‹ La liberté de l'esprit humain dans la foi catholiqueChapitre 12 sur 48 · CARTÉSIENNE · texte numérisé non relu

CARTÉSIENNE

Contradiction prétendue entre le principe de la foi et celui de la philosophie. — Quelle est l'évidence requise en matière de faits ? — Ces conditions sont-elles réalisées pour ce qui regarde les faits du christianisme? — Prétentions de la critique moderne. — Ses efforts n'ont pas abouti. — En outre, la foi n'exclut pas essentiellement l'intelligence.

Les rationalistes ont une réponse toute prête. H y a contradiction, disent-ils, entre le principe même de la philosophie et celui de la foi aux vérités révélées. En effet, le premier axiome en philosophie, c'est de n'admettre que ce que l'on perçoit clairement ; or, la matière de la foi est essentiellement obscure : il faut croire ce que l'on ne voit pas , et, si jamais l'intelligence en est promise, c'est comme le résultat de la foi, et non comme son préliminaire.

Là-dessus, ime foule d'hommes s'éloignent de nous. Ils ont tant entendu répéter que nos croyances supposeiit la non-évidence de leur objet ! Eux^

au contraire, ils sont si bien décidés à ne se conduire en tout que d'après l'évidence 1 Tel est, en effet, à leurs yeux, le privilège et la loi de l'être raisonnable ; c'est son droit comme son devoir ; autrement il accepte un joug humiliant, il se laisse enchaîner, abdique sa liberté naturelle et ne marche plus qu'en aveugle.

Il y a ici un profond, un déplorable malentendu.

Oui, une saine philosophie exige l'évidence, mais celle dont l'objet est susceptible. Outre l'évidence d'intuition , il y a encore l'évidence de démonstration. Et celle-ci, à son tour, est double, parce que la démonstration a deux procédés différents. Ou bien elle voit, ou bien elle écoute. Elle voit par les idées, et c'est ainsi qu'analysant les premiers principes, elle arrive à conquérir d'autres vérités qui y étaient contenues. Elle entend parle témoignage, et voilà comment nous parvenons à la connaissance des faits qui ne se sont point passés sous nos yeux. Ces faits sont évidents, sans doute, mais de quelle manière? Est-ce en rentrant en lui-même que l'homme les apprend, comme par un récit de sa propre conscience?

11 aurait beau se renfermer éternellement dans l'enceinte de sa pensée solitaire, le passé de l'humanité n'y surgirait pas, à moins qu'il n'y ait

été préalablement déposé par l'étude de Thisloire.

Mais rhumanité a parlé. Elle qui a vu, qui a touché, elle a rendu témoignage : car elle se survit a elle-même dans une succession non interrompue de générations, sa parole subsiste dans une tradition toujours vivante, comme aussi dan3 les monuments contemporains des événements qu'ils racontent. Le philosophe regarde, il écoute, et, se recueillant, il dit : L'humanité est croyable^ et je dois admettre sans avoir vu. Il est vrai, si je considère la donnée historique en elle-même, je n'en ai pas l'évidence; mais si je la regarde dans le milieu qui me l'apporte, dans l'aCBrmation qui me la garantit^ il ne me reste aucun motif de douter. Je vois les vérités mathématiques ; je crois les vérités historiques: ce sont deux manières légitimes de savoir. De part et d'autre j'ai la certitude, parce que j'ai l'évidence; ici une évidence d'intuition, au moins médiate, là une évidence de crédibilité ou de démonstration par le témoignage.

Ainsi la vue de l'homme individuel s'allonge^ ainsi il justifie son caractère d'être social. S'il se circonscrivait dans les limites de son esprit particulier, s'il n'admettait que ce qu'il a pu contempler de ses yeux ou lire dans sa pensée, à quoi lui servirait d'être membre (Je ce grand corps qui s'appelle l'humanité? On ne s'avise pas de dire

qu'en acceptant la déposition des siècles il abdique la liberté de son intelligence, que les monuments du passé sont pour lui une entrave, ou les annales du genre humain un joug, dont il lui faut secouer le fardeau. Pourtant il peut bien se trouver parfois à Tétroit dans ces lignes tracées d*avance. L'invention n'a pas le champ libre devant l'inflexibilité des faits, et l'imagination ne saurait se donner carrière en présence de l'immuable histoire.

