LES DROITS ET LES LIMITES DE LA RAISON
Bref de Pie IX contre le D' Frohschammer. — Droits de la raison établis. — Son domaine. — Il ne nuit pas à celui de la foi. — Sa liberté. —^ Limites du domaine de la raison. — Bornai que sa liberté doit respecter. — Opportunité de ces décisions.
Au mois de décembre 1862^ le chef suprême de TÉglise, auquel les tribulations présentes ne sauraient faire perdre de Yue les grands intérêts delà doctrine et de la vérité, adressait à Mgr Tarehevêque de Munich une pièce importante qui n'a été rendue puMique que le 31 mars de Tannée soiTa»te(l).
Ce document a causé en Allemagne une vive sensation^ et il est destiné à avoir dans le monde entier un immense retentissement. JaiQads en effet, jusqu'à ce jour^ l'autorité apostolique n'ayait circonscrit d'une main si ferme et si nette le domaine
(1) Nous donnons dans l'Appendice la traduction de cette pièce tout entière.
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de la raison et celui de la foi; jamais, si je puis m'exprimer de la sorte, la topographie de la science sacrée et de la science profane n*a\ait été tracée avec des contours aussi définis et des lignes aussi saillantes. Nous ne pouvons donc mieux terminer cette première parlie qu'en développant la doctrine contenue dans la Lettre de Pie IX.
Pour tout catholique, il y a là une règle sûre et un enseignement fondamental (1). Et^ quant à ceux qui ne reconnaissent pas le principe d'autorité dont Dieu a doté son Église, ils ne pourront du moins s'empêcher d'admirer, dans ce monument doctrinal, non-seulement la haute sagesse, le sens élevé qui préside aux décisions émanées de Rome, maisencoreTesprit libéral qui serévèledans toute l'altitude du catholicisme, son respect pour l'homme et pour la raison, la valeur qu'il attribue à notre intelligence, la justice qu'il rend à tous les dons naturels qui nous viennent de la création.
Nous osons le dire : quoique ce jugement ait pour objet de réprimer les exagérations d'un écrivain quiexaltait, au delà de toute justice, les forces de l'esprit humain, il n'était pas possible de rendre
(1) Nous ne voulons pas dire que la pièce que nous examinons, ait les carnctères requis pour constituer une décision infaillible; mais, si Pie IX n'a pas prétendu prononcer ex cathedra, ses ordres n'en sont pas moins obligatoires pour ceux à qui ils s'adressent, et sa voix n'en a pas moins droit d'être entendue de tous.
à ces mêmes forces, dans leur mesure légitime, un plus solennel ni un plus éloquent hommage.
C'est à ce point de vue absolu, universel, que j'envisagerai la Lettre apostolique du 1 1 décembre. Ce chapitre n'aura point un caractère polémique ; je ne parlerai des erreurs du docteur Frohschammer qu'autant qu'il sera nécessaire pour faire comprendre la doctrine opposée : car, lorsque le souffle de Pierre vient de renverser un athlète, d'ailleurs vigoureux, qui peut encore se relever et rendre à l'Église d'importants services, le triomphe facile et peu coûteux qu'on obtiendrait en lui portant un dernier coup, n'a rien qui soit capable d'exciter mon envie.
Plaçons-nous tout de suite à une plus grande hauteur. Oubliant les questions d'écoles et de personnes, efforçons-nous d'établir, dans une pleine lumière, ces éternels principes que le pontife romain a puisés aux sources de la tradition, et qui n'ont jamais cessé de guider, dans sa marche, la véritable apologétique chrétienne.
On a dit, en parlant de Tenfant, qu'il n'a point de droits, mais seulement des devoirs. Ceux qui exagéraient la tutelle sous laquelle doit vivre la raison, lui auraient volontiers appliqué cette parole. Aussi bien, à les entendre, sa faiblesse ressemble à celle du premier âge ; seule elle ne sau-
rait faire un pas, et il faut qu'elle soit toujcwirs menée à la lisière.
Pie IX, appuyé sur les tfeioignages des docteurs, et avec cette intuition sûre du vrai, également éloignée des excès contraires, fie fa^WTise en rien ces opinions immodérées. Il reconnaît sans peine les droits de la raison et ceux de la philosophie, ratianis et philosophicœ disciplinœ jwra. Quiconque, dit-il, se borne à les revendiquer, à les soutenir, ne mérite que dies éioges. Car la vraie et saine philosophie a sa place marquée dans rhunaanilé, et cette place est grande, elle est magnifique. C'est à ia raison humaine de se mettre à la poursuite de la vérité, avec toute l'ardeur que mérite cette recherche- Si, parla chute primitive, sa lumière s'est obscurcie, elle est loin pourtant d'avoir été éteinte ; cultivée avec soin, développée dans le sens de sa rectitude naturelle^ rintellîgence embrassera stm objet, percevra des vérités en grand nombre, et, lorsqu'elle tes aura comprises clairement, elle s'en fera un point de départ pour agrandir le cercle de ses connaissances.
