A LA PENSÉE
Toute philosophie reconnaît une autorité. — Pour le nier il faudrait renoncer à la raison, — Cette autorité peut en certains cas être extérieure. — Elle est essentiellement telle dans la société religieuse. — Nécessité du lien social dans les rapports de l'homme avec Dieu.
Voilà donc un premier malentendu écarté. Il demeure prouvé que la liberté humaine, aussi bien pour la pensée que pour Faction , loin d'exclure toute autorité, en suppose une sacrée, inviolable, qu'elle doit prendre comme point de départ. Considérez tous les systèmes de philosophie : ils diffèrent S£^ns doute quant au critérium qu'ils assignent à la certitude ; les uns, et ce sont les seuls raisonnables, le mettent dans l'évidence, les autres dans la parole de la société , ceux-ci dans une révélation divine , ceux-là dans le sens commun et dans les notions universelles. Il y a encore d'autres théories ; mais toutes, sans exception, s'accordent
sur ua point : c'est que la vérité a le droit de s'imposer aux esprits, et que, quand son signe caractéristique vient à paraître, ils doivent aussitôt s'incliner devant elle. Le scepticisme lui-même ne nie pas ce principe, et, 8*il demeure toujours flottant dans ses doutes, c'est qu'il ne se croit jamais assuré d'avoir vu la livrée auguste de la vérité. S'il pouvait se persuader qu'on la rencontre quelque part, il la saluerait comme le naufragé salue la rive où le pousse le vent de la tempête. Du reste, quoi qu'il fasse pour s'aveugler et pour ne pas la reconnaître, il est impossible qu'il échappe tout à fait à ses clartés. L'étreinte de la vérité est puissante; nul d'entre nous ne saurait complètement s'y soustraire.
Il sembla*a peut-être que j'insiste trop sur une chose simple et élémentaire. Mais nous sommée tellement habitués à entendre acclamer, sous le nom de liberté, les opinions les plus msensées et les phas fausses, qu'il ne saurait être hors de pro* pos de ramener ce terme à sa. signification légitime. La liberté de k pensée, dont on veut nous faire un privilège, est-ce celle de s'arracher lès yeux pour ne pas voir la lumière T^e confondons pas la simple possibilité physique avec la liberté. A la rigueur, rien n'empêche chacun de nous de renoncer à suivre la loi du bon sens pour se li-
DANfi LA FOI CATHOUQUE. 61
vrer-du matin au soir à mille extravagances. Quand un homme aura pris ce parti, dira-twi qu'il commence à être libre ? Je crains fort, au contraire, qu'on ne le soupçonne de. folie. S'il n'obéit plus à la raisouy c'est sans doute un signe que la sienne est troublée ; si un 8sân jugement ne dirige plus ses aetesy il est à pf ésomer qu'on l'enverra dans une maiMU de santé rejcûndre ses semblables.
L'autorité dont nous parlons jusqu'à présent, est tout intérieure, et, dans une certaine mesure, personnelle à l'homme, puisque e'est la vérité se manifestant dans sa conscience. Ge que nom endisoos peut-il d'appliquer à une autorité extérieure, qui s'impose par la voix des hommes?
Certes bous ne (kvons pas dâstrer qu'il en soit autrement : car, dès lors,^ la liberté serait ineômpar tible avec l'état social. Toute société suppose une autorité vivante^ représentée, exercée par des bcHumes établis à sa tête et authaitiquement constitués pour la r^r. C'est un principe que le bon sens tout seul démontre. Les individualités diverses ne peuvent former un corps compact sans un lien eommmi qui les réunisse, et ce lien^ c'est l'autorité. Elle est comme la def de voûte de l'ordre civil; son r6Ie n'est ni moins élevée ni moins nécessaire dans la société religieuse.
Que les hommes se rapprochent par le corps ou
par l'esprit, qu'ils s'associent au point de vue de leurs besoins physiques et de leurs intérêts temporels, ou bien au point de vue de leur foi et de leurs immortelles espérances, il faut bien qu'il y ait un point central où leur union vienne aboutir : ce centre c'est l'autorité. Elle est comme la force de cohésion qui empêche les éléments sociaux de se séparer et Tunité de se dissoudre. Quand cette force vient à diminuer, à disparaître, la société est ébranlée, elle est détruite.
Voyez le protestantisme. Il a attaqué dans son sein le principe d'autorité. Il n'a plus admis comme règle de ses croyances qu'une lettre morte, incapable de s'interpréter elle-même, plus incapable encore de réclamer contre les fausses interprétations de ses adorateurs ; depuis lors, le protestantisme ne forme plus, à proprement parler, une société religieuse. Son unité n'est plus que purement nominale ; ses Églises, si nombreuses et si opposées entre elles, ne sont qu'un assemblage d'éléments juxtaposés, mais non reliés ensemble ni homogènes. Dans chacune prise à part pas de croyances communes. C'est à peine si l'on peut assigner un seul dogme sur lequel on soit sûr de s'entendre. Et quand on se trouverait d'accord aujourd'hui, qui peut assurer qu'on le sera encore demain ?
