; et il semble que nous prenions à cœur de rétablir tout ce que nous avons démoli et de continuer tout ce que nous avons interrompu.

Quand le fier Sicambre adorait ce qu'il avait brûlé et brûlait ce qu'il avait adoré, il déclarait changer de religion. Nous, nous offrons ce cas particulier de vouloir garder la même. Nous refaisons la monarchie et nous l'appelons la République. Lorsque notre œuvre sera achevée et que nous aurons égalisé les champs au point qu'ils n'y pousse plus une seule fleur non autorisée, nous contemplerons avec orgueil l'éblouissant aplatissement, et nous nous écrierons enthousiasmés : a La République aussi est un gouverne-

ment ! » Je le crois, et aussi bête que les autres.

La hiérarchie ! Mais elle est partout. Le talent des artistes est estampillé par les bureaux. Je n'ai jamais tant ri de ma vie que lorsque j'ai vu un ministre commander un rapport sur la poésie î Est-ce que les poètes eux-mêmes, ou ceux qui S'C prétendent tels, car je n'en vois guère, n'ont pas eu l'idée essentiellement bourgeoise de se nommer un prince? Les prosateurs aussi d'ailleurs. Tous, je vous dis, tous ! La livrée, l'uniforme, l'avancement, le bouton du mandarin, ne sortez pas de là.. Je vois poindre le moment qu'avait rêvé Napoléon III, où la presse ne formera plus qu'une vaste association qui, sous le contrôle de l'Etat, distribuera, elle aussi, des grades, et fixera les années de service nécessaires pour qu'un journaliste passe de la seconde page à la première.

Législation, réglementations, garanties. Idéal, tous les hommes avec un numéro au collet. Et défense d'avoir du génie sans la permission des autorités !

C'est pour ce beau résultat que tant de nobles esprits ont versé leur sang et sacrifié leur existence. Je dirais volontiers aux révolutionnaires : a Ramenez-nous aux carrières ! » Mais ils pourraient me répondre : « Nous ne les avons pas quittées ! »

XLYI

Force et Liberté

Nous avons un Evangile qui s'appelle : Les Droits de l'homme. Or cet Evangile n'a pas plus de chance que l'autre. Car, de même que nous entendons tous les jours les prêtres invoquer un verset de leur pieux conseiller et ordonner tout le contraire, de même nous nous appuyons quotidiennement sur un article du nôtre pour justifier sa violation.

C'est ainsi que mon ami Massé déclare qu'en refusant la liberté d'enseignement il met en application cette Déclaration des Droits, qui dit que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.

Or il paraît qu'enseigner cela nuit à autrui. Distinguons, s'écriera Massé : il y a un enseignement qui sert, c'est celui que je prétends donner ; il y a un enseignement qui nuit, c'est celui qui ne me convient pas.

Ainsi parlent les dépositaires de la vérité, qui étaient hier les catholiques, et qui sont aujourd'hui beaucoup de libres - penseurs, non moins opposés que leurs prédécesseurs à la liberté de penser.

Cela ne doit étonner personn-e, si l'on se souvient qu'il en fut de même au temps où les protestants, ayant prêché partout cette même liberté de penser, se hâtèrent, une fois victorieux, de brûler vifs ceux qui se permettaient de ne pas penser comme eux.

J'entends bien le raisonnement, et je le goûte comme il sied. L'enseignement de nos adversaires, disent nos nouveaux apôtres, est un poison. Nous ne devons pas permettre qu'on empoisonne l'esprit des enfants.

Je ferai tout d'abord remarquer qu'il ne faut permettre qu'on empoisonne personne. Si donc poison il y a , il le faut supprimer partout. L'argument s'applique a fortiori à la liberté de la presse, bien autrement dangereuse que la liberté d'enseignement. Car, ici, le poison est porté partout, dans toutes les classes de la société, avec une rapidité et une sûreté qui rendent ses ravages bien autrement épouvantables.

On répond : Ceci ne s'adresse qu'à l'homme fait, dont l'estomac est assez vigoureux pour rejeter le poison. Deux erreurs. D'abord il n'est pas vrai que les publications ne s'adressent qu'à

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