DE LA MÉTHODE
Trois méthodes fausses, parce qu'elles sont exclusives. — Quelle est la méthode véritable? — Est-elle contrariée par les doctrines catholiques? — Objection relative au doute. — Si c'est le scepticisme, le bon sens l'interdit; si c'est le doute méthodique, la foi n'y est pas contraire. •» Preuve tirée du spectacle des écoles catholiques.
Une des questions les plus agitées depuis Descartes, dans le monde philosophique, a été celleci : Quelle est la méthode véritable ? On Ta résolue diversement. Les uns ont trop accordé à Inobservation extérieure^ ils se sont égarés dans la philosophie sensualiste. D'autres ont voulu se renfermer exclusivement dans l'observation de l'âme et de ses phénomènes ; à l'exemple de l'école écossaise, ils ont donné une prépondérance exagérée à la psychologie ; se séparant de la réalité extérieure, ils ont favorisé le subjectivisme. En6nil en est aussi qui, tout entiers dans la spéculation, ont négligé les faits pour ne tenir compte que des idées ; de prime abord ils se sont jetés
dans l'absolu et n'ont plus trouvé moyen d'en sortir par aucune porte : de là l'idéalisme allemand, qui a même tenté un instant de devenir français, sans avoir jamais pu prendre racine sur notre sol, ni s'acclimater dans notre patrie.
Il y a doAp trois méthodes également fausses et qui ne sauraient nous conduire qu'à l'erreur : la première, exclusivement d'observation, est née sous l'influence de Bacon, et, après avoir passé par Locke et Condillac, elle aboutit aujourd'hui à M. Yacherot et à la philosophie positiviste. La seconde, exclusivement psychologique, estcelled'un grand nombre de rationalistes français, qui n échappent au panthéisme que par une heureuse inconséquence. La troisième enfin, exclusivement ontologique (1), supprime le moi, abolit la personnalité de Dieu et de l'homme, et nous transporte avec Fichte et Hegel dans l'unité de la substance universelle.
La véritable méthode est également éloignée de cea excès contraires. A la fois psychologique et ontologique, elle prend son point d'appui dans
(1) n ne faut pas confondre la méthode dont nous parlons ici avec les diverses opinions qu^on a appelées, à tort ou à raison, dans ces derniers temps, Tontologisoie. Quiconque est un peu familiarisé avec les études philosophiques reconnaîtra aisément qu'il n*y a rien de commun entre ces (jioses.
Thomme, mais elle ne s'y renferme pas tout entière. Tout en étudiant les faits de conscience^ elle reconnaît aux idées leur valeur absolue. Résultat d'une analyse complète et éclairée de cette lumière qui luit au fond des intelligences, elle s'établit au point de rencontre du monde intérieur et du monde extérieur, et là, joignant l'observation à la raison, elle tient fortement; comme dirait Bossuet, les deux bouts de la chaîne, sans vouloir faire rentrer les réalités du dehors dans l'ordre purement phénoménal, sans vouloir réduire le moi à un mode passager^ fugitif, de je ne sais quelle substance unique. Par le témoignage de la conscience, l'homme atteint sa propre existence et sa personnalité ; par l'intuition, il sort de lui-même, et, saisissant les lois de l'être, il se rend compte et du monde visible et du monde invisible.
Telle est, selon nous, la méthode sérieuse et vraie, seule capable de nous préserver des abîmes, où la philosophie va trop souvent se perdre, je veux dire la suppression d'un des deux termes de la pensée par le subjectivisme ou l'idéalisme, ou même la suppression de tous les deux à la fois par le scepticisme.
Mais en quoi cette manière de procéder pourraitelle être contrariée par les doctrines catholiques î Estrceque la religion, loin de s'y opposer, ne con-
firme pas toutes ces choses? Le grand principe de Tobservation interne, le Tvôôi aeoorov de Socrate et de Platon, fondementde laméthode psychologique et de la philosophie moderne, est en même temps un principe éminemment chrétien. Nul n'en a poussé plus loin la pratique que nos théologiens mystiques et nos ascètes de tous les temps. Et, bien que leurs observations aient eu surtout pour objet le côté moral et religieux de l'âme, c'est à eux qu'on doit un grand nombre de fines analyses, dont la science profane elle-même a fait son profit. Ils ont porté dans les repUs obscurs de la conscience le flambeau d'une sérieuse et continuelle investigation ; et, parce que leur âme était pure, ils ont vu plus avant dans ses profondeurs ; parce qu'elle était calme, elle leur a mieux livré ses secrets, mieux fait connaître l'influence que les objets du dehors excercent sur elle. Ne sont-ce pas d'admirables traités de psychologie que les Conférences de Cassien, les Soliloques de S. Augustin , les Dialogues de S. Anselme, Vltinéraire de S. Bonaventure et surtout le livre immortel de Vlmitation^ miroir fidèle et pur où tout homme qui veut réfléchir reconnaît sa propre image.
