‹ La liberté de l'esprit humain dans la foi catholiqueChapitre 21 sur 48 · INTÉGRITÉ DU DOMAINE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

INTÉGRITÉ DU DOMAINE PHILOSOPHIQUE

La philoflophie conserve son objet, — qui, matériellemenf le mdme, sur plusieurs points, que celui de la religion, en demeure formellement différent. — Les deux sciences marchent sans se gêner, sans s'entamer l'une l'autre. — Immenses services rendus par la religion à la philosophie.

Pour s'assurer si les exigences de la foi n'altèrent pas l'indépendance légitimement revendiquée par la philosophie, nous avons à considérer si elles ne la gênent ni dans son objet, ni dans sa méthode, ni dans ses résultats.

Plusieurs ont dit : La philosophie n'existe pas ; elle s'ignore elle-même, et son caractère n'est pas défini; c'est une recherche, non une science; sa puissance, toute négative, consiste à renverser ^ non à construire; elle aboutit au doute, à l'ignorance, à l'incertitude. Pleins de cette pensée, il en est qui ont remis en question jusqu'à sa possibilité, et ils ont voulu la réduire à n'être qu'une simple critique.

Ce n'est pas seulement dans les rangs des traditionalistes que de pareils discours ont été entendus ; Jouffroy et les disciples de Kant ont poussé le scepticisme à ses dernières limites ; en désespérant de la certitude, ils ont parla même désespéré de la philosophie.

Ces dédains sont excessifs et ces inquiétudes exagérées. Nous autres, au contraire, nous sommes persuadés que la philosophie a un objet défini, sérieux, toujours le même, pour le fond, en quelque siècle qu'on la prenne, et quelles que soient d'ailleurs les solutions qu'elle fournit ; cet objet ne peut lui être contesté que par ceux qui refusent toute valeur à Tintelligence.

En effet , les sciences rationnelles , malgré les directions diverses qu'elles suivent, sont toutes autant de branches partant d'un même tronc et se rattachant à un même centre; l'étude qui considère ce centre commun où elles se rencontrent, c'est-â-dire les opérations du sujet pensant, les premiers principes de la raison, contenant en germe tous ses développements successifs, comment serait-elle illusoire? comment n'auraitelle pas sa matière propre? N'est-il pas évident, au contraire, que cette science doit être l'explication des autres , qu'elle est impliquée dans leur idée, réclamée comme leur complément

et leur couronnement nécessaire? Le grand problème qui se pose devant Thomme, n'est pas tant de savoir ce qu'est cet univers, que de reconnaître ce qu'il est lui-même. L'être contingent et son principe, Dieu et l'homme, voilà l'objet de la philosophie.

Mais cet objet est en même temps celui de la religion. Se rencontrant sur le même terrain, ne vont-elles pas se gêner l'une l'autre ? La religion a des réponses précises et depuis longtemps déterminées ; la philosophie cherche encore les siennes. La première impose ses solutions; la seconde hésite longtemps avant de les donner, et finit en les soumettant à l'esprit de chacun, parce que l'autorité lui manque pour les rendre obligatoires ; l'une est immuable dans son enseignement, l'autre progresse et varie. (Comment marcher toujours d'accord ? comment éviter des froissements et des luttes?

Si spécieuse qu'elle soit, cette difficulté n'a rien de sérieux : car alors même que l'objet matériel des deux sciences est identique, le point de vue où elles se placent diffère entièrement. Sur Dieu et sur l'homme deux ordres de notions existent : les unes dont l'origine est humaine et purement naturelle, les autres dont l'origine est divine et dépasse la portée de nos facultés. Ce n'est

donc, de part et d'autre, ni le même point de départ, ni le même instrument, ni les mêmes procédés. Tant que les deux sciences restent dans leurs sphères respectives, il n'y a aucun péril de confusion ni d'envahi ssement.

Ainsi, sur les mêmes objets, nous voyons des spécialités diverses s'exercer tour à tour sans empiéter l'une sur l'autre ; elles sont loin de se contredire, quoiqu'elles nous tiennent des discours qui semblent n'avoir entre eux aucun rapport.

Un artiste est en présence d'un chef-d'œuvre, le Moïse de Michel-Ange par exemple. Il étudie avec admiration cette figure si fortement accentuée, cette attitude à la fois passionnée et calme, où se peignent l'indignation et la pitié, le mépris et la douleur. Pour lui, tout est vie dans ce marbre, tout est poésie dans cette œuvre, et le jugement qu'il porte rend uniquement l'impression qu'il a reçue^ je veux dire l'enthousiasme né de sa contemplation.

Mais voilà que ce premier spectateur est remplacé par un de ces savants, froids comme une formule et abstraits comme un chiffre, aussi habiles à faire l'analyse d'un corps qu'inacessibles à tout sentiment esthétique. Sans doute les observations de celui-ci auront peu ou point de ressemblance avec les précédentes; mais mettront-

elles pour cela le moindre obstacle à leur liberté. Ce seront deux langues diverses ; ce ne seront pas des assertions contradictoires.

Allons maintenant plus loin : supposons un homme doué d'organes plus délicats que les nôtres, ayant un regard dont la perspicacité dépasserait de beaucoup toute la perfection de nos instruments d'optique; que de choses cachées à nos yeux ne découvrira-t-il pas? Chaque atome matériel deviendra pour lui comme un monde, dont il étudiera les lois ^ dont il admirera les harmonies, où ce qui nous paraît simple et indécomposable lui montrera des parties sans nombre et des éléments multiples. Sur toutes ces choses il disserterait savamment, et ses assertions sembleraient souvent en opposition avec les nôtres; c*est qu'il parlerait selon la réalité ^ et nous, suivant les apparences.

Dans cette hypothèse^ que devraient faire les sages, qui^ d'une part, seraient incapables de le suivre dans ses investigations, et, de l'autre, auraient tous les motifs imaginables d'ajouter foi à son témoignage?

La réponse n'est pas douteuse. Les hommes vraiment prudents devraient éviter de se mettre en contradiction avec cette connaissance de la nature, plus complète et plus avancée. Quant à

Page 1