Comprenons-le, toute vérité acquise restreint, en un sens, le mouvement de la pensée: car aussitôt deux voies se ferment devant elle, celle du doute et celle des affirmations contraires. L'homme est loin de s'en plaindre partout ailleurs ; il se félicite d'autant plus qu*il voit se rétrécir davantage ce champ qui n'est ouvert, après tout, qu'à la liberté de l'ignorance . D'où vient cette singulière exception faite seulement pour le dogme chrétien? La question n'est pas de savoir si, en s'imposant à nous, il mettra des bornes à l'indépendance de nos erreurs, mais bien de savoir s'il vient avec tous les caractères du vrai, et s^il en élargit pour nous la connaissance.

Parmi les faits que l'humanité a vus, qu'elle rapporte comme témoin, se trouvent les faits religieux, les faits surnaturels. Aucun événement

historique n'^sl environné de tant d'cclal. Les autres sont plus ou nwins généralement attestés : eeu:K4à sont, en qu^que sorte, devenus personnels à tous par la foi. Les autres étaient le plus souvent étrangers, indifférents au grand nombre. Qu'importait aux contemporains de Ctiarlentagne ou de saint Louis Kjpi'il y ait eu autrefois à Rome un fameux capitaine appelé Soipion , ou que le monde ait un instant subi le joog d*un homme illustre oamuEié Alexandre ? La plupart avaient peu à gagner en apprenant ces «boses, peu à perdre s'ils les ignoraient. Mais ce qui les intéressait bien davantage , c'était de savoir si, en vertu de certains événements qu'on leur racontait, chacun d'eux était obligé d'admettre des dogmes strictement formulés, de pratiquer des actes déterminés pour chaque ciroonstamce, et souvent difficiles. Voilà certes quelle était pour tous la question capitale. Nul n'y demeurait étranger, et sans doute, alors comme toujours, le grand nombre se sentait porté à désirer que tout cela fût faux, afin de vivre dans une indépendance plus complète.

D'où vient que, malgré tant d'ohstades, le témoignage a survécu? D'<mj vient qu'il nous arrive apporté par «ces générations mêmes qu'il avait d'abord subj^guéeset réduites à Tobéissance ? N(ws devanciers étaient-ils moins jaloux de leur liberté ?

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Avaient-ils des passions moins ardentes? S'ils les ont pliées sous le joug d'une doctrine, c'est que cette doctrine leur a paru vraie, et si elle leur a semblé vraie, c'est qu'elle était confirmée par des faits qu'ils ont regardés comme indubitables.

A cela on répond que la critique n'était pas encore née, et qu'un souffle de sa bouche aurait suffi pour faire disparaître tout cet échafaudage de démonstrations, appuyé seulement sur la crédulité de nos pères. Je ne suis pas de ceux qui méprisent si fort les époques précédentes. Le bon sens est de tous les siècles. Et assurément le bon sens suffisait pour indiquer la marche à suivre, et contrôler la réalité des événements sur lequels se base la démonstration religieuse. Ce contrôle n'a jamais fait défaut. N'eût-il pas été dans les tendances de l'esprit humain^ il devenait, pour les chrétiens, une nécessité de position vis-à-vis du paganisme et de l'hérésie. D'ailleurs cette critique, dont on fait tant de bruit, quelle découverte sérieuse nous apportet-elle ? quelles difficultés insolubles a-t-elle soulevées ?

Elle a attaqué l'authenticité de nos Livres saints. Eh bien ! en acceptant de confiance toutes ses assertions, en nous bornant à user des ressources qu'elle nous laisse, nous reconstruisons encore sans peine toute notre histoire. C'est ainsi que les

seules parties des Évangiles et des épîtres de saint Paul que sa lime n'a pu entamer, nous suffiraient pour établir nos dogmes et les faits de l'Église primitive. Les efforts de la critique contemporaine, loin d'affaiblir la démonstration chrétienne, ne font que lui donner plus d'éclat et la mettre dans un jour plus brillant. C'est ce que l'on reconnaîtra de plus en plus, à mesure que ces travaux seront appréciés à leur juste valeur. Il y a des hommes qui pensent éluder l'histoire avec quelques mots. Crédulité, besoin de merveilleux, tendance mystique à retrouver une main cachée partout oii l'on voit quelque phénomène insolite, hallucinations individuelles et collectives : veilà des moyens d'explication toujours prêts ; c'est leur réponse unique à toutes nos preuves. On dirait qu'il y a dans ces mots une puissance magique» à laquelle rien ne résiste, capable même de dissoudre le granit sur lequel est assis l'édifice de nos croyances. Pauvre siècle, en vérité, que celui qui, dans ces importantes questions, se paye de solutions chimériques! Esprits légers et frivoles, que ceux qui se contentent à si peu de frais, et s'endorment dans leur incréduhté, sur la foi d'une critique superficielle I Nous avons ailleurs fait justice de ces folles prétentions. Qu'il suffise ici de rappeler une parole qui, pour nous venir