L'existence de Dieu, sa nature et ses attributs appartiennent sans doute à l'-eiweignement de la foi ; mais ces dogmes peuvent awsî être démontrés par des preuves que la raison tire de sesprincipes. Non contente de les établir^ c4ie les justifie et les
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défend ; et par là^ elle prépare une adhésion plus ferme et plus droite de l'intelligence à ces mêmes vérités, au moment où elle les rencontrera dans son sjmbole ; quant aux articles plus mystérieux dont la foi seule est capable de donner la première notion, si l'esprit humain ne les comprend pas entièrement, il peut du moins les saisir dans une certaine mesure.
Certes, nous voilà bien loin de ces imputations calomnieuses où Ton accuse TÉglise de méconnaître la valeur de la raison et de battre en brèche son autorité. Que peuvent réclamer pour elle ses patrons les plus déclarés, qui ne soit d'avance avoué par le pontife ? Est-ce la puissance naturelle d'arriver au vrai? Est-ce un objet défini, un terrain déterminé où l'esprit pourra s'établir comme chez lui^ et d'où son regard embrassera tout ce que peuvent atteindre les instruments de la connaissance humaine?
Celui qui ne défend la raison qu'au nom de la raison même, ne saurait dépasser ces exigences. Mais la doctrine catholique, outre ce champ qu'elle lui abandonne^ lui oi;ivre encore d'autres, espaces. Là, il est vrai, -ce n'est plus la même clarté, mais pourtant ce n'est pas non plus une barrière de ténèbres. Devant le philosophe, l'horizon était fermé à la limite de nos idées naturelles ; l'homme de la
foi, sans rien perdre de cet ensemble, voit par delà un autre monde ^ où les objets lui apparaissent éclairés par un autre soleil plus vif, plus radieux; s'il ne les discerne pas tous également, cela tient à la faiblesse de son organe et au lointain où ils sont placés. Toujours est-il pourtant qu'il en découvre quelque chose, et, des profondeurs même où il ne peut pénétrer, lui arrive une lumière abondante pour mieux voir ce qu'il a sous les yeux et pour en mieux comprendre les harmonies.
Mais, nous dira-t-on sans doute, le domaine que vous attribuez à la raison est, en partie du moins, celui que vous revendiquez pour la foi? Par là même, ne reprenez-vous pas d'une main tous les avantages que vous semblez accorder de l'autre? Que de conflits vont naître de ces droits litigieux! Sur Dieu, sur sa nature, sur ses attributs, la révélation impose ses données, rintelligence humaine apporte et établit les siennes? En cas de contestation, à qui accordez-vous le droit de prononcer? Si c'est à la raison, que deviendra la foi ? Et si c'est à la foi , que devient l'affirmation propre à la raison et son indépendance naturelle ?
Ceux qui nous font cette difficulté ne se rendent pas suffisamment compte de l'unité que le Créa-
teur a mise dans son œuvre. En dotant l'homme de deux moyens différents de connaître, en lui
permettant, pour ainsi dire , de poser un pied dans I^ordre naturel et l'autre dans un ordre supérieur à la nature, il n'a yôuIu ni scinder son esprit, ni • l'exposer à être emporté tout entier d'un seul côté, par une influence exclusive.
Le chrétien raisonnable et soumis ressemble à un musicien habile à jouer de deux instruments, et qui prend tantôt l'un, tantôt l'autre, pour exécuter un motif donné. Ces instruments peuvent encore être associés d'une manière plus étroite; en touchant un seul clavier, la main les fait parler à la fois ; tous deux disent la même chose, mais non sur le même ton, ni dans la même langue. Si par hasard ils ne s'accordent plus, il faut ramener, celui qui s'égare à la loi écrite, je veux dire, à la partition placée sous les yeux de l'exécutant, ou à la loi formulée dans sa pensée , savoir les relations des nombres et la science de l'harmonie.
Tout de même, le croyant, •pour atteindre la vérité et pour la rendre, dispose de deux instruments et comme de deux facultés distinctes.
Mais, malgré la différence de leurs procédés, il y a accord parfait dans les résultats. Ce sont des idiomes divers , dans lesquels il dit une seule et même chose. S'il y avait dissonance, c'est que la loi propre à chacun ne serait plus observée. Il faudrait ramener l'idiome de la foi à la règle extérieure
du texte sacré, et de son interprétation légitime; ou bien il faudrait ramener le langage de la raison à la loi intérieure de Tévidence philosophique.
