LA LIBERTÉ DE L^RSPRIT HUMAIN
eux, ils poursuivraient leurs études dans la mesure de leurs ressources et feraient^ à proprement parler, de la science humaine : car celle-ci n'atteint pas toute la vérité, mais la vérité, en tant qu'accessible à nos moyens de connaître. Cette science privilégiée, munie d'organes plus pénétrants et plus forts, c'est la théologie. Les autres ne la contrediront donc pas lorsqu'elle viendra leur révéler des choses qu'elles ne sauraient apercevoir. Mais, elles ne seront pas non plus gênées par elle dans les études qui leur sont propres. Seulement, si jamais elles croyaient arriver à des découvertes incompatibles avec les affirmations de leur sœur aînée, elles devront suspendre leur jugement et attendre des données ûouvelles. A peu près comme le voyageur dont les yeux sont faibles ou fatigués, s'en rapporte au témoignage de ses compagnons doués d'une meilleure vue, et rectifie, sur leur parole, l'idée qu'il se faisait des objets aperçus de loin à l'horizon.
La révélation n'entame pas même le véritable objet de la philosophie. Quand elle a persuadé à l'homme de croire un dogme, elle ne lui fait pas dire : Je vois. Seule la science naturelle, qui a pour fondement l'évidence, arrive à cette conclusion. Mais, en même temps, la théologie défie à juste titre le philosophe de proclamer jamais qu'il voit^
quand il formulera une proposition contraire au symbole catholique.
Telle est, en un mot, le résumé de la situation. La foi s'impose à nous en tant que chrétiens, et non pas précisément en tant que philosophes. Elle avertit charitablement le philosophe qu'il mentira à sa raison, qu'il déviera de la vérité^ du moment qu'il viendrait à s'inscrire en faux contre elle. Après cela^ elle lui laisse le champ libre, quitte à lui prêter encore son secours s'il venait à s'égarer. Ainsi, lorsqu'on traverse les Alpes en temps d'hiver, des pionniers précèdent le traîneau, la bêche à la main, et ouvrent au voyageur un chemin dans la neige. Ils ne lui enlèvent pas sa liberté, ils lui signalent seulement les ravins et les précipices.
N'y eût-il que ce service rendu, il mériterait sans doute toute la reconnaissance de la philosophie. Mais la révélation ne fait-elle rien de plus? Est-elle incapable d'élargir le sphère des investigations rationnelles 7
On l'a prétendu. « La révélation, a-t-ondit, ne fournit aucune lumière de plus, aucun principe nouveau à la raison humaine. Elle la rend comme elle la trouve. Loin de lui enlever aucun de ses mystères, elle y ajoute les siens propres. Après elle, comme avant elle, l'insoluble ne cesse pas d'être insoluble, les questions restent posées, Tintelli-
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gence ne franchit pas ses limites et ne comble pas ses vides. Seulement quelquefois la curiosité est calmée. Ce que peut le christianisme pour la morale et pour le bonheur de qui l'accepte, Dieu me garde de le contester 1 mais il ne fait rien pour la science (1). »
Je ne sais si Ton pourrait signaler un oubli plus étrange ou une accusation plus injuste. Combien de vérités rationnelles n'étaient pas même soupçonnées avant l'apparition de l'Évangile, qui sont devenues aujourd'hui vulgaires, et dont la démonstration est à la portée de tous? La raison ne les avait pas trouvées ; peut-être n'y aurait-elle jamais réussi, malgré tous ses efforts, lorsqu'un jour, les ayant rencontrées dans le christianisme, elle s'est prise à les considérer de plus près, à reconnaître qu'elles découlaient naturellement de ses principes. C'était comme des enfants qu'elle aurait portés dans son sein sans s'en douter, et dont la subite apparition lui révélait tout à coup une maternité nouvelle. Son rôle se traçait, ses devoirs se dessinaient d'une manière plus claire. Elle commença à parler plus sagement, plus doctement, avec une plus entière assurance. Sur Dieu et sur Thomme ses idées devenaient justes et
(1) M. Ch, de Rémusat, Ksmi df philosophie^ XI, p. 508.
arrêtées. Ce n'étaient pluB ces hésitations auxquelles Platon lui-même n'avait pas échappé , ni ces perpétuelles oscillations de la philosophie ancienne entre le panthéisme, d'une part, et le dualisme, de l'autre, i Nou8ayonsassi8té,ilestYrai,de nouveau à ce triste spectacle^ mais c'est seulement depuis que la raison humaine s'est fait gloire de briser avec la vérité révélée. Tant que les deux sciences ont marché en se donnant la main, tant que la plus faible et la moinç sûre d'elle-même n'a pas dédaigné l'appui que lui offrait généreusement sa compagne, on les a vues s'acheminer ensemble vers le but, et, loin de se nuire mutuellement, trouver dans leur union une incomparable force (1). »
Cette union , telle que nous l'avons expliquée, est-elle incompatible avec la véritable méthode? C'est la seconde chose que nous avons à examiner.
(1) Voir dans Tappendice les morceaux que nous empruntons à Balmès et à M. Nicolas.