‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 70 sur 86 · LE SPECTRE NOIR · texte numérisé non relu

LE SPECTRE NOIR

Nous avons eu le spectre rouge ; nous avons maintenant le spectre noir. Ils se valent.

Quelle drôle de République ! Le czar en mangerait.

Quel but sera licite ? Quel but sera illicite ? Oh ! vous, vous n'êtes pas embarrassés. L'association de gens qui ne pensent pas comme nous sera illicite. Voilà qui est bien. Mais, à leur tour, nos ennemis trouveront illicites nos associations à nous. Les congrégations, selon vous, constituent un péril social, soit. Demain, un nouveau gouvernement trouvera que la francmaçonnerie constitue également un péril social, et il la dissoudra d'après votre article.

Quand on impose ses idées, il faut admettre que les autres vous imposent les leurs. Il est juste de se voir appliquer à soi-même la loi que l'on a faite. Et je ne sais pas dans l'histoire humaine un seul exemple d'une loi antilibérale ayant servi à la liberté.

Il est vrai que la liberté paraît être le moindre des soucis de nos gribouilles républicains. Alors pourquoi la République ?

L'Anarchie.

Plus nous allons, plus les partis politiques tendent à se désagréger, à se simplifier, et plus il devient évident que, d'ici à peu de temps, la lutte se concentrera entre ces deux principes : l'autorité et la liberté.

Quand nous en serons là^ il y aura un grand pas de fait. Le gâchis aura cessé. On saura enfin oii l'on va, ce que l'on veut, et pourquoi l'on combat.

La forme le cédera enfin au fond; et l'on aura bientôt des surprises, dont la coalition antigambettiste n'est qu'un prélude.

Dans tous les rangs, dans tous les groupes, il y a des partisans de la liberté ; dans tous les rangs, dans tous les groupes, il y a des partisans de l'autorité. C'est ce qui fait que chaque groupe est plus divisé dans son propre sein qu'il ne l'est avec quelques-uns des hommes qu'il

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est liabitué à considérer comme ses adversaires.

Nous nous sentons des amis inconnus, nous avons des amis qui sont plus loin que nos ennemis.

Il est certain par exemple qu'entre les radicaux gambettistes et nous, l'abîme se creuse chaque jour plus profond. Poussé par les circonstances-, le gambettisme a jeté son dernier masque. Pour lui, nous sommes des anarchistes. C'est le parti du pouvoir central, de l'Etat fort, de la conservation des abus, de la négation de l'individu au profit d'une société absorbée dans un homme. Il n'y a plus aucun doute sur ses tendances. Ses écrivains se plaisent chaque jour à nous les exposer, et nous les en félicitons, ^ows aimons mieux cette attitude. Ils paraissent, en effet, avoir rompu avec leur jésuitisme d'autrefois, et, se sentant dévoilés, ils disent avec ce personnage de comédie :

« Maintenant que vous savez tout, nous allons tout vous dire. »

Ils nous disent tout en effet. Ils conviennent que nous avions raison quand 'nous opposions notre esprit d'indépendance à leur esprit d'arbitraire. Ils reconnaissent qu'il ne s'est jamais agi sérieusement entre nous d'opportunisme et d'intransigeance, que ces mots ont servi à cacher des choses qu'ils ne signifiaient pas ; qu'ils sont les

héritiers du vieux pouvoir personnel de la centralisation à outrance, de l'administration que l'Europe nous envie., que leurs prétendues réformes n'ont d'autre but que de resserrer encore le filet qui nous enveloppe, et qu'il ne peut y avoir jamais rien de commun entre eux et nous, pour qui l'avenir politique n'est autre chose que l'épanouissement de toutes les libertés.

