‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 62 sur 86 · MORALITÉ DE LA LOI · texte numérisé non relu

MORALITÉ DE LA LOI

la lutte des deux autorités. Toute cette discussion nous l'avons eue déjà en 1882; à ce moment je tenais le même langage; je faisais les mêmes articles et il y avait cette différence que tout ce côté (la gauche) m'applaudissait et qu'il ne m'applaudit plus. (On rit.)

Je n'y puis rien. Les autres ont changé ; moi, je suis resté le même.

Maintenant vous dirai- je pourquoi je ne vote pas contre la loi ? C'est facile à comprendre. Je m'abstiens parce qu'étant seul et ne voulant pas, quoi qu'on en. dise, me séparer de la majorité républicaine, je conforme ma conduite à mes principes. Je n'ai aucune hostilité contre le Gouvernement, tout le monde le sait; je n'ai nullement l'intention de remplacer M. le président du conseil ; je n'émets donc ni un vote d'hostilité, ni un vote d'inimitié contre qui que ce soit. Je m'abstiens parce que je ne peux pas faire autrement.

Si, d'un côté, je ne veux pas m'associer à cette loi que je trouve détestable, je ne veux pas non plus qu'on se serve de mon nom et qu'on dise un jour que j'ai rompu avec la majorité républicaine. Yoilà pourquoi je m'abstiens ; je reste spectateur.

Mon rôle est absolument correct ; je crois qu'il ne peut pas en être de meilleur.

Comme je vous ai promis de ne rester que

quelqu-es minutes et qu'à oe moment de la discussion je comprends votre fatigue que je partage, je voudrais simplement clore cette discussion par un mot qui m'est revenu et qui, je crois, résume bien la situation.

Luther, un moine lui aussi, le grand moine de Wittemberg, qui avait fait une grande réforme au nom de la liberté s'aperçut assez rapidement — vous connaissez l'histoire — que le lendemain on brûlait aussi bien au nom de la liberté qu'on avait brûlé la veille au nom de l'autorité.

Et c'est alors qu'il a dit cette parole qui m'a frappé et qui sera la moralité, je ne dirai pas de cette comédie, ce n'est pas un mot parlementaire, mais de Ja pièce que nous venons d'avoir l'honneur de représenter devant le pays : « L'esprit humain est pareil à un paysan ivre : il tombe d'un côté^ vous le relevez, vous le mettez sur son axe, il tombe de l'autre. » (Applaudissejnents au centre et sur divers hancs à gauche.)

Ce qui suit a été écrit il y a vingt-deux ans.

C'était la doctrine républicaine d'alors, et c'est encore celle de l'auteur.

Dupeurs et Niais.

La guerre est loin d'être terminée entre le gambettisme et M. de Freycinet. La fameuse lettre d'apaisement qu'on attribuait à M. Gambetta me paraît très problématique.

Ayant vu ses dernières batailles perdues, que l'interpellation sur la revision n'avait trompé personne, et que la campagne de dissolution de la Chambre n'excitait que la risée, le gambettisme a eu une idée sublime, l'idée de revenir au moyen qui lui a servi quelquefois auprès des imbéciles.

Cette idée, vous la connaissez ; elle consiste à accuser ses adversaires de cléricalisme. Le cléricalisme est en horreur aux républicains français, et il en est généralement de cette accusation de cléricalisme comme de celle de modérantislUfe sous la Révolution ; on ne prend, le plus souvent, pas la peine de la vérifier, et l'on crie haro sur le mal-

heureux qui est désigné comme possédant cette lèpre. Il passe à l'état de suspect, et on ne le regarde plus que d'un œil méfiant.

a Qu'est-ce que nous pourrions bien faire pour dépopulariser le nouveau ministère, se sont dit les gambettistes aux abois : Parbleu ! si nous en revenions à notre vieille malice. Elle a toujours été la plus sûre, parce qu'elle est la plus bête. Faisons croire au peuple que le gouvernement protège les jésuites, et le gouvernement est perdu. »

Et ce ministère dont fait partie M. Ferry, auteur peu glorieux de l'article 7 et des décrets, a été traîné sur la sellette, parce que, dans un endroit quelconque de la France, on a remarqué qu'il y avait quarante trappistes au lieu de dix-sept! Et la représentation nationale a été obligée de perdre deux heures à discuter si vingt trappistes de plus n'allaient pas faire rouler la France dans l'abîme ? Et il a fallu que MM. de Freycinet et Goblet prouvassent qu'ils n'étaient pour rien dans la rentrée de ces vingt trappistesi, sinon on les aurait déclarés traîtres à la patrie et aux institutions républicaines, qui, dans la théorie gambettiste, n'ont absolument rien de commun avec la liberté.

Je regrette, pour ma part, que M. de Freycinet n'ait pas pris la question de plus haut. Il aurait dû s'élever au-dessus de cette ridicule

Page 1