MOTIFS DE LA FOI, SA LIBERTÉ
Rôle des motifs de crédibilité. — La part de la volonté libre. — Celle de révidence. — Où se trouve révidenœ et à quel degré ? — Compétence de la raison dans l'examen de la démonstration chrétienne.
La foi appartient donc essentiellement à l'esprit. Elle est le ferme assentiment qu'il donne aux vérités manifestées par le Ciel, et proposées par Torgane infaillible établi pour cela sur la terre. Cet assentiment a son objet déterminé, c'est-à-dire tout ce qui est contenu dans la révélation et in terprêté authentiquement par l'Eglise. 11 a son motif propre, à savoir la véracité divine ; Dieu est inaccessible à Terreur, il ne saurait nous y induire, nous devons donc nous en rapporter à sa parole.
Mais, en outre, il a aussi ses motifs de crédibilité. Ceux-ci n'entrent pas dans l'acte de foi, ils «n sont les préliminaires; ce sont eux qui établis-
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sent le fait de la révélation, et par conséquent la nécessité de croire. Ils conduisent Thomme, comme par la main, jusque sous le vestibule du temple ; ils lui montrent Tobligation d'en franchir le seuil; toutefois ils ne vont pas plus avant ; simples introducteurs, ils se contentent d'ouvrir la porte : quand Tesprit pénètre dans les profondeurs du sanctuaire, ce n'est plus sur eux qu'il s'appuie ; rien d'humain ne le soutient alors, mais uniquement l'infaillibilité de Dieu lui-même.
En d'autres termes, la démonstration chrétienne me dit avec une pleine certitude : Dieu s'est fait entendre, donc il faut croire. Si, d'après les preuves qu'elle m'apporte, je suis convaincu que Dieu a parlé, c'est, sans doute, un pas important, ce n'est point encore la foi. La foi commence quand j'a<3ceple celte parole et que j'en fais la règle de fflfea pensées ; alors je crois véritablement^ et alors aussi le motif de ma conviction, c'est Fatitorité suprêi»©' que je reconnais à la parole divine.r
Mais, me dit-on, ceci s^accomplit libremieftt. L'acte de toi est donc le fait de la volonté et nott de l'inielligenee.
Certes je suis loin de prétendre que la volonté n'a aucune influence sur sa production : car ce, serait \m enlever tout mérite. L'homme croît librement, et c'est pour cela qu'il croit salutaire-
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ment (t). Mais^ si la Tolonté commande Tacte de {o\, ce n'^st pas d'elle qu'il jaillit comme de sa source.
Comment faire comprendre le mystère de cette conception merveilleuse, qui s'accomplit au sein de rame humaine? Deux facultés y concourent, l'une comme principe déterminant, lantre comme principe générateur. La première fournit son consentement, l'autre apporte sa fécondité. Et c'est sous leur action combinée que se développe ce germe V0iuda Ciel, qui dormait auparavant dans les profondeurs de la conscience : l'acte (fe foi naît alors sous la triple influence de Dieu qui Tinspire, de l'intelligence qui le produit el de la volonté qui l'ordonne.
Quand la vérité se révèle à nous radieuse et sans nuages, Tesprit se ^nt porté à courir au-devant d'elle et à Tembrasser étroïtemest, à moins qo'ime passion contraire ne l'agHc ou ne l'endiaîne. Il y a des cas où (^tte tendance de lesprit est irrési^ible, c'est lorsque le vrai Ini apparaît directement et avec une entière clarté. La volonté essayerait vainement de s'interposer entre ce foyer de hpmière et l'âme qui en reçoit Pirapression.
(1) Libère moventur in Deum credentes vera esse qûœ divinitu» revolata sont. (Conc. Trid., sess. vi, c. 6.)
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Mais si le rayonnement est moins fort et moins direct, l'influence du libre arbitre commence à se faire sentir ; tantôt il ternit le cristal de Tintelligence en y répandant les ombres et les préjugés^ tantôt il y jette le trouble et empêche que cette surface agitée puisse réfléchir les réalités qui voudraient s'y peindre. Un esprit préoccupé, troublé, ne saisit plus la vérité qui se présente; souvent aussi il ne la reconnaît pas^ parce qu'il ne veut pas la voir. Que de fois , par exemple^ l'homme repousse une accablante certitude qui entrave ses desseins et renverse ses espérances !