Tant qu'on restera dans cet ordre, il n'y a de péril ni pour les droits de Tintelligence ni pour ceux de la révélation. La propriété de ce vaste domaine, commun à toutes deux, demeure , en un certain sens, indivise ; mais l'usufruit de chacune est intact. En se rencontrant sur le même terrain, elles ne se causeront aucune gêne. Tout au contraire^ elles se donneront la main, et se prêteront appui^ en sorte que Tune et Tautre pourront pousser plus loin l'exploitation de ce qui leur est propre.
C'est ce que la Lettre apostolique nous indique, quand elle appelle la raison à affermir la voie qui conduit à une possession plus sûre et plus complète du dogme, viam munire ad hœc dogmata rectius tenenda; et qu'en même temps, elle montre la foi manifestant à l'homme des vérités mystérieuses, qu'elle seule a trouvées, mais dont les ombres ne sont pas néanmoins, pour l'intelligence humaine^ sans quelque lumière : reconditiora dogmata quœ sola fîde primum percipi possunt^ aitquo modo a ratione intelligantur.
Le philosophe de Kœnigsberg, intervenant un jour dans la querelle des Facultés en Prusse, s'exprimait ainsi : c( On a appelé la raison servante
de la théologie. La question est de savoir si elle doit suivre, pour lui porter la queue, ou marcher devant, pour porterie flambeau (1). »
Kant n'aurait pas à se plaindre du rôle assigné par Pie IX à celle dont il épousait si chaudement la cause. N'est-ce pas à elle, en efiEet, qu'est remis le soin d'éclairer la route? Oui, elle porte le flambeau, mais seulement jusqu'à ce qu'elle arrive aux appartements réservés, dont l'entrée n.c Uii «Bt point permise^ ainsi que le remarquait saint Jean Chrysostome (2). Tant qu'elle est sur une terre assez ferme pour que son pied puisse s'y poser sûrement, rien n'empêche qu'elle ne prenne les devants, et ne signale tout ce qui se rencontre sur la voie; mais au moment où le sol se dérobe, il faut bien qu'elle s'arrête, et laisse passer seule la théologie : car celle-ci a des aile& qui la portent plus haut et plus loin. Au reste, si la raison ne peut l'accompagner partout, elle pourra du moins la suivre des yeux, et apercevoir confusément les horizons qu'on lui découvre. Dans cette association des deux sciences, la condition faite à la philosophie n'a rien que d'hono-
(1) Kant, Streit der Facultat.
(2) Nobis revelavit Deus per Spiritum suum, non per extemam sapientiam. Ipsa enim, taaquam aocina qusedam oontempta, non permissa fait intus ingredi et mjsteria dominica inspicereu (Ghrys., in I Cor.. Vom, \n.)
166 LA LIBERTÉ DE l'eSPBIT HUMAIN
rable, et nous ne voyons. pas quel champ plus vaste elle pourrait légitimement réclamer.
Ce qu'on craint le plus pour la raison devenue chrétienne, c'est que sa liberté ne soit amoindrie. Sur ce points comme sur ceux qui précèdent, la doctrine romaine écarte d'emblée toutes les objections qu'on pourrait faire.
Qu'est-ce qui constitue la liberté des investigations rationnelles?
Prendre pour point de départ les principes dont
la raison est en possession, procéder par la méthode qui lui convient^ conclure sans qu'on la force de reculer devant l'affirmation du vrai, enfin ne rien admettre comme sien que ce qui lui est acquis par ses propres ressources.
Quand la pensée jouira de tous ces avantages^ que pourra-t-elle souhaiter de plus? Se mouvant à Taise, dans toute la sphère qu'elle est appelée à parcourir, rattachant toutes ses connaissances aux points fixes qu'elle a posés à l'origine, sans que, dans» la longue chaîne de ses déductions, aucun anneau se puisse glisser qui ne soit lié à ce qui suit et rivé à ce qui précède, n'est-elle pas dans les conditions les plus complètes de sécurité et d'indépendance ?
Or c'est là ce que le pontife romain ne dispute point à la philosophie.
DANS LA FOI CATHOLIQl'E. 167
La théorie du docteur Frohschammer serait irréprochable, s'il se bornait à établir le droit qui appartient à la philosophie, comme aux autres sciences, d'user de ses principes, de suivre sa méthode, de tirer ses conclusions; si la liberté qu'il revendique pour elle consistait seulement à se renfermer dans son droit, à ne rien admettre dans 1^ corps de son enseignement qui provienne d'une autre source, rien qui n'ait été acquis d'après les procédés qu'elle reconnaît comme siens. Cette liberté est approuvée, elle est déclarée juste . et légitime.