La théologie donne donc la main à la philosophie dans toutes les études qui se proposent la connaissance intime de l'homme. Et la religion applaudira
toujours aux efforts qui seront tentés pour pousser les exploratiqns plus avant, dans cette région assignée à nos recherches bien plus encore que les ' diverses contrées du globe.
Quant à la valeur ontologique des idées, n'estelle pas singulièrement confirmée par le christianisme ? Nos idées nous découvrent l'infini ; et la révélation nous apprend que Tinfini existe tel que nous le trouvons dans notre pensée. L*idée nous représente 1 ame comme spirituelle, comme inaccessible à la corruption; et la doctrine de TÉvangile nous enseigne que Tâme est simple, qu'elle est immortelle. La sensation nous met en rapport avec le monde extérieur ; éclairée par l'intelligence, elle nous le montre comme un être contingent, limité, ayant une cause première; la religion déclare vraies toutes ces données, elle nous fait adorer un Dieu créateur, qui a tiré du ijéant un monde fini, comme nous le sommes nous-mêmes. Sur tous ces points importants, bases inébranlables d'une sérieuse philosophie , leurs témoignages sont d'accord. Il y apluB : l'Évangile, en nous parlant de cette lumière universelle qui éclaire tout homme venant en ce monde, nous fait en quelque sorte toucher au doigt le mystère qui s'accomplit au fond de notre intelligence. Cette parole commentée par S. Augustin dans son livre de Magistro^ par S. Thomas dans
divers opuscules, a mis les docteurs chrétiens sur la voie pour arriver à certaines questions fondamentales, antérieures à celles dont s'occupait autrefois la philosophie aristotéUque. Les aborder avec hardiesse a été la gloire, mais aussi le péril delà philosophie moderne. Toutes les fois qu'elle s'est éloignée de nos solutions, elle n'a pu aboutir qu'à la confusion de toutes choses et à d'universelles ruines.
— Mais le doute est une condition essentielle du procédé philosophique, et il est interdit au croyant. Pour être philosophe, il faut commencer par renverser le vieux bâtiment, afin de le reconstruire à neuf, faire table rase des idées préconçues, des principes acceptés de confiance, des convictions acquises sans un sérieux examen ou imposées d'autorité ; comment un catholique pourrait-il jamais accomplir sérieusement ce travail? S'il doute, sa foi s'élève contre lui, et sa conscience le condamne ; s'il continue à croire, ses recherches ne sont qu'une formalité et sa philosophie devient illusoire.
La réponse à cette objection a été donnée précédemment. Nous avons vu comment le doute méthodique, nécessaire aux spéculations rationnelles, fait Je fond de lascolastique elle-même, et comment il s'allie sans difficulté avec la foi la plus sincère .
A vrai dire, il est le seul que la philosophie doive prendre comme point de départ. Car il n'y a que deux manières de comprendre le doute qui se pose à l'origine, c'estr-à-dire quand il s'agit des premiers objets de la certitude ; ou c'est le scepticisme universel, et dès lors la raison le repousse, tout aussi bien que la foi ; ou c'est une simple suspension de jugement, au point de vue naturel et dans l'ordre purement scientifique ; ainsi conçu, ni la religion ni la philosophie ne le condamnent. L'homme continue à penser et à agir selon les règles du bon sens, il ne cesse point de s'en rapporter au témoignage de Dieu ; seulement, dans l'ordre spéculatif, il attend avant de se prononcer qu'il ait reneoQtré l'évidence ; il ne dit pas qu'il sache par lui-même avant d'avoir vu de ses propres yeux.