L'incrédulité est encore plus facile quand il s'agit des vérités morales et reUgieuses. Car Imvisible a beau se révéler par des manifestations certaines, les sens, qui ne l'atteignent pas immédiatement, s'obstinent à douter. L'existence de Tâme, sa spiritualité sont assurément de ces premiers principes dont tout homme qui réfléchit reconnaît l'évidence. Cette perception si claire at-elle empêché le matérialisme d'être de tous les siècles?
11 n'y a donc point contradiction entre les deux propriétés que nous revendiquons pour nos croyances. Nous disons : la foi est libre, et pourtant la foi repose sur l'évidence ; elle a des démonstrations auxquelles il ne manque rien pour
produire une entière conviction : et cependant l'esprit, mis en présence de ces clartés, peut en repousser l'éclat et leur refuser son assentiment; croire est un acte qui relève, non pas, comme le prétendent les rationalistes^ des instincts aveugles et des facultés secondaires de l'homme, mais de ce qu'il y a en lui de plus noble et de plus éclairé, la volonté et l'intelligence.
A la fin de l'article consacré au mot foi dans le Dictionnaire des sciences philosophiques , je lis ce qui suit :
« La foi a besoin de motifs pris en nous et dans les lois de notre nature intellectuelle; elle doit jaillir comme une source d'eau vive du fond de notre âme, au lieu de venir seulement du dehors, comme un fardeau imposé par une main étrangère. »
Nous sommes d'accord avec l'auteilr de l'article (1), s'il n'a voulu écarter que des croyances purement impersonnelles, et qui seraient bâties sur le vide. Il est clair que la foi, pour être sérieuse, ne saurait demeurer comme à fleur de terre, mais qu'elle doit plonger dans l'intelligence ces fortes et puissantes racines qui la rendront inébranlable. Ceci suppose que, tout en étant sur-
(1) M. Franck.
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naturelle, elle est néanmoins greffée sur les principes qui forment le fond de notre esprit ; que^ malgré son origine supés*ieure à la raison, elle se soude à tout ee qu'il y a en noos de raisonnable ; non-seulement elle doit être en harmonie avee les lois de la pensée, mais il faut qu'étant donnés eerlains faits extérieurs, elle devienne nne conséquence logique de ces lois»
L'être intelligent n'accorde pas sans motifs son assentiment à une doctrine. Et le seul motif so* lide^ la seule raison dernière de notre adhésion, c'est Tévidence. Tout ce qui n'est pas évident, ou en soi-même ou dans ses preuves^ ne saurait fixer Itô incertitudes de Thomme^ ni produire en lui une légitime conviction. Voilà ce que nous disent les philosophes; et nous adoptons volontiers leur point de départ.
Qu'est-ce donc que cette évidence qui a la force de subjuguer les esprits^ qui se révèle comme le seul fond solide sur lequel ils puissent construire, comme les seules assises capables de porter, sans être ébranlées, l'édifice de leurs croyances?
Plotin a dit : « Le beau est la. splendeur du vrai. < Nous pourrions dire de même : L'évidence est un certain éclat de la vérité qui brille aux yenx de l'âme, avec des rayons si purs qu'elle se fait aisément reconnaître ; si ce n'est pourtant que les
hommes veuillent s'aveugler eux-mêmes ou se détourner obstinément de sa lumière.
Elle a néanmoins, nous Tavons vu, des degrés divers.
Quelquefois elle est tellement vive qu'elle exclut jusqu'à la possibilité du doute. Ce n'est point cette évidence qu'on doit chercher dans les motifs de la foi, elle lui enlèverait son mérite.
Mais immédiatement au-dessous de celle-là, îl en est une autre qui, sans priver l'homme de sa liberté, lui ôte cependant le droit de nier ou d'hésiter, parée que la négation et l'hésitation seraient également déraisonnables. Telle est l'évidence que nous revendiquons pour les preuves de nos croyances (1).