Mais ce qui est rejeté, comme tout à fait intolérable, c'est une licence qui ne ressemble en rien à ces alhires franches et dégagées. Si on soutient que la philosophie a le droit de contredire les enseignements de la révélation et de l'Église, ou de les révoquer en doute, parce qu'elle n'en a pas l'intelligence, ou de repousser le jugement que l'autorité ecclésiastique a trouvé nécessaire de porter sur telle opinion, jusqu'alors libre dans l'école, il y a la empiétement, ou plutôt révolte de la raison contre l'institution divine. Dire que l'Église ne doit jamais prononcer contre la philosophie, mais bien tolérer ses erreurs et lui laisser à ellemême le soin de les corriger, c'est briser toute espèce de frein, c'est permettre au philosophe
Ini-même de s'affranchir de toute loi , puisque en lai seulement la liberté de la philosophie devient une réalité concrète.
On le voit, à moins d'abdiquer entièreraenty Tantorité catholique ne saurait tenir un autre langage. Que demande-t-elle en effet i la raison? Deux choses : 1** de rester chez elle, et par conséquent de ne pas susciter d'opposition contre les actes d'une puissance indépendante \ 2"* de reconnaître l'existence de cette puissance et sa sozerai- . neté sur certaines matières, qui peut-être sont aussi du ressort de la science naturelle. Ceci exige quelques explications.
Quand l'Église, ou ceux qui la représentent, condamnent une opinion philosophique jtisque-là tolérée, cen*est de sa part ni un abus de pouvoir, ni un exercice de juridiction dépassant ses justes limites. L'autorité qui parie est sar son terrain ; elle n'ignore pas que ce terrain est mixte, mais elle dit à la science qui le possède en même temps qu'elle : Vous ne pouvez interpréter vos droits de telle manière, sans vous écarter du vrai et sans me faire tort; j'ai la charge de conserver au monde le dépôt de la révélation , et ce dépôt serait menacé si vous propagiez telle doctrine hasardée ou fausse j voici donc une ligne de démarcation que vous ne franchirez pas ; autrement tout accord est romps.
6t, au lieu d'être une puissance conservatrice, vous devenez une puissance révolutionnaire.
Attribuer à renseignement révélé le droit de faire entendre ces avertissements, c'est simplement lui reconnaître le droit de se défendre. Car, dans ces moments de crise où la philosophie se prend à tout contester, lorsqu'elle remue, pour ainsi dire, ciel et terre, bouleverse les idées reçues et va jusqu'à nier les principes les plus évidents, que deviendra la vérité religieuse, si elle n'a pas la possibilité de rappeler à l'ordre la science humaine qui s'égare? Nous croyons que, à bien prendre les choses , on ne trouvera là que l'application d'une règle élémentaire d'équité, qui se trouve inscrite dans tous nos codes.
11 faut se rappeler que l'ordre surnaturel a pour base et pour support nécessaire un certain nombre de principes de l'ordre naturel. On ne pourrait ébranler cette base sans menacer de ruine tout l'édifice. C'est encore, si l'on veut, comme un mur mitoyen, auquel une des parties n'a pas droit de toucher, quand l'autre fait entendre de légitimes réclamations.
Sans doute, la philosophie n'est pas tenue d'admettre, comme une démonstration rationnelle, la décision prononcée par l'ËgUse ; mais elle est du moins tenue d'y voir une opposition formée par
un tiers ayant droit de veto dans la question. Cette opposition ne peut être éludée sous prétexte qu'on est philosophe ; le chrétien est avant tout enfant de l'Église, il ne saurait, sans manquer à son devoir, méconnaître l'autorité de sa mère. En s'y soumettant, il ne perd rien de sa liberté, pas plus que le propriétaire d'un champ, en respectant le domaine du propriétaire voisin, ne renonce à la sienne. Entendre les choses autrement, c'est proclamer l'anarchi.e, et, sous prétexte d'émancipation, renverser toutes les bornes posées par la main même de la justice.
Mais si les interprètes de la révélation peuvent et doivent même, en certaines circonstances, intervenir dans les débats philosophiques^ et s'opposer à des actes dont les conséquences atteindraient le dépôt de la foi, est-ce que la raison, de son côté, n'aura pas des droits analogues? ne lui sera-t-il pas permis de mettre le scellé sur quelques-unes de ses découvertes, de peur qu'on n'entame son héritage? ou bien ne pourra-t-elle pénétrer jusque dans le mystère des dogmes et revendiquer, comme son bien propre, les vérités d'un ordre supérieur?
Toutes ces questions sont résolues dans la Lettre apostolique de Pie IX. Après avoir énergiquement affirmé les droits de la raison, le Père
commun des fidèles nous indique ses limites.
