DE LA PHILOSOPHIE CATHOLIQUE
Y a-t-il une philosophie catholique? — Ses caractères. — Sou uniié va-t-elle jusqu'à interdire toute discussion? ~ Prudence de rÉglise dans la réprobation des systèmes. — Est-elle toujours imitée en France^ dans l'interprétation de ses réponses ?
On s'est beaucoup préoccupé depuis quelque temps, particulièrement en France, d'opposer aux systèmes rationalistes si nombreux et si contradictoires, Tunité .d'une grande et traditionnelle science, qu'on a appelée la philosophie catholique. Ces efforts sont assurément louables; contenus dans de justes limites, ils peuvent rendre un immense service, et répondre au besoin principal de notre époque. Mais il serait à craindre aussi que, s'ils venaient à dépasser le but, le résultat ne fût de diviser les esprits, loin de les unir; et qu'au lieu d'apporter un secours précieux à la défense de la vérité, ils ne devinssent pour elle un embarras et un obstacle.
Oui, certes, il y a une philosophie qui peut à
juste titre revendiquer le nom de philosophie Catholique; car elle s'est inspirée surtout des écrits de nos grands docteurs, elle est née et s'est développée dans un milieu chrétien, parmi les luttes de l'école, au souffle à la fois paisible et animé de nos discussions scolastiques. 11 est facile de la reconnaître ; quoique son symbole ne soit point aussi exactement formulé que celui de la théologie, elle a néanmoins ses dogmes fondamentaux, dont elle ne s'écarte pas : car ce sont ceux de la raison, et ils sont imposés à tous les esprits par l'évidence même.
Ainsi cette philosophie est essentiellement spiritualiste ; entièrement édifiée sur la distinction substantielle de Pâme et du corps, elle repousse le matérialisme^ sous quelque nom qu'il se présente : sensualisme, positivisme, etc.. En dépit de ces éloges exagérés qu'on a prodigués de nos jours à certains philosophes païens, il est certain que nulle part, pas même dans Platon, vous ne rencontrerez, sur l'âme, son indépendance des organes, sa survivance à son enveloppe matérielle et ses destinées ultérieures, un enseignement aussi clair, aussi précis, et en même temps aussi irréfutable que dans la doctrine traditionnelle des philosophes chrétiens.
Nous ne la trouverons pas moins explicite pour
ce qui regarde la distinction substantielle de Dieu et du monde. Rien de commun entre cette philosophie et les divers systèmes panthéistes, dont les formes sont si variées. En somme, elle aune théodicée très-arrêtée, très-complète, qui va aussi loin dans Tétude des choses divines qu'il est donné à la raison de le faire; une psychologie dont les lignes principales sont nettement accusées, et qui ne se refuse à aucune des discussions soulevées par la méthode de l'observation interne; une logique qui, tout en tenant un fil conducteur pour ne point s'égarer, ne recule pas devant les redoutables problèmes agités, plus que jamais, à notre époque.
La philosophie catholique est donc ; elle est ce que Tout faite les vastes et puissants génies qui, du IV' siècle de notre ère au xui*, et du xin® jusqu'à nous, n'ont cessé de chercher la lumière, de discuter les mêmes questions, exploitant, dans ce but, l'héritage qui leur avait été laissé par les anciennes écoles, même païennes; ajoutant au travail des âges précédents leur propre travail et leurs propres réflexions, nous léguant ainsi, à nous qui venons après eux, un corps de doctrine compact, où si tout n'est pas fait, tout cependant est loin d'être à faire; nous montrant une voie bien tracée, éclairée principalement sur les points
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OÙ il y aurait péril de dévier et d'être conduit aux abîmes; partout en harmonie avec le dogme, sans néanmoins tirer de lui sa source; n'ayant d'autre flambeau que la raison, mais ne craignant point les écarts où elle jette ceux qui s'affranchissent totalement de la tradition : ceux, je veux dire, qui répudient l'expérience des siècles, pour ne suivre que leurs propres idées.
C'est, à proprement parler, par ce côté que la philosophie catholique se distingue de toute autre. Son point de départ n'a rien de spécial, puisqu'elle le prend, comme toute autre saine philosophie, dans l'évidence. Sa méthode est celle que lui ont apprise les Aristote et les Platon, je veux dire l'analyse combinée avec la synthèse, l'observation jointe à la dialectique. Ses ressources sont uniquement celles de la nature, car les vérités révélées n'entrent pas dans son apanage ; si elles lui fournissent quelque lumière, c'est seulement une lumière qui vient du dehors, et comme de loin, dont elle peut bien user pour se guider, mais non pour établir la vérité qu'elle cherche ; car, en philosophie, la seule démonstration admise est celle qui se tire de la raison, celle que l'homme peut contrôler en consultant sa propre intelligence. La condition de la science rationnelle est donc, en soi, la même et chez nous et chez
nos adversaires les rationalistes; mais ce qui nous préserve des écueils où ils vont se briser, c'est une plus grande défiance de Tesprit systématique et un respect plus vrai de la tradition. De là vient qu'au lieu de consumer nos forces à détruire, nous tachons de les employer à continuer Tédifice. Chaque siècle chrétien y apporte sa pierre; et si, malgré d'incessants efforts, certains esprits impatients se plaignent de la lenteur de Touvrage, nous avons de quoi nous consoler, en yoyant celui qui se fait, ou plutôt qui se défait sans cesse auprès de nous, véritable travail de Pénélope^ dont les auteurs eux-mêmes avouent souvent qu'ils désespèrent.
