‹ La liberté de l'esprit humain dans la foi catholiqueChapitre 13 sur 48 · DU DOUTE MÉTHODIQUE EN MATIÈRE DE FOI · texte numérisé non relu

DU DOUTE MÉTHODIQUE EN MATIÈRE DE FOI

Notion véritable du doute méthodique. - Il est beaucoup pins ancien que Descartes. - Peut-on l'appliquer aux matières religieuses?

— Dans quelles conditions : - pour l'incrédule? - pour le fidèle?

— La religion ne peut rien y perdre et doit tout y gagner.

Le doute méthodique a été, nous dit-on, comme le sigoal et le premier acte de notre affranchissement intellectuel (1). Autant on fait gloire à Descartes de l'avoir le premier établi à la base même de la science rationnelle, autant on s'élève contre l^s défenseurs du dogme et de la tradition, que Ton regarde comme systématiquement hostiles à toute recherche de cette nature. II semble que la question d'indépendance pour la pensée humaine soit intimement liée à celle-là. Aussi importe-t-il de lever les équivoques et de faire disparaître des conflits de mots trop fréquents en cette matière,

(1) Dict. des science phil.j au mot Doute,

Nous n'entamerons pas une polémique au sujet de Descartes lui-même. Il y a dans le Discours sur la méthode des expressions susceptibles d'une interprétation plus ou moins large, et dont il est difficile de préciser le sens. L'auteur a-t-il véritablement fait table rase de toutes ses convictions, ou s'est-il borné à suspendre méthodiquement son jugement, jusqu'à ce qu'il eût trouvé des raisons solides pour se rassurer? En d'autres termes, y a-t-il eu un moment où, de fait, il ne croyait plus à rien, tout en se conformant extérieurement aux exigences de la foi, et aux coutumes qu'il trouvait' établies autour de lui ? ou bien était-ce simplement un doute fictif, hypothétique, n'atteignant pas les profondeurs de la conscience, et demeurant dans les haufteurs toujours sereines.de la pure spéculation? Voilà une question fort intéressaiite sans doute : ce que nous avons dit dans l'Introduction suffit, car bous avons â nous occuper des principes, et non des personnes.

Le doute méthodique, tel que nous le concevons, et tel qu'il est dans la nature de la science, ne consiste pas à remettre réellement en question le» vérités dont on avait préalablement la certitude, mais à les étudier comme si Ton n'en était pas convaincu, afin* de trouver les bases

DANS LA FOI CATHOLIQUE. I8d

solides de nos croyances. C'est une suspension volontaire et fictive du jugement, un état provisionnel et momentané, i}iie opération dans laquelle Tesprit se dédouble, en quelque sorte, luimême, laissant d'un côté Thomme réel, qui continue à croire, à agir comme il le faisait auparavant, et posant d'autre part le philosophe, qui veut se rendre compte de tout et n'admet rien sans de bonnes preuves. Ainsi la personne demeure intacte ; jnais à c^té d'elle il y a comme un esprit impersonnel, qui en est détaché, et qui attend, pour se décider, qu'il ait vu briller les clartés de l'évidettce.

Ce doute ainsi expliqué est bi^ plus ancien que Descartes. 11 forme la méthode même de saint Thomas dans sa Somme théologiqm. Car on eoki que chaque question y est d'abord présentée sous une forme dubitative : An Deus sit, utrum sit infir nituSj tUrum anima hwm^/na sit corpus^ etc. ; pmk viennenA les motifs qui peuvent confirmer le doute, et c'est seulement après les avoir pesés ei réfutés, que l'esprit se trouve en possession d*une solution certaine. Cette izianière ée procéder est invariablement suivie par TAnge de l'école ; ses précurseurs l'avaient déjà ooo&ue ot constammeal; employée. Qu'on lise les eommentaires d'Albert le Grand et du Maitre des seotenoes, le Sic el wm

d'Abailard, ou les traités plus anciens de Técole de Sainl-Victor, de Pierre de Poitiers et de saint Anselme, partout on retrouvera, plus ou moins nettement accusée, la même marche, la même méthode.

A vrai dire, c'est celle de l'esprit humain luimême, du moment qu'il raisonne. Toute thèse qu'il s'agit de prouver, est d'abord considérée comme une proposition dont la vérité est hypothétique, du moins en un certain sens et à un certain point de vue ; autrement tout examen libre et sérieux deviendrait impossible ; nous n'aurions qu'un jeu d'esprit, une opération insignifiante et un simulacre de démonstration.