Et d'abord, il y a une barrière qu'il lui est absolument interdit de franchir : c'est celle qui sépare Tordre de la nature de Tordre surnaturel. Que Tintelligence humaine se donne carrière dans les vastes espaces de la création, que. sous le mobile rideau des apparences sensibles, elle aperçoive les invisibles substances et les forces cachées qui font tout mouvoir, qu'au delà de l'organisme humain elle voie l'âme qui en tient les fils, et que, derrière cet autre organisme qu'on appelle le monde, elle aille atteindre Dieu qui en dirige les ressorts : elle est ici dans sa sphère propre* et ne dépasse point les bornes qui lui sont assignées.
Mais l'homme naturel n'est qu'un piédestal destiné à porter la statue vivante et animée du Christ ; mais l'univers^ avec ses grands spectacles et ses inimitables harmonies, n'est que Tombre d'une création plus splendide et plus lumineuse, où se révèlent d'autres cieux et une autre terre, où Thumanité apparaît, non plus avec cette taille que nous lui connaissons, mais avec ces majestueuses proportions et cette incomparable grandeur que la grâce lui donne. Là , pour parler le langage de l'Eglise, elle se montre à nous élevée; là elle entre avec la Divinité dans un commerce
intiièe et dans de mystérieuses communications, qui doivent être un jour sa gloire définitive comme sa béatitude.
Il s'agit de savoir si la raison peut porter son vol jusqu'à ces régions sublimes.
Oui, répondaient sans hésiter quelques docteurs. Et^ dans leur pensée, cette fin dernière révélée par le christianisme, ce mystère du Dieu- Homme, principe et pivot de Tordre surnaturel, pouvaient descendre jusqu'à la portée de notre regard ; il n'y aurait eu là plus riea d'inaccessible; en sorte que toutes ces vérités auraient formé désormais comme un département spécial des études philosophiques.
Du moins, disaient-ils, une fois que l'humanité a reçu des nouvelles de ce monde supérieur, elle est en mesure de s'en rendre compte, de s'en prouver l'existence par ses propres principes, et sans recourir à l'autorité qui la lui annonce.
Supposons un contemporain de Christophe Colomb, qui, ayant appris quelque chose delà grande découverte, serait parvenu, par ses calculs personnels, à. prouver mathématiquement tout ce que la renommée en racontait ; à tracer, d'après les seules inductions de son génie, une carte exacte du D<mveau monde : c*est à peu près de la sorte que le docteur Frohschammer et ses adhérents pensaient
rétablir, parles seules forces de la raison, tout Tédifice dogmatique^ construit d'abord sur les assises de la foi.
Le Bref adressé à Tarchevêque de Munich proteste hautement contre cette erreur. Non, s'écrie, avec la tradition entière, le chef de TÉglise, non, ia raison livrée à elle-même ne saura jamais atteindre un pareil objet, ni en faire la matière d'une science purement naturelle. C'est l'Écriture qui le déclare, partout où elle nous parle de ce mystère caché à toutes les générations et dérobé à la coni^issance des siècles ; de cette révélation, faite par le Fils unique et puisée dans le sein du Père *, de cette sagesse, qu'aucun des princes du monde n'a possédée, mais que nous a manifestée l'Esprit qui sonde les profondeurs de Dieu, comme l'esprit humain sonde les profondeurs de l'homme. Les Pères n'ont qu'une voix pour proclamer la même vérité : ils confessent, avec saint Ambrolse, qu'en présence des secrets divins la pensée de Thomme se tait^ sa parole expire; et non pas seulement la pensée humaine, mais aussi l'intelligence angélique (1).
C'est que, comme nous l'avons dit ailleurs, il y
(1) Mihi enim împossibile est generationia scire seeretum : mens déficit, Yox silet, non mea tantum, sed et angelorum. (S. Ambros., 4# Fide, lib. I, c. x.)
a entre Têtre créé et les choses surnaturelles un abîme que la bienveillance divine peut combler, mais qu'aucun effort humain ne saurait franchir. Nous avons bien pu, à Taide de nos puissants télescopes, abaisser les astres du ciel, les amener sous notre regard et les forcer, pour ainsi dire, à dévoiler leurs mystères ; de nouvelles découvertes viendront probablement perfectionner nos moyens d'étude, et nous mettront en état de pousser l'investigation jusqu'à une limite qu'il est encore impossible de fixer. Mais quand il s'agit de ces soleils qui brillent au firmament du monde surnaturel, ne nous attendons pas qu'ils en descendront sur notre ordre. Les mystères sont, sans doute, pour Dieu, autant de foyers lumineux; ils ont beau s'approcher de nous, l'infirmité de nos yeux est telle qu'ils nous apparaîtront toujours comme des points obscurs ; la parole divine, en leur prêtant son éclat, peut seule en dissiper partiellement les ombres ; et, du moment que le reflet céleste cesserait de les illuminer, tout rentrerait pour nous dans l'obscurité la plus profonde.
