‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 78 sur 86 · RABELAIS · texte numérisé non relu

RABELAIS

C'est à nous, et ii nous seuls de te poser, Rab<3lais, sur ton vrai piédestal. C'est à nous, qui sommes tes héritiers, de t'honorer et de t'acclamer. A nous, qui partageons ton hautain dédain pour toutes les stupidités sociales, et qui ne connaissons qu'une vérité, qu'un droit : vivre libres sous le firmament débarrassé des dieux. A nous, chez qui tout respect est mort ; à nous qui disons franchement notre pensée, et qui dépeçons les arguments et qui allons au fond des choses et des personnes ; à nous qu'on ne dupe pas avec des mots; à nous qui sommes les ennemis de tout despotisme, de toute autorité, que l'autorité et le despotisme viennent d'un homme ou d'une collectivité ; à nous, qui, ainsi que l'oiseau chanté par Musset, sommes incapables de ployer notre cou ni notre aile.

Et n'avons d'autre bien qu'un mot, la liberté.

Certes, tu aurais de quoi rire si tu revenais parmi nous, et si tu voyais cette République démocratique, qui a peur de l'indépendance du citoyen. Peut-être même nous trouverais-tu plus bêtes que les hommes de la Renaissance. Car ils croyaient en des choses auxquelles nous ne croyons plus, et rien ne te semblerait plus fou que de voir une société appliquer les conséquences de principes qu'elle a raturés. Jamais,

ô Rabelais, il n'y eut d'île peuplée de plus d'idiots que l'orgueill-euse société moderne; Certes tu nous consacrerais tout un livre de ton cliefd'œuvre, niais; au demeurant, tu le finirais en nous conseillant de boire frais, et c'est peutêtre encore la meilleure politique qui ait jamais régné parmi les hommes.

Les Deux Scepticismes.

Deux lignes publiées par moi à l'adresse du XIX^ Siècle me valent deux colonnes de M. Henry Fouquier. C'est bien payé.

A vrai dire, je m'y attendais. J'espérais quelque chose de semblable. Ce n'était pas sans intention que j'avais glissé dans mon article sur Rabelais ces deux lignes abominables qui m'ont attiré les foudres de M. Henry Fouquier et du XIX' Siècle.

Ce journal est surprenant. On ne peut pas partager ses opinions politiques, puisqu'il n'en a pas, flottant agréablement de palais en palais, de ministère en ministère, et d'autorité en liberté. Il ne représente guère que ce que représentait l'ancien Siècle, mangeant un curé tous les matins, et se tenant pour content après déjeuner. Cependant j'ai toujours été lié avec ses principaux rédacteurs, qui sont à la ville des

hommes cliarmaiits et les plus aimables sceptiques que J€ connaisse.

Yous allez me trouver bien naïf ; mais je suis de ceux qui croient que l'amitié oblige. Il me serait pénible d'avoir avec les gens de qui je serre la main la même polémique qu'avec ceux à qui je la refuse ; et l'on me rendra cette justice, que je combats toujours avec la plus grande courtoisie des adversaires qui ne sont point des ennemis.

J'ai reçu, depuis plusieurs années, de nombreuses leçons qui m'ont démontré que, si je n'étais pas seul de mon espèce, il existe au moins une grande quantité de personnes qui ne pensent point de la sorte, et que les souvenirs d'une longue intimité ne gênent pas du tout quand se présente l'occasion d'injurier. J'ai compris que je n'étais qu'un imbécile.

Le XIX^ Siècle a toujours brillé au premier rang des journaux qui n'ont jamais perdu un prétexte de m'attaquer avec violence, et le XI X^ Siècle n'a pas l'excuse du fanatisme. A la vérité, ce sont des rédacteurs subalternes qui se chargent de la besogne. C'est pourquoi je ne suis pas fâché qu'aujourd'hui ce soit M. Henry Fouquier, rédacteur brillant, qui intervienne.

Les feuilles gambettistes d'hier ou d'aujourd'hui ont d'ailleurs la plus singulière façon

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de répondre à mes arguments. On ne me réplique généralement qu'en me disant que je porte de longs cheveux et que je suis pâle. Voilà qui est, en effet, tout à fait convaincant ; comment voulez-vous qu'un homme résiste à cela et ne soit pas définitivement terrassé? Si je défends la liberté d'enseignement, aussitôt les gambettistes de me répondre en chœur : « Si au moins vous vous faisiez couper les cheveux î » Me préoccupé-je de la liberté de la presse^- absolument entamée par cette absurde loi contre les pornographes, les gambettistes qui, au fond sont tous de mon avis, s'écrient avec indignation : « Cet homme est bien maigre î » Autrefois, on me faisait même ce sanglant reproche d'être un faux poitrinaire, on y a renoncé, je le regrette. Avoir l'air d'un poitrinaire, et ne l'être pas, constitue évidemment la meilleure preuve qu'on puisse donner en faveur de l'autorité contre la liberté.

Si j'étais dodu -et huileux, comme M. Gambetta, ou si j'avais la beauté grecque de cet Adonis, qu'on appelle M. Paul Bert, on n'aurait pas le plus petit mot à répliquer ; mais je ne suis ni chauve, ni borgne, ni gras. Pourquoi diable aurais-je raison?

M. Henri Fouquier, qui est un écrivain de talent ne descend pas jusqu'à ces âneries. Sa colère l'a néanmoins fourvoyé, et je trouve qu'il

prend trop à partie ma personne et pas assez mes idées.