Prétendrait-on que les matières religieuses font exception à cette règle? Autant vaudrait renier toute théologie. En soumettant les articles de la foi à ce contrôle, nous ne faisons injure ni à la parole de Dieu, ni à l'autorité de TÉglise : car c'est un devoir de l'homme raisonnable de se prouver à lui-même que Dieu existe^ et qu'il s'est fait entendre, que rÉghse est une institution surnaturelle et qu'elle a droit de nous enseigner. Chercher dans l'histoire et dans la raison des motifs de cette double croyance, ce n'est pas nier la religion, c'est en établir les préliminaires ; et, si l'étude est calme^ si elle se poursuit de bonne foi et d'une

manière intelligente, loin d'ébranler l'édifice des convictions, elle fortiûera les ouvrages avancés qui le rendent inattaquable.

Nous ne disons pas, sans doute, que tout homme doive faire une pareille épreuve. Il est bon nombre d'esprits faibles à qui elle serait funeste ; la multitude se compose d'ignorants, pour qui une pareille tâche serait une entreprise impossible. A ceux-là il suffit de croire d'après le témoignage d'une autorité, qui se justifie bien assez à leurs yeux, et que le bon sens tout seul apprécie. Dieu, en envoyant à l'homme sa lumière, ne l'a point cachée sous le boisseau ; la cité qu'il a bâtie, est sur la montagne, où tous peuvent l'apercevoir sans beaucoup d'efforts; aussi cette simple et raisonnable adhésion à la vérité qui éclate, a été et sera toujours le salut du grand nombre.

Mais il est aussi des intelligences plus développées, que les conditions vulgaires ne satisfont pas. C'est peu pour elles d'avoir la foi^ il leur faut une foi raisonnée, une foi qui ait conscience d elle-même, de ses motifs, de sa nécessité, de ses rapports avec l'esprit humain et de la manière dont elle y est reliée; pour de telles âmes, l'examen dont nous parlons devient indispensable ; au lieu de remettre en question si un homme instruit et de bonne foi le peut entreprendre, il vaut bien

142 LA LIBËSTÉ DE l'BSPBIT HUMAIX

mieux chercher les conditions dans lesquelles il le fera sans péril.

Deux hypothèses se présant^it : ou celui qui aborde l'étude du ehristianisme est déjà croyant, ou il ne Test pas encore.

Dans cette dernière supposition, le doute n'est pas seulement naéthodique, il est réel ; en le considérant, nous sortirions du suj^ qui nous occupe. C'est une lacune , trop ordinaire dans l'éducation qu'il faut combler en s'instrukant ; ce sont peut être des idées fausses, amassées au contact de Timpiété, qu'il faut dissiper en s'éclairant; c'est tout cet ensemble d'objections banales, de préventions puisées dans le commerce du mondie, de convictions hasardées et reposant sur des principes ruineux^ dont il est indispensable de se défaire ; travail lent et pénible peut-être, mais où la grâce aide puissamment une volonté droite, et qui ne peut manquer d'aboutir à d'heureux résultats, si Ton a soin de recourir aux sources les plus pures, comme anssi d'interroger les véritables interprètes de la doctrine.

En s'y prenant de la sarte nous osons promettre que la liberté de l'esprit ne sera nullement entamée ; elle-même, au contraire^ si elle n'est liée par la passion ou retenue par le respect bumain, conduira jusqu a rÉvaiigile. Courbant devant Jésus^

Christ son intelligence yanume, rhomme ne fera pas tm acte d'eselave ^ jamais au contraire il n'aura donné l'exemple d'une plus haute ni d'une pUia noble indépendance*

Mais voici un croyant fidèle, enfaot de TÉglise depuis sa naissance ; celui-là , bous dit-on, n'est 1^6 libre , car les principes de sa foi lui défendent de déposer, ne fût-ce que pour un moiaent, le fardeau de ses croyances. Or, comment examiner, s'il ne s'affranchit? Comment poursuivre impartialement ses recherches, alors que le joug des idées chrétiennes pèse confitammeot mr lui, quand sa conscience lui interdit rigoureusement toute espèce de doute^ sur im point quelconque de la doctrine?