Ainsi, ce que la raison peut y découvrir, ce n'est ni par sa propre vertu, ni par une intuition directe qu'elle le saisit ; elle le voit, comme dans un jour réfléchi, et seulement par l'irradiation' de la vérité révélée. « Il est vrai, dit à ce sujet saint
Jean Chrysostome, les yeux de Thomme ont leur beauté, ils sont doués d'une énei^ique puissance. Mais s'ils prétendaient voir en se passant de la lumière, leur beauté ne leur servirait à rien ; leur vigueur, loin de leur être utile^ ne ferait que se fatiguer sans résultat. Ainsi Vàme qui voudra voir les choses surnaturelles, indépendamment de l'Esprit- Saint, ne sera pour elle-même qu'un obstacle ( 1 ) . »
Le souverain pontife conclut avec grande vérité : « Il est tout à fait contraire à la doctrine catholique de dire que tous les dogmes chrétiens, sans distinction, sont l'objet de la science naturelle ou de la philosophie ; que la raison humaine, moyennant une culture purement historique et la proposition de ces dogmes, comme matière à ses études, peut, en vertu de ses propres ressources, arriver à la science proprement dite de ce qu'il y a en eux de plus caché et de plus mystérieux. »
Si l'objet de la raison humaine n'est pas infini, sa liberté ne saurait non plus être illimitée. En proclamant qu'elle a des bornes, nous ne faisons,
(1) Etenim oculi pulehri et utiles sunt; sed si voluerint sine luce videre, nihil juvat illos pulchritudo vel propria virtus , imo etiam ladit. Sic anima, si voluerit sine Spiritu videre, sibi impedimento est. (Chrts., in ICor: Hom, vu.)
166 LA LIBERTÉ DE l'eSPBIT HUMALV
du reste ) qu'appliquer aux spéculations de l'esprit humain une loi qui se trouve partout, dès qu'on examine l'action de la créature.
Toutes les fois qu'il n'y aura aucun péril pour la révélation, les représentants de Tautorité divine se garderont bien de circonscrire son objet ou de s'ingérer dans ses affaires. C'est là que la raison est tout à fait maîtresse, c'est là qu'elle peut, à l'aise et sans contrôle, jouir des biens que Dieu lui a donnés ; trop heureuse, si elle ne profite pas de son autonomie pour dissiper ou compromettre son héritage 1
Quoi qu'il en soit, quand elle ne jette au vent que ce qui lui appartient, la religion ne réclame pas; tout en la plaignant^ elle la laisse faire. Mais il n'en est plus de même, si l'on vient à mettre la main sur ces vérités qui intéressent à la fois la science sacrée et la science profane, l'homme naturel et l'homme surnaturel. Ici les sentinelles vigilantes que le Christ a établies, sont à leur poste; elles poussent le cri d'alarme, elles dénoncent le péril : elles appellent au secours ceux qui ont charge de veiller sur Israël, et qui doivent préserver le peuple de Dieu de toute invasion étrangère.
Il ne s'agit pas, on le comprend, de cette répression qui s'exerçait autrefois par la force. A
d'autres temps d'autres remèdes ; et l'Église, qui a pu inviter les princes à tirer le glaive contre Terreur, serait probablement la première aujourd'hui à repousser leur intervention violente en fait de doctrines. Mais le droit, qui ne vient pas à nous le fer à la main, cesse-t-il pour cela d'être un droit? Et quand il ne fait que revendiquer, dans l'homme, ce qui lui appartient essentiellement, n'est-il pas d'autant plus digne d'être respecté qu'il se montre moins empressé de recourir à la contrainte?
Nous n'avons jamais compris l'inconséquence de ces philosophes qui creusent une séparation profonde entre nos pensées et nos actes, et qui y abandonnant volontiers ceux-ci à toutes les restrictions posées par le devoir, réclament en même temps pour celles-là une liberté sans limites.
Telle était à peu près l'opinion des théologiens contre lesquels est dirigé le Bref apostolique. A leurs yeux, il y a une distinction très-importante à faire entre le philosophe et la philosophie. Le philosophe est un homme ; comme tel, du moment qu'il est chrétien, il doit se montrer soumis à l'Église et recevoir d'elle la règle de ses croyances. Mais la philosophie ne connaît point de semblables obligations. Science abstraite , imperson-
nelle, qui n'a ni chair ni os, comme il le faudrait pour donner prise au sacrement, a-t-elle reçu un baptême qui ia lie? Connaît-elle l'autorité, elle dont le premier principe est de ne s'en rapporter qu'à elle-même? La voilà donc libre de tout engagement et de toute promesse. Si elle se trompe, c'est sans doute un malheur, mais un malheur auquel TÉglise ne peut rien ; elle ne doit pas intervenir pour l'empêcher, il n'y a donc autre chose à faire qu'à laisser la philosophie revenir au vrai et se corriger elle-même.