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d'une bouche protestante, n en est pas moins lexpression exacte de la vérité :

« Le philosophe demeure chrétien sans abdiquer, lorsque, au lieu de tergiverser, il a regardé le christianisme en face, comme un fait historique dont la philosophie de l'histoire est tenue de rendre compte, et qu'il s'est convaincu qu'une intervention directe de Dieu dans l'histoire est la seule raison suffisante de ce phénomène (I). »

Mais, en outre, l'objet même de la foi est-il tellement incompréhensible que jamais, et à aucun point de vue , nous ne puissions en avoir Tintelligence ?

Dieu existe : voilà une vérité non pas seulement philosophique, mais encore religieuse. Elle appartient tout ensemble et à la science et à la foi ; à la religion naturelle, dont elle est la base, et à la religion surnaturelle, qui en fait le premier article de son symbole. Or, tant que nous la considérons comme un dogme rationnel, l'évidence la plus éclatante l'environne. Car si la réalité du monde physique est certaine, à cause du témoignage des sens, la réalité d'un premier principe infini, cause universelle de toutes choses, oe l'esit pas moins, en vertu de la triple déposition du monde exlé-

(1) M. Ch. Secrctan, Recherche de la me'thoâe qui conduit à la vérité'.

DANS LA FOI CATHOUQtE. 131

rieur, de l'humanité et des idées les plus profondément gravées dans notre nature. S'il y a des hommes qui la rejettent, ce n'est qu'en mentant à leur propre évidence, comme ceux-là contredisent la conscience qui nient leur âme et sa distinction d'avec le corps.

Il y a donc sur l'existence de Dieu deux assertions, Tune qui ^t celle du philosophe, l'autre qui est celle du chrétien. Comment j)Ourront-elles exister simultanément dans le même homme? La foi n'est-elle pas une connaissance énigmatique, qui admet ce qu'elle ne voit pas, qui croit à des réalités dont la lumière naturelle ne lui donne pas l'expérience (ï)?

Je réponds que les deux actes dont nous parlons n'ont rien d'incompatible, parce qu'ils s'accomplissent dans des sphères différentes, etqu'ils n'ont ni le même principe ni le même objet formel. Le Dieu dont j'admets l'existence par ma raison, c'est celui qui m'est apparu dans mes réflexions comme la source nécessaire de tout ce qui est, et comme la lumière intérieure qui éclaire ma pensée; je le salue au nom de l'intelligence qu'il m'a donnée, je reconnais la trace de sa main dans chacune de ses œuvres ; par là, je m'élève à conce-

(1) Qnid est fi des ni si crederequôd non vides. (S. AvG. Tract, xl, inJoan., n. 9.) Quod creditur non TÎdetur. (Td.^ Tracl. Lxxix,n. 1.)

voir quelque idée grossière et imparfaite de sa nature. Mais le Dieu que je confesse en \ertu de la foi, c'est celui qui s'est révélé dans les Écritures; je crois en lui, non point parce que je le conçois ou que je le démontre, mais parce qu'il a parlé et qu'il est entré en commerce avec l'humanité, par une voie surnaturelle ; ma foi l'embrasse tel qu'il se dépeint lui-même, et non tel que je le puis comprendre ; elle l'adore sur le témoignage qu'il s'est rendu, non sur celui que lui rend ma conscience. Ainsi considéré, Dieu est obscur, l'opération par laquelle je le saisis, est une opération de grâce; le motif de mon adhésion doit être cherché dans l'autorité, et non dans les lumières qui me sont propres (1).

Ce qui s'oppose à la foi, c'est la vision ou la connaissance intuitive, mais non cette connaissance ou cette vision abstraite que fournit la science humaine, et qui n'enlève ni à l'objet son obscurité ni à l'esprit sa liberté. L'obscurité n'a point disparu , car c'est toujours l'énigme et non la vision face à face. Quant à la liberté, écoutons Iç cardinal de Lugo : « On objecte , dit-il , que l'adhésion de la foi doit être libre, qu'elle ne le sera pas si l'objet est connu d'une manière évi-

(1) Quod intelligimus debemus rationi, quod credimus auctoritati. ( S. AuG., de UtUit. cred., c. xi, n. 25.)