De bonne foi, est-ce que dans les maisons d'éducation religieuse les futurs élèves du sanctuaire ouïes autres jeunes gens chrétiens, ont jamais été gênés par leurs croyances dans l'étude de la philosophie? Quand il est question de prouver l'existence de Dieu, éprouvent-ils un embarras provenant du symbole qu'ils récitent? Si convaincus qu'ils puissent être, en seront-ils moins diflBciles sur l'admission des preuves? Y discutera-t-on avec moins de chaleur? Y sondera-t-on moins
profondément les grands problèmes de l'esprit humain ou de la nature? ' i
Ceux qui penseraient ainsi montreraient bien qu'ils n'ont guère Tidée de ces tournois philosophiquesou théologiques, auxquels la science sacrée convie ses élèves. Ce spectacle, il est vrai, devient plus rare en France depuis la suppression de nos grandes universités ; mais les autres pays le donnent encore, à la grande satisfaction de l'Église et au grand avantage des solides études. Et qu'on ne croie pas qu'il n'y ait là qu'un jeu d'esprit ou un exercice de gymnastique intellectuelle. Souvent, de part et d'autre, les lutteurs agissent d'après de profondes convictions. Sans doute le dogme est également admis de tous, mais s'ensuit-il qu'ils soient d'accord sur la manière de le prouver ou même de le comprendre? S'ensuit-il qu'ils ne puissent se conduire scientifiquement comme s'ils n'étaient pas convaincus, jusqu'à ce qu'on les ait amenés à voir logiquement la nécessité de croire ? J'ai donc peine à prendre au sérieux des affirmations comme celles-ci : « Nous ne pouvons guère être difficiles sur le choix de nos preuves, quand il s'agit de démontrer une idée qui est pour nous, depuis notre enfance^ l'objet d'une foi profonde, inébranlable, et que nous plaçons au-dessus de toutes les objections. Les objections ne se pré-
sentent pas même ou ne font que glisser à la surface, tandis que les moindres vraisemblances acquièrent dans notre opinion une croyance irrésistible (1). n
S'il en était ainsi , comment expliquer Texistence de ces écoles rivales qui si longtemps, et sur tant de points, se firent une guerre acharnée? A quoi bon les immenses travaux des Scot, des Egidius, des Durand, et, plus tard, des Cajetan, desSuarès, des Vasquez et de tant d'autres, moins souvent encore occupés à se battre contre les hérétiques et les incrédules, qu'à discuter avec leurs frères dans la foi, séparés d'eux par une doctrine d'école et par des opinions différentes? Quiconque n'est pas tout à fait étranger à l'histoire de la scolastique demeurera facilement convaincu que, pour admettre une vérité, sur l'autorité de la parole divine, on n*en est pas pour cela moins sévère vis-à-vis des arguments de raison par lesquels on cherche à l'étayer. Du moment que l'esprit humain se présente en son nom et avec ses ressources, le catholique, comme tout autre, a le droit de lui demander compte de chaque assertion, de peser dans une balance impartiale la valeur de toutes
(l) M. Franck. Compte rendu de l'ouvrage de M. Henri Martin sur la Vie future.
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ses preuves. Quand même il devrait résulter de cet examen qu'aucune ne tiendrait debout, la foi n'en serait nullement ébranlée. Car cette impossibilité d'arriver à une démonstration ne saurait se rencontrer dans les vérités fondamentales, et, quant aux autres, il suffirait de dire que la foi les établit, sans que la raison ait pu encore en fournir une démonstration péremptoire.
Reste une difficulté plus grave. Si l'esprit humain, dans ses libres recherches, allait aboutir à des conclusions contraires à celles du catholicisme, à quoi renoncerez- vous? Est-ce à votre raison? ou est-ce à vos croyances? Vous voyez donc bien, ajoutent nos adversaires, que vos principes conduisent nécessairement à une impasse intellectuelle, et qu'il faut opter entre le christianisme et la philosophie.
Ce raisonnement n'a de force que si l'hypothèse d'où partent les rationalistes est réalisable . C'est là précisément ce que nous nions ; et Texpérience de -dix-huit siècles entiers a prouvé que nous sommes en droit de le nier. Mais cette discussion concerne les résultats de la philosophie ; c'est la troisième chose que nous avions ici à considérer; nous en ferons l'objet d'un chapitre distinct.