Mais le respect de la tradition et l'amour de l'unité, en philosophie, doivent-ils aller jusqu'à interdire toute discussion ? Parce que la route est ouverte devant nous, en conclura-t-on qu'il n'y a qu'une seule manière d'y marcher, que tous les esprits doivent adopter le même pas, suivre la même ligne et, si l'on nous passe cette expression, la même ornière?
Jamais les choses n'ont été comprises de la sorte. De tout temps, la vie des intelligences s'est manifestée par des conflits; dans les écoles catholiques, autant et plus que partout ailleurs, c'est du choc des idées qu'a jailli la lumière; les
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hommes ne se sont révélés créateurs que par Tinvention de nouvelles théories et de nouveaux systèmes; tant que ces systèmes n'ont rien eu de menaçant pour Torthodoxie, non-seulement l'Église les a laissés vivre dans leur diversité, mais elle en a même favorisé Tessor, se bornant à retrancher ce qu'il y aurait eu d'excessif, et rappelant les champions des opinions contraires à la règle de charité, qui doit toujours unir ceux mêmes que les idées les plus opposées séparent.
On sait avec quelle prudence Fautorité religieuse procède en cette matière, et quels ménagements elle emploie, pour ne jamais heurter une liberté légitime. Les Pères du concile de Trente étudiaient chacune de leurs expressions, de peur qu'elles ne parussent envelopper dans la condamnation des hérétiques certaines opinions , même parfois bizarres, mais cependant jusqu'alors librement débattues dans l'école. Après les disputes de Auxiliis^ si longues, si laborieuses, si consciencieusement éclairées par la présence des théologiens les plus célèbres, et par celle des juges les plus capables, les souverains pontifes qui les avaient provoquées, et le plus souvent présidées, ne pensèrent pas encore être en mesure de décider sur la question ; ils laissèrent chaque parti abonder dans son sens, se bornant à in-
terdire les discussions et lout ce qui aurait été de nature à jeter le trouble dans l'Église. Cette sagesse et cette lenteur ne se sont point démenties; nous en avons eu récemment encore de remarquables exemples.
Qui ne sait que la philosophie de M. l'abbé Rosmini avait été dénoncéeà Rome, quede nombreuses réunions avaient été tenues àce sujet, queplusieurs pressaient ^la condamnation d'un système qu'ils regardaient comme dangereux et funeste ? Quel a été le résultat ? Non-seulement aucune note flétrissante n'a été imprimée à la nouvelle philosophie; mais défense a été faite d'écrire contre l'auteur, jusqu'à ce que le Saint-Siège ait prononcé sur ces matières.
Enfin, ces dernières années, le clergé belge se divisait et se passionnait au sujet des controverses philosophique^ suscitées à Louvain. De part et d autre, faisant passer avant tout le reste la soumission à l'Église, on sollicitait, on appelait une décision. Celle de l'auguste pontife qui nous gouverne^ fut telle qu'on devait l'attendre de sa modération, pleine de sagesse. Se contentant d'imposer silence à des discussions, qui pouvaient prendre un caractère irritant et mettre obstacle au bien^ dans une contrée catholique, il réserva son jugement sur le fond de l'affaire, c'est-à-dire qu'il laissa à chacun
sa liberté. Si, depuis lors, une plainte est sortie de sa bouche, c'est encore dans le but de prévenir tout démêlé fâcheux, de rappeler , les esprits au respect des idées d^autrui, les cœurs à Tobservation de la charité envers tous.
C'est ainsi que procède TÉglise. Si elle prononce quelquefois d'une manière plus sévère sur les opinions de ceux qui ne sont pas en révolte contre son autorité, c'est seulement quand elle y reconnaît un danger sérieux pour la chrétienté et une opposition manifeste avec la vérité traditionnelle. On l'a vu dans la condamnation de M. Lamennais. Là encore, quelle admirable circonspection ! quel soin de s'entourer de toute sorte de lumières ! quels ménagements pour ne pas pousser à bout un esprit naturellement obstiné, mais qui n'aurait pu manquer de se rendre au traitement dont il était l'objet, si son orgueil avait été moindre !
On sent que la main qui allait frapper, était celle d'une mère, qu'elle ne s'appesantissait qu'à regret, suivant la mesure du besoin, signalant comme fausses et désastreuses certaines doctrines, qu'elle montrait du doigt, dans les écrits d'un homme de génie et d'une école alors puissante.
En France, nous sommes portés, il faut bien le dire, à oublier ces maximes de modération et de prudence, qui président toujours aux décisions de la
cour romaine. Un empressement regrettable^ bien qu'il prenne sa source dans une disposition de respect et d'obéissance, nous fait souvent outrepasser, dans l'application, les intentions de l'autorité quia parlé. Nous étendons ses expressions au delà de leur portée légitime. Nous lui faisons une responsabilité qu'elle n'accepte pas, et quelquefois nous jetons sur elle, auprès des incroyants, un odieux qui ne sert qu'à les éloigner encore davantage de nous et des idées catholiques.
Bien des exemples pourraient justifier la proposition que j'énonce. Je n'accuse personne. Ce qui est en cause ici, c'est notre caractère français, naturellement prompt et extrême. Nous ignorons les milietix, et nous ne les tolérons pas daas les autres. Or, souvent, en théologie, c'est là que la vérité se trouve ; il faut donc bien permettre à cette science, comme aussi à la philosophie, sa fille ou sa sœur, d'en réclamer pour elle le bénéfice.