Ce n'est pas grand'chose que ce que proposait M. le ministre de l'Intérieur, et il y a loin de là à la vaste décentralisation que nous rêvons. Cependant, c'est assez pour que la Répuhlique française ait crié à l'anarchie. La République française tient à ses préfets, à son administration, à tout ce mécanisme de compression, si bien inventé par le premier empereur, et qu'il nous a légué si puissant et si fort. Quiconque effleure cela touche à l'arche sainte et devient anathème. Yoici M. Goblet devenu aussi anarchiste que Proudhon.

Comment les électeurs jugeront-ils ce mépris des corps élus? Les conseillers généraux, à qui M. Goblet veut transférer une partie du pouvoir des préfets, sont des hommes choisis par la nation. Selon les gambettistes, ils ne doivent jouir d'aucune espèce d'autorité, et il faut laisser cette autorité tout entière aux préfets, hommes choisis par le pouvoir exécutif. C'est toujours la dépendance de la nation devant le fonc-

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tionnaire, c'est le système impérial dans toute sa beauté.

Soit. Nous savons maintenant à qui nous avons affaire. Nous ne nous amuserons pa-s à rappeler à ces faux républicains qu'ils brûlent en ce moment tout ce qu'ils ont adoré, et adorent tout ce qu'ils ont brûlé. Peu nous importe. Nous admettrons, s'ils le veulent, qu'ils sont de bonne foi. La centralisation est une opinion. Seulement, qu'ils ne nous reprochent plus de les attaquer sans motifs, et de leur préférer des liommes du centre gaucbe. Oui, nous le disons nettement, nous les préférons.

Nous acceptons tout ce qui nous apporte une liberté. Nous repoussons tout ce qui nous en enlève une. Entre le papisme, le césarisme et le gambettisme, nous ne faisons aucune différence. Et, si quelques socialistes aveugles, qui croient encore à la force, viennent en aide à cette suprême réaction, l'autorité de l'Etat, si ces socialistes, chose étrange, nient le pouvoir de l'association libre, et tendent les bras aux chaînes d'une association officielle, toute prête pour eux, cela ne nous gênera pas dans notre route, désormais lumineuse. Tout ce qui nie la liberté est contre nous.

YI

La Loi sur l'Enseignement secondaire.

« Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. »

Je crois qu'on peut déjà la faire et que le nombre est dépassé. J'entends le nombre des 13rojets de lois antilibérales, des projets de lois à rebours, des projets de lois qui, au lieu de réaliser un progrès, constituent un recul.

Nous sommes assaillis en ce moment par un tas de papiers, rapports, propositions, etc. Quand j'en reçois un : « Gageons, dis-je à mon voisin, qu'il y a plus de cinquante fois là-dedans les mots : Etat, droits de VEtat, Société, garanties pour la Société, prérogatives de la Société, etc* » C'est un pari que je n'ai pas encore perdu ; il est vrai que personne n'a osé le tenir.

Je vous présente un de ces nouveaux papiers ; c'est le projet de loi sur l'enseignement secondaire privé. Vous ne serez pas surpris d'appren- S

LA LOI SUR l'enseignement SECONDAIRE 247

dre que ce projet de loi, qui prétend établir la liberté de l'enseignement secondaire, établit simplement sa servitude. C'est ce qu'on appelle la vraie liberté.

Ce qui m'ennuie, ce n'est pas qu'on ait un système plutôt qu'un autre, c'est qu'on ne soit pas franc, c'est qu'on ne nomme pas la liberté la liberté, l'autorité l'autorité, un cbat un chat, et Paul Bert un sectaire (1). On peut être partisan d'un enseignement d'Etat, d'un enseignement officiel, mais alors qu'on le dise et qu'on ne nous présente pas une loi qui, sous prétexte de régler l'exercice de la liberté d'enseignement, la supprime jésuitiquement, comme d'ailleurs on supprime toutes les libertés dont on prétend régler l'exercice.

Pour qui ne se paie pas de mots, la loi nouvelle est la suppression pure et simple des écoles libres, qui deviennent des succursales de l'Université. Ceci est facile à démontrer.