Quand ^ie vient à luire dans une âme qui n'est ni prévenue, ni distraite, elle la pénètre doucement, comme le rayon de soleil traverse un verre bien
(I) C*est celle qoô Suarez app(;lle l'évidente de crédibilité^ et qu*il réclame j our que l'acte de foi soit vrai et parfait :
Existimo nullum hominem prsebere verum et perfectum assensum fidei, nisi priws aliquo modo assoquatur vel participet hanc evidentiara credibilitatis. Convincor autem ratione supra facta, quod judicium credibilitatis débet esse certum, ut ad iidem certain et indubitatain inducat. Namque, si quis potest prudenter dubitare vel formidare de credibilitate objecti, poterit etiam de ipsa fide dubitare aut formièare, et ita non erit Mes perfeeta et christiana ; judiciinn autem credibilitatis non potest esse eertum, nisi sit evidens, ut supra etiam ostendi. Ergo in quocumque vero credente débet supponi taie judioiom. (SuAaEZ, De fide, disp. IV, sect. v.)
pur; elle la rend elle-même lumineuse et y produit cette heureuse assurance, dans la vue du vrai, qui s'appelle la certitude.
Hélas ! cette assurance devient de plus en plus rare parmi nous. Le grand nombre Ta perdue, même dans les questions les plus importantes de la vie. Quelques-uns, après avoir longtemps couru à sa recherche, ont fini par en désespérer et l'ont proclamée impossible. Kant et Jouffroy, en suscitant un difficile problème, ont voulu étendre cette impossibilité à toutes les branches de la science.
Aujourd'hui, le plus souvent, on restreint le scepticisme à ce qui concerne la foi. Nous avons des hommes qui se plaisent à épaissir les nuages sous lesquels se dérobe l'avenir, et qui finissent par le regarder comme impénétrable. Ils nous disent qu'il est inutile de sonder ces mystères, que les questions formidables qui se dressent devant nous dépassent notre portée et se refusent à toute solution. Au lieu de poursuivre sans cesse une vérité sur laquelle nous n'avons aucune prise, il est plus sage, pensent-ils, d'accepter notre ignorance et de nous résigner à nos ténèbres. Et c'est là que s'arrêtent ces hardis investigateurs, qui semblaient vouloir tout soumettre à leur contrôle. Le mouvement de la libre pensée, qui se trouvait à l'étroit dans le cercle tracé par
DANS LA FOI CATHOLIQUE. J2l
rorthodoxie , aboulit à se renfermer lui-même dans des limites auxquelles on ne se résigne pas sans déchoir. Des doutes, des hypothèses, voilà ce qu'il substitue à nos dogmes immuables.
Pourtant la certitude est partout la condition de la paix. Supposez qu'elle vienne à être ébranlée dans les rapports de Tamilié ou de la famille, avec le doute y pénétreront aussitôt toutes les angoisses; la joie sera compromise au fond des cœurs, aussi longtemps que la sécurité en sera bannie.
De toutes les certitudes, la plus nécessaire à l'homme eslcelle qui concerne sa destinée, celle qui donne un but à sa vie, une explication à sa nature, une satisfaction aux besoins de son cœur : en un mot, celle qui fournit une solution à la question religieuse. Serait-ce la seule qui fût placée hors de notre portée, et la Providence n'aurait- elle donné à la raison aucun moyen de Tatteindre?
Quand il s'agit d'amener Itomme à croire, la compétence de la raison doit être considérée à un double point de vue : d'abord en ce qui touche aux preuves de la religion, ensuite en ce qui concerne la matière même de la foi.
Les démonstrations de la divinité du christianisme sont certainement de son ressort. C'est à notre esprit qu'elles s'adressent directement ; aussi
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bien, elles renferment tout ce qu'il faut pour le convaincre.
Atril paru sur la terre, il y a dix-huit cents ans, un homme appelé Jésus-Christ? Cet homme s'estil donné comme le Fils de Dieu et Ta-t-il montré par ses œuvres? A-t-il doté le monde d'une doctrine et d'une religion incomparablement supérieures à tout ce que les philosophes avaient inventé de plus sublime? Cette doctrine et cette rel^on ont-elles fait leurs preuves et par les miracles qui ont accompagné leur apparition, et par le témoignage d'innombrables martyrs, qui les ont signées de leur sang, et par leur triomphe prodigieux sur les passions et sur lea préjugés séculaires, et par la transformation profonde qu'elles ont opérée dans rhumanité, et par cette puissance de durée qui les fait survivre à tous les systèmes, résister à toutes les persécutions, demeurer debout au milieu de toutes les ruines? Ces questions et autres semblables peuvent et dbivent être abordées de front par tout philosophe digne de ce iwra (1). Une étude sérieuse et entreprise de bonne foi ne peut manquer^ Dieu aidasiît, d'aboutir à une conviction absolue.
(1) Nous en avons donné un exposé rapide dans la Question du Surnatw-ely 2« édition, 3« partie.