Peu importe que je sois ou non orateur, peu importe que je sois ou non journaliste^ Peu importe le nom de mes parents, peu importe que j'aie une longue barbe et que le Citoyen m'insulte. Tout cela n'a aucune importance. M. Fouquier conviendra que si je voulais me livrer à des querelles personnelles avec lui et ses amis, j'aurais beau jeu : mais cela est indigne de nous. Il faut laisser cette basse polémique aux reporters du dix-septième ordre, à tout ce petit monde à qui je ne réponds point.

Or, j'ai beau relire l'article de M. Pouquier, je n'y trouve que deux pensées. La première, c'est que Pabelais n'était point un homme de liberté ; la seconde, c'est que c'est moi qui suis un sceptique et que le XI X^ Siècle fourmille d'écrivains qui sont prêts à porter leur tête sur l'échafaud pour leurs idée*. Ils y auraient d'autant plus de mérite, qu'ils ne doivent pas savoir très exactement en quoi elles consistent. C'est au petit bonheur.

M. Pouquier connaît Rabelais ; il l'a fréquenté. Il m'assure que ce n'est point l'homme que j'imagine, et qu'il n'a écrit que des fantaisies. Quand il décrivait l'abbaye de Thélème, il n'avait aucune idée de ce que nous entendons par la liberté, et M. Pouquier en donne une

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preuve assez comique. Cette preuve, c'est qu'il en excluait les chats fourrés. J'en conclus, tout au contraire, que Rabelais avait une compréhension très nette de l'inclépiendance humaine, puisqu'il mettait à la porte les oppresseurs.

Mais je ne chicanerai point M. Fouquier làdessus ; en bon professeur du XIX^ Siècle, il m'appliquerait un pensum si je le contredisais. M. Fouquier se portant garant que Rabelais, aujourd'hui, ne serait point un libéral, et écrirait avec About, je l'en dois croire. Alors tant pis pour Rabelais ; je ramasse les morceaux de son abbaye de Thélème et la reprends pour mon compte, comme on dit à la Chambre à propos des amendements.

Le Fais ce que voudras est exactement ma théorie et exactement mon idéal. De là à conclure, comme le fait M. Fouquier, que je reste indifférent entre la chèvre et le chou, il y a un abîme. La liberté du chou consiste précisément à n'être pas mangé par la chèvre.

Quant à l'accusation de scepticisme, elle est bizarre, venant de M. Fouquier.

Il y a deux genres de sceptiques.

Il y a les sceptiques, façon Mornj^, qui professent le plus grand mépris pour les hommes et qui, remarquant qu'il n'y a sur terre que des dupeurs et des dupés, se rangent du côté du manche.

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Puis il y d'autres sceptiques qui ne croient pas non plus que les hommes soient bons, ni qu'ils soient sages ; qui voient en toutes choses beaucoup de vanités et de néant ; qui se disent que toutes les pbilosopliies n'ont abouti qu'au mystère, et que la science elle-même changée tous les cinquante ans ; mais qui, précisément parce qu'ils jugent la vie à sa juste valeur, ne croient pas qu'elle vaille la peine qu'on se donne pour exploiter autrui. Ces sceptiques là ont beaucoup d'indulgence ; ils n'essaient pas d'imposer leurs idées, et, s-e défiant de toutes les vérités, veulent pour chacun la liberté d'exposer sa pensée et de vivre à sa guise.

Je serais volontiers avec ces sceptiques ; mais j'ai grand'peur que les opportunistes et autres normaliens ne fassent partie des premiers.

La Vraie Politique,

Il n'est rien de tel que de présenter des raisons, comme le dit fort bien M. Henry Fouqnier.

Je vais donc enfin pouvoir discuter avec un homme qui ne me répondra pas par une injure. Vrai, au moment oîi nous sommes, cela fait plaisir.

Laissons donc de côté les personnalités, bien que M. Fouquier en fasse encore quelques-unes, spécialement à propos de la Commune. Je me liâte d'y répondre pour n'avoir plus à y revenir.

M. Fouquier affirme que les rédacteurs du XÏX^ Siècle ont,' au IG mai, préféré leur indépendance d'écrivain à des situations brillantes. Je pourais répliquer que ce qu'ils ont montré là, c'est plutôt du bon sens que du dévouement, et qu'en gens malins ils ont parfaitement prévu les événements. Tel qui ne s'est pas rallie au

Deux-Décembre, s'est rallié plus tard à l'Empire. Mais je veux bien croire que M. Fouquier et ses amis sont de sincères partisans de la République.

Ils me permettront cependant de rire un peu quand ils parlent de leurs souffrances, et les comparent aux quelques ennuis que j'ai éprouvés. J'ai failli être fusillé, j'ai été beaucoup en prison, je ne m'en plains pas ; j'admets que tout cela a été en dehors de ma volonté, mais enfin, comme victime politique, la destinée m'a permis de donner un peu plus de preuves matérielles de mon dévouement qu'elle n'en a réservé à ces républicains du surlendemain.

Quand M. Fouquier me reproche d'avoir défendu un pouvoir qui n'avait rien de commun avec la liberté : la Commune, M. Fouquier tombe dans l'erreur de beaucoup de gens qui se plaisent à confondre les situations. J'ai défendu la Commune et je la défendrais encore dans des circonstances analogues. Xous n'étions pas alors dans un état normal, et, dans la guerre civile qui avait éclaté, nul doute que la Commune ne défendît la République et la liberté contre l'usurpatrice et despotique Assemblée de Versailles.

J'ai été loin d'approuver tous les décrets rendus par cette Commune, et je lui ai si peu me-

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