La loi, en elïet, règle à la fois le personnel et l'enseignement. Nul ne pourra ouvrir une école, s'il n'est porteur, non seulement des diplômes universitaires, mais encore d'un certificat à^ aptitudes pédagogiques ( ?), délivré par un jury qui se composera de sept membres, dont

(1) Ecrit en 1882. Aujourd'hui Pcaul Bert serait traité de calotin.

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le recteur, deux professeurs de faculté, un inspecteur d'académie -et un inspecteur primaire.

Moyennant ces formalités, qui font de vous incontestablement un homme choisi par l'Université et le gouvernement, vous serez libre, comme Figaro, de donner l'enseignement que vous indiquera l'Etat, par le moyen de professeurs non moins universitaires que vous, diplômés officiellement et sous l'inspection d'agents de l'Etat chargés de vous imposer la morale de l'Etat et les préférences philosophiques ou politiques de l'Etat.

C'est cette organisation superbe, que le rapporteur déclare concilier à la fois et les droits de la liberté, et les prérogatives de l'Etat. Elle les concilie en elîet aisément, donnant tout à l'un et enlevant tout à l'autre. Sa façon de conserver la liberté consiste dans la suppression de l'autorisation préalable, mais on conviendra qu'elle est remplacée avantageusement.

Il n'y a plus besoin, en effet, d'autoriser préalablement ce que vous avez choisi et fondé vousmême. Ce serait un double emploi absolument inutile. Quand on a nommé des fonctionnaires, on est mal venu de prétendre qu'ils sont libres, parce qu'ils ne vous demandent pas l'autorisation que vous venez de leur concéder.

Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que le rapporteur considère cela comme un progrès

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qu'il déclare insuffisant. Il espère qu'on ne so bornera pas là, et qu'on fera mieux à l'avenir.

a Cette règle, dit-il, nous l'avons faite aussi douce que possible, non sans garder l'espoir que, dans un avenir prochain, nos successeurs pourraient la rendre plus rigoureuse pour le plus grand bien de l'instruction de la jeunesse. »

Des règles de plus en plus rigoureuses, c'est la liberté, c'est le progrès. Ah ! nous allons bien. Nous pouvons prévoir une époque où, toujours, pour progresser, on rétablira le couvre-feu et l'on forcera les citoyens à s'aller coucher à dix heures du soir, dans un lit qui sera fourni par l'Etat et dont le modèle sera unique. Il faut protéger l'éducation, il faut protéger l'hygiène, il faut protéger la science, pourquoi ne pas protéger le sommeil? Il est très important pour l'Etat que les citoyens soient surveillés dans toutes leurs opérations morales et physiques, et M. Compayré ne nous a pas caché qu'il fallait tout diriger dans un Etat bien dirigé.

Répandons les bonnes idées, autrement dit les idées de M. Ferry, au moins jusqu'à dimanche prochain. Après lui,, ce seront les idées de son successeur. Pauvre nation française, pour qu'on te fasse prendre de pareilles vessies pour des lanternes, il faut vraiment que tu aies vécu jusqu'ici dans de singulières ténèbres.

YII La Vraie Liberté.

Je vais commencer à me féliciter de l'existence du Sénat. J'espère, en effet, que cette seconde Chambre aura assez de bon sens pour mettre par terre la quantité de mauvaises lois que s'empresse aujourd'hui de voter la Chambre des députés.

Il serait de mauvaise foi, celui qui dirait que les députés ne font rien. Les députés travaillent énormément dans les bureaux, dans les commissions, en séance ; malheui^usement, ils justifient ce que je disais les années précédentes, à propos de l'ancienne Chambre, aux gens qui lui reprochaient de ne pas travailler : « Eh ! malheureux ! vous ne connaissez pas votre bonheur ! »

Il est certain que, si la Chambre travaillait moins, elle ferait moins de sottises, et il est non moins certain qu'il vaudrait mieux qu'elle

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