Ainsi, dans toutes ces sectes diverses qui se donnent un nom, je vois bien des individus qui s'assemblent, qui prient, qui écoutent la même parole, soit pour l'admettre soit pour la contredire; mais une société des esprits, unis dans une même foi religieuse, c'est ce qu'il m'est absolument impossible d'y voir. Pourquoi ? Parce qu'il manque ici une des conditions les plus essentielles à toute société, de quelque nature qu'elle soit, je veux dire l'existence d'une autorité reconnue de tous et universellement acceptée.
Il faut donc ou nier absolument qu'une société religieuse soit possible, ou y faire entrer cet élément premier et principal.
Or comment prétendre que l'homme ne soit pas fait pour vivre dans la société religieuse ? Est-ce que la prière isolée lui suflBt? N'éprouve-t-il pas le désir de sentir sa faiblesse appuyée sur la force de ses frères, quand il paraît devant Dieu ? Et le plus noble de ses besoins, comme la plus indestructible de ses aspirations^ n'est-ce pas d'entrer dans cette grande communion des âmes, qui s'établit par l'unité de la foi et par l'identité des espérances ? Celui qui ne trouverait pas celte loi dans son cœur, j'oserais dire qu'il a faussé l'instinct de sa nature.
La religion n'est pas seulement un pont jeté sur
A4 LA LIBEXTÉ DE L^BBPBIT HUMAIN
l'abîme qui sépare la terre du ciel, elle est encore un immense réseau destiné à enlacer, à rapprocher les hommes. C'est ce filet de TÉTangile qui enveloppe dans son étroite unité tout ce qu*il a pu saisir an sein de la mer (1), et arracher aux flots mourants des opinions humaines. Le langage luimême est ici plrin d'éloquence. Qu^est-ce que Y Église^ sinon une assemblée ? Mais c^le ass^nblée ne sera que fictire^ si elle se borne à rapprocher les corps, sans unir les idées et les croyances. Qu'est-ce que la religion, sinon un lien sacré? Mais ce lien, essentiellement spirituel, doit rattacher à Dieu non pas seulement l'homme individuel, mais l'humanité tout entière. Il suppose un culte public où les voix s'uniront pour chanter les mêmes hymnes d'amour, des réunions ûraterneiles où les disûnd;ioas qui nous séparent dans la société civile s'effacent, une sorte de fusion où tous se retrouvât <îe qu'ils sont en effet, en£ants du mêm« Père céleste et membrai d'une m^ne famiUe.
S'il suffisait d'invoquer Dieu dans son cceur et de lui offrir, dans le fieeret de sa maison, un invisible trilMit de louantes, où serait l'hommage de la société vis-à-vis du Créateur? L'homntô^ pour
(1) M&tth. xiii, 47.
'CntaBr en rapport avec le Ciel, devrait donc se dépouiller de sa plas belle prérc^ative, je veux dire de ces attractions mutuellea qull exeree et <}u'il subit tout à la fois, de c^ sympathies q[ui appellent d'autres sympathies : en un mot, de œ caractère Bocial, qui fait que nulle part il ne veut être seul, mais qu'infitinctivemœt il ch^pdie dans fion rapproebem^t avec d'autres comme le corn* plément, comme FachèvemeiKt de sa nature.
Ce que nous affirmons ici trouve sa confirmation dans toute l'hiséoire. Il n'y a pas un seul peuple qui ait compris k religion autrement qu'avec te 'doubk caractère d'établisBement social et d*établissement régi par une autorité. Nous aurons peut-être ailleurs à con&l)ater que partout, même chez les païens, la société religieuse a été profondément distincte de la société civile. La condition <le l'une n'était pas la condition de l'autre. Leur hiérarchie était différente, alors même que le double pouvoir religieux et civil se trouvait en partie représenté par les mêmes personnes. Ce n'est pas le lieu d'entrer dans ces considérations. Pour le moment, il doit être établi que la pensée religieuse ne peut faire consister sa liberté ni à se déclarer indépendante de la vérité qui luit au fond des âmes, ni à repousser toute autorité extérieure eapable de constituer l'unité des croyances.
66 LA LIBERTÉ DE L'eSPRIT HUMAIN, ETC.
Je ne dis pas encore : 11 est absolument nécessaire que cette autorité existe,pour que nous soyons libres; je dis : 11 n'est point nécessaire qu'elle ne soit pas, pour que nous conservions notre liberté. La foi religieuse, qui nous présente ces conditions, ne saurait donc, par le fait même, être déclarée l'ennemie de Tesprit humain et de son indépendance. On peut l'examiner, on ne doit pas àpnori la proclamer inacceptable. On sera en droit de rechercher si elle satisfait aux conditions de l'intelligence ; on n'est pas admis à soutenir qu'elle est incompatible avec la dignité de notre nature.
Reste à chercher quels seront les caractères de cette autorité ; si^ par exemple, ce doit être celle d'un livre, celle d'un homme ou celle d'une Eglise.