Soutenir ces idées, c'est plaider un divorce qui devrait s'accomplir au centre de l'homme luimême. Car enfin la philosophie, comme toute autre science, n'a d'existence réelle que dans les individus qui la cultivent. Si vous l'affranchissez de tout devoir^ vous livrez par là même l'esprit individuel à Tanarchie, vous ouvrez la porte à tous les égarements de la pensée, d'avance vous légitimez toutes les débauches de l'intelligence.
Et vous prétendrez que, quand la partie principale de l'homme, celle qui gouverne tout le reste^ sera dans le désordre^ l'homme lui-même, l'homme tout entier restera ce qu'il doit être ! ^
Il faut le dire hautement, les exigences de la religion sont bien plus étendues. De même qu'elle ne se contente pas des dehors, si elle ne possède
encore la \ie intime; de même, dans la vie intime, ce qu'elle prétend avant tout régler, ce sont les convictions et les croyances. Ecoutons Pie IX :
« En vertu de son institution divine, l'Eglise doit garder avec une suprême vigilance le dépôt sacré de la foi, dans sa pleine intégrité, et veiller avec une continuelle sollicitude au salut des âmes ; elle doit donc apporter le plus grand soin à écarter, à rejeter tout ce qui s'oppose à la foi, comme aussi tout ce qui peut mettre, de quelque façon que ce soit, les âmes en péril. Voilà pourquoi, par la nature même du pouvoir que son divin Fondateur lui a confié, elle a non-seulement le droit, mais encore le devoir de condamner, de proscrire toutes les erreurs, si la pureté de la foi et le salut des âmes le demandent. C'est donc une obligation rigoureuse, et pour tout philosophe qui veut être enfant de l'Église, et pour la philosophie ellemême, de ne rien avancer de contraire à ce que TÉglise enseigne, et de se rétracter dès que TÉgHse a fait entendre sa voix. La doctrine opposée à celle-Kîi, nous la déclarons tout à fait erronée, souverainement injurieuse à la foi, à l'Eglise et à son autorité. »
Ces paroles sont graves ; elles pourront paraître
sévères; mais leur sévérité se justifie pleinement
170 LA tlBERTÉ DE l'eSPRIT HIJMAIN
par le motif qui les a dictées. Est-ce que, dans r enfant deTÉglise, la raison n'a pas reçu, elle aussi, son baptême? Vouloir en effacer ce sacré caractère, c'est chercher à abolir entièrement la profession du christianisme. Du moins, ce serait réduire la religion à »*être plus qu'une règle exclusivement pratique, et qui n'aurait rien de cornnraii avec un enseignement doctrinal.
L'avertissement du Pontife ne pouvait venir plus à propos : ca«r pitisieurs écrits contemporains nous révèlent une tendance marquée à opérercette scission entre les dogmes et la morale. Pour quelques hommes, Vincrédulité n'est plus l'irréBgîôn ; ils consentent bien à voir dans FÉvangile une interprétation éloquente et vraie des devoirs naturels de l'homme , mais à la condition de faire leurs réserves sur tout ce qu^il nous apprend de Dieu, de l'âme et de nos^ destinées futures. Ce n'est pas assez ; dans un ouvrage déjà vieilli, i l'heure qu'il est (1), et dont les scandaleux^ paradoxes sont peu à craindre^, iasé » bien esé soutenir que k doctrine de Jésoft n'a riea d'arrêté ; qu'il a fixé^ sans doute, l'idée du culte pur, mais ^Ëieeette idée exclut toiit caractère dogmaitii^ie. Il fiant citer ici qt^lques phrases de ces conclusions singulière».
(î) M. Renan, Fie àê Jésw^
DANS LA TOI CATHOUQfUE. 171
(( La religion delésus, en ce sens^ n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et ses phases ; elle s'est renfennée dans des symboles, qui n*ont eu ou qui n'auront qu'un temps. Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles d'interprétations indéfinies. On chercherait yainement une proposition tkéokfgique dans tout l'Évangile (1). »
Il était difficile de pousser plus loin le mépris de l'évidence. Mais qu'importe aux sc^histes, spéculant sur le scandale , de heurter de front toute vérité, s'ils entrent dans le courant qui semble prévaloir, et si le vent qui souffle dans le monde, promet d'être pour eux, ne fût-ce qu'un instant, le vent de la popularité? Il y a là un signe des temps, que les défenseurs de la religion ne sauraient méconnaître.