La réponse à cette difficulté, commune à bieB des esprits., se trouve dans la notion même que BOUS avonfi précédemment développée» Non, le catholique qui veut examiner sérieustement sa religion, ne commencera paà par s'en défaire. Quelle raison l'obligerait d'agir ainsi? Il n'a aucun motif de douter , et il en a beanceop de eon^ timuer à croire^ Car^ quoi^pi'il ne puisse se rendre compte de tout , il V4^t, du moins confusément, cme multitude de ^mmcs propres à le raesurer. TouAefileSipreufves de crédibilité sedressent devant aeft regards, hkm qnlA n'en ait encore constaté ni le

144 LA LIBERTÉ VE L'esPBIT HLMAIiV

poids, ni la valeur incontestable. Et quand même, du côté de la science ou du côté de l'histoire, s'élèveraient des objections qui lui sembleraient invincibles^ il sait d'avance que les solutions existent, tout en ne lui étant pas connues. Il s'en rapporté provisoirement à Tautorité, au témoignage. II n'a garde ^ devant une montagne qui ferme sa marche, de nier Texistence des régions dont elle lui dérobe la vue ; le soleil qu'il cherche est encore sous l'horizon ; mais il ne tardera pas à se lever, et, parce que l'aurore ne brille pas de tout son éclat ce n'est pas une raison de douter de la lumière.

A part cette différence, les études de l'incrédule et celles du croyant procéderont de la même manière. Ce sera le même sérieux dans l'examen des démonstrations, la même sévérité dans l'adoption des preuves. De part et d'autre, on ne se rendra qu'à des raisons péremptoires et qui excluent tout danger d'erreur.

La religion n'a rien à redouter d'un semblable travail : car ses fondements, posés par la main de Dieu, sont inébranlables; plirs on les dégagera, plus leur solidité à toute épreuve se montrera au grand jour. Aussi voyons-nous souvent que^ dans les classes instruites , les conversions sont l'œuvre d'une science plus avancée, ramenant à la foi, sui-

vant le mot de Bacon, ceux que de premières études historiques ou philosophiques en avaient éloignés.

Une seule chose peut mettre obstacle à ce résultat : c*est une idée préconçue^ dans laquelle on s'obstine. Quiconque juge à priori que le surnaturel répugne , que le merveilleux est absurde , que les mystères sont un tissu de contradictions, est évidemment incapable de voir la lumière se faire dans ses études religieuses. Il ressemble à celui qui lirait un livre de philosophie spiritualiste^ bien décidé à y trouver que Tâme n'existe pas, et qu'il est ridicule d'admettre d'autres réalités que la matière. Un esprit ainsi prévenu n'a ni l'impartiaUté, ni la liberté suffisante pour arriver à saisir ce qu'il s'imagine vouloir comprendre. Comme il cherche moins la vérité que la confirmation de ses erreurs, il ne peut guère manquer de tourner à son propre sens les choses qui y sont le plus opposées. C'est ce qui explique comment les mêmes recherches ouvrent les yeux aux hommes de bonne foi et aveuglent les esprits obstinés, convertissent les uns, affermissent les autres dans leurs dispositions incrédules.

Mais quelle marque éclatante de la vérité de nos dogmes, que, pour la reconnaître, il suffise de ne pas nourrir contre elle des préjugés volon-

146 LA LIBERTÉ DE l'eSPRIT HUMAIN, ETC.

taires! Vous doutez de la divinité de Jésus -Chriet? Pour vous en canvamcre, je neveux qu'une cbose: ne soyez pas intéressé à trouver que Jésus-Christ n'est qu'un bomme. Vous hésitez, sur la vie future? Pour faire évanouir toutes vos ebjectioos, mettez-vous en état de n'avoir pas à la redouter. Eafin ^ les mystères vous semblent difficiles à croire? l'idée du surnaturel est antipathique à vos opinions? Je dis seulement : Ne prononcez pas avant de connaître* Voyez si la notion que i^ous avez de toutes ces choses n'est pas précisément le contre-pied de ce que le christianisme enseigne. Du momeiit que vous voudrez approfondir l'objet de notre foi, vous reconnaîtrez que rien n'est plus éloigné des incohérences que vous pensiez y apercevoir. Non-seulement, en devenant chrétien, vous demeurerez philosophe, mais vous comprendrez que le chrétien est seul vraiment conséquent^ et seul, jtihsqu'au bout, philosophe. Tout autre n'écoute sa raison et n'exerce sa liberté qu'à demi ; il s'arrête à la moitié du chemin qui conduit à l'affranehissemenl et qui fait trouver la sagesse.

Page 1