dente... La réponse est facile, après ce que nous avons dit. L'acte de foi demeure libre : car, quoique Tesprit soit d'ailleurs obligé de donner son assentiment à l'objet, il n'est jamais nécessité à le croire par le motif de la révélation divine; et cela suffit pour que l'acte de foi soit libre, non en luimême^ mais dans sa cause, à -savoir la volonté qui le commande ( 1 ) . »

Suarez (2) et un grand nombre de théologiens du premier ordre admettent également cette coexistence de la foi et de la science par rapport à la même matière. Ils montrent que l'une ne nuit pas à l'autre , que leurs affirmations s'accordent sans se confondre. Nous n'empêcherons donc point nos adversaires de dire avec M. Jules Simon :

a Je crois, par les seules lumières do la raison, que Dieu est mon créateur; je crois que, pendant cette vie, je remplis sous ses yeux la tâche qu'il m'a donnée, et je crois qu'il m'attend au terme de

(1) Objiciunt quia assensus fidei débet esse liber ; quando autem objectum evidenter constat, non assentitur libère intellectus, sed ex nécessita te; ergo non erit assensus fidei. Ad hoc facile respondetur ex dictis actam fidei semper esse liberum, quia, licet aliunde necessitetur intçUectus ad assentiendum illi objecto, nunquam tamen necessitatur ad credendum illud ex motivo revelationis divin», qùod sufBcit ut actuB fidei liber sit, non quidem in se, sed in causa, nempe in voluntate iuiperante. (De Lugo, de Virtut. fid,, disp. IT, sect. li.)

(2) Cf. Suarez, de Fide^ disp. III, sect. ix.

la vie pour me récompenser ou pour me punir (1). »

Loin de rien retrancher à ce symbole, nous pourrions y ajouter plusieurs articles. Car s'il y a une loi morale écrite au fond de Fâme, il y a aussi une certaine religion dont les dogmes y ont été gravés. Plusieurs sontfaciles àlire, par exemple l'existence de la vie future , la nécessité de l'adoration et de la prière. D'autres ne se déchiffrent qu'avec plus d'efforts et nous laissent, même lorsqu'on les a compris, dans un va^çue pénible. Y a-t-il un pardon certain pour le pécheur? Quelle est la nature des peines et des récompenses de l'autre vie ? En vain demanderez-vous à l'étude de l'âme une réponse claire et catégorique sur de semblables questions. Ses données ne s'étendent pas jusque-là, et c'est ce qui fait l'impuissance de la philosophie. Elle a beau chercher; en dehors de certaines limites, elle ne trouve plus rien. Réduite à confesser son ignorance, elle ne devrait pas du moins se donner le tort de repousser la lumière qui lui vient par une autre voie.

Ce n'est pas le lieu de traiter dés rapports de la religion naturelle avec la religion surnaturelle. Plusieurs écrivains catholiques ont nié la pre-

(1) La Relig, mt,, p. 29.

niière, parce qu'ils la trouTaient pauvre, dénuée, manquant presque du nécessaire. Il ne leur semblait pas que le petit nombre de vérités écrites dans la conscience humaine avec tant de lacunes, et souvent en caractères si obscurs, pût constituer une religion. En cela nos richesses nous trompent. Accoutumés que nous sommes à cette abondance de lumières que la révélation a répandues, à cette profusion d'institutions saintes et de moyens de ^lut dont nous a dotés le christianisme, nous pouvons à peine nous faire à Tidée de cette pénurie où rhomme aurait vécu, s'il avait été réduit à ses seules ressources. Pourtant Dieu aurait pu le laisser à sa propre indigence. 11 importe de le redire, quoique peut-être il en coûte à notre orgueil de l'avouer ; cette vérité sera utile, soit pour nous faire comprendre à nous-mêmes nos obligations envers la révélation divine, soit pour ôter à nos adversaires tout lieu de prétendre qu'en exaltant l'ordre surnaturel nous méconnaissons, nous mutilons les forces de la nature.

La nécessité d'embrasser une autre foi que celle dont nous trouvons les éléments en nous-mêmes ne vient donc pas de l'insuilisance absolue de celle-ci, mais bien de son insuffisance relative. Si Dieu n'a pas parlé, s'il n'a pas élevé l'homme audessus de lui-même^ contentons-nous d'être phi-

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losophes, attachons-nous exclusivement à la relif^ion naturelle, à la bonne heure! Mais si tout proclame que le Créateur a voulu davantage , s'il nous a fait une destinée plus haute et des obligâtions plus étendues, qui sommes-nous pour vouloir briser Tharmonie de ses desseins, et pour substituer à sa volonté bienveillante notre volonté lâche ou perverse?

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