Devant ces étonnantes contrrfaçon» de l'idée chrétienne, il était nécessaire d'affirmer énergiquement les droits de l'Élise en fait de doctrine, et de revendiquer le contrôle qui lui appartient essentiellement par rapport aux opinions philosophiques. Le sophisme, doublé d'une cri-
(I) M. Renan, Vie de Jésng^ p, 440.
tique de mauvais aloi, aura beau essayer de tout remettre en question, le bon sens populaire ne saurait prendre le change. Il est par trop clair que la religion ne consiste pas seulement, comme on voudrait bien le faire croire, « à admettre, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et, pour rhomme, quelque chose au delà de la mort (1). » Il est par trop clair aussi que le christianisme, dès son 'berceau, s'est annoncé au monde comme une doctrine déterminée. C'est à la porte de l'esprit qu'il a frappé tout d'abord ; c'est avec ses dogmes nettement formulés, et leur démonstration miraculeuse , qu'il s'est présenté aux multitudes. Depuis lors, jamais il ne s'est contenté d'habiter la région obscure du sentiment ; tout en cherchant à former le cœur, il n'a pas déposé un seul instant le sceptre des intelligences.
Comme le Dieu des Juifs, le Père céleste de l'Évangile est un Dieu jaloux, qui ne permet pas à l'homme de servir deux maîtres. Ce qu'il demande, avant tout, à ses enfants, c'est la foi ; et la foi.
(1) M. Renan, Vie de Jésus, p. 2. Sans doute l'autetir a voulu dire: A admettre dans la nature quelque chose aude là du visible... Est-ce que le visible est pour lui toute la réalité? En outre fût- on même romancier, nous ne comprenons pas bien qu'on îafise un mérite à rhomme d'admettre quelque chose au delà du réel.
ainsi que nous l'avons dit ailleurs, est une conviction, dont le siège ne saurait être placé ailleurs que dans l'esprit lui-même. Du moment qu'elle y est implantée, elle ne peut, sous peine de mort, y souffrir le développement d'une doctrine contraire : car la pensée est une, et c'est illusion que d'y vouloir loger à la fois des croyances chrétiennes et des convictions incrédules.
Tout ceci nous montre en quel sens un catholique repousse nécessairement l'expression de philosophie séparée. Si ce mot signifiait seulement que la philosophie, comme telle, ne procède pas de Tautorité, qu'elle prend sa source dans Tévidence, et que tout ce qui ne découle pas de cette origine ne lui appartient pas en propre, nous n'aurions point à nous inscrire en faux contre cette doctrine, puisqu'elle serait, au fond, celle de Pie IX lui-même. Mais le terme de philosophie séparée désigne d'ordinaire tout autre chose ; il s'applique à cette philosophie résistante, qui a sa place marquée au premier rang de l'opposition, à cette philosophie indépendante, qui se fait gloire d'avoir consommé son divorce avec la foi, à cette philosophie sceptique, qui, non contente de ne rien accepter de l'autorité, nie qu'elle ait des droits sur l'homme^ ^t prétend établir son règne à la place du règne de Dieu.
174 LA LIBERTÉ DE h'BfiFRlT HVMJLIS
En ce aeiM, la philosojJxîe réparée etA eggentiel* lement antiefarétieone.
Esirce à dire, encore uoe fois, que nous menacions la pensée humaine dans sa légitime indépendance?
Non, les rôles ne sont point interyertis* C^ que la philosophie n'a pas vu, nous ne lui demandons pas de le croire sur Le témoi^age de lautorité; mais ce que nous lui demandons alors, c'est de garder le silence. Quand elle se taira, la foi prendra la parole* Ce que la puissance établie de Dieu «ura dictée le philosophe ne se glorifiera pas de Tavoir trouvé par lui-même ; mais le croyant s'estimera heureux de l'avoir appris de l'Église. Eu se wumettant à une décision portée par les interprètes de la révélation^ le chrétien ne dira pas* : Voici une conquête nouvelle de l'esprit hunxain ; mais il dira : Voici un nouvel avertissement de l'Esprit de Dieu. L'un n'est pas moins nécessaire qiie l'autre^ pour que nous puissions marcher avec sécurité dans la route du vrai. S'il faut rendre grâces au génie qui nous ouvre parfois des voies salutaires^ il ne faut jms être moins reconnaissant à l'Église qui ferme si souvent des voies périlleuses. Ce n'est ni en méconnaissant ses propres forces, ni en les exaltant outre mesure^ que la raison fera progresser la science. Qu'elle s'accepte elle-même dans les
conditions que le cbristianisme lui assigne : elle s'y montrera plus grande et plus puissante que si elle se laissait aller à ses tentations d'orgueil^ si promptement démenties par les plus tristes défaillances.