CHAPITRE III
L* AUTORITÉ d'un LIVRE ET CELLE d'uNE ÉGLISE.
Difficultés des rationalistes. — Celui qui accepte cette autorité le fait librement. — Après avoir vérifié. — Comparaison avec un géomètre. — Analyse de l'acte d'adhésion du croyant à la parole de Dieu. — Liaison entre l'autorité de la Bible et celle de l'Église.
Comment un esprit peut-il demeurer libre s'il admet comme règle de ses pensées une autorité extérieure, indépendante de ses propres perceptions?
Supposons que cette autorité soit un livre, un livre inspiré, dont la doctrine est venue du ciel ; celui qui le reconnaît comme tel est par là même engagé non-seulement à accepter, mais encore à défendre contre toute apparence contraire ote qui y est contenu. Dès lors pas une seule opinion ne lui est permise si elle contredit, en quoique ce soit, l'Écriture sacrée. Sa pensée est enchaînée à la lettre qu'il considère comme l'expression de la vérité. Tout au plus peut-elle se mouvoir dans le cercle des interprétations diverses dont le texte
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est susceptible ; en sortir serait un crime et une sorte d'apostasie.
En outre, à ce joug déjà si pesant, le catholicisme en ajoute un autre plus pénible encore. Après tout, un texte est toujours plus ou moins élastique ; il se plie à des sens contraires et peut autoriser des opinions fort diverses : les hérésies Tout montré, les sectes innombrables du protestantisme sont là pour en faire foi. Mais une autorité toujours vivante, qui a droit d'être écoutée lorsqu'elle parle, dont Finterprétation s'impose comme infaillible lorsqu'elle prononce, n'est-elle pas, pour tous ceux qui raecepteat. la négation même de la liberté ?
Voilà ce que nous répétât, Bur tous les tons, ceux qui ne partagent pas nos croyances. L'objection est 'spécieuse ; elle retient en dehors de la foi une foule d'hommes qui tiennent trop à Tindépendan<^ de leurs idées pour la soumettre soit à l'autorité dm É^iture^, soit à celle de l'Église enseignante, A leurs yeux, c'est abdiquer que de reconnaître eomme loi de ses conYictions, comme règle de s^ via \me parole extéri^ire, qui vient à nous conserva dans un livre ou expliquée et développée par le ministère pastoral.
Nous devoQs donc examiner de près cette difficulté. Car à Dieu ne plaiise que la dignité humaine
puisse paraître compromise dans un croyant sincère, et qu'on transforme sa foi en une sorte de déchéance I L'honneur de tous eeux qui ooit donné leur nom à TEvangile est ici attaqué dans ce qu'il a de plus cher. Car, s'ils consentent à cotcrber leur iront de\fant Dieu, ils sont bienTésohis à le tenir toujours haut devant les hommes. Plutôt que d'être esclave, ils ont appris de leurs pères à être martyrs; et de toutes fies servitudes qu'ils détestent, la pliis odieuse, sans contredit, esft celle de la pen- ^sée(î).
Toutefois, malgré la juste indignation que soulève en nous cette imputation, nous ne sortirons pas du isilme ordinaire dont nous faisons profession' dans ces sortes de redierches. Nous examinions de sang-froid et Bans passion les assertions du rationalisme; s'il parvenait à nous convaincs, nous lui avouerions sans détour, comme aussi sans regret, que nonsuvons sacrifie une partie de. notre indépendance.
Mais, avant tout, qu/on^euilte bientioue le dire,
(1) H est vrai que S. Paul, parlant des armes spirituelles remises aux mains des apôtres, leur attribue le pouvoir de réduire tout esprit «n captivité en Kunenant à l'obëissamee dû Chritt : In caplittiaiBm redigentes omnem intellectum in obsequium Chri&ti. (II Cor. x, 5.) Mais cette captivité e'ift celle où setrouve réduite une intelligenoe, vaincue ii la fois et par l'évidence ai par la grôce^en se livrant-d'elle-môme k la vérité reconnue, parce qu'il lui devient impossible de résister davantage. ( Voir le Commentaire de Cornélius à Lapide sur ces paroles.)
celui qui accepte l'autorité doctrinale de la Bible, le fait-il nécessairement ou bien par un acte libre? Les réflexions que nous aurons bientôt à faire répondront péremptoirement. On sait, du reste, que la foi chrétienne porte partout avec elle son caractère de spontanéité et de volonté personnelle. Ce n'est point une croyance extorquée à l'homme par force ; le cimeterre a pu faire des musulmans, le glaive n'a jamais fait de chrétiens; pas plus la contrainte morale que la coaction physique n'est le principe de Tadhésion que nous donnons à la véracité des Écritures ou à l'infaillibilité de l'Église.
Parce que je crois ce que l'Évangile me révèle ou ce que la voix vénérée de la tradition m'apprend^ je ne porte pas plus le joug que si je me range^ par mes opinions, dans telle ou telle école dé philosophie. Le platonicien se dit indépendant, le disciple de Kant, d'Hegel ou d'Aristote se proclame libre. Pourquoi le chrétien ne le serait-il pas au même titre?
J'entends ce qu'on me répond. Ceux qui s'attachent à tel ou tel penseur illustre ne font pas profession d'être en tout d'accord avec lui, mais en tant qu'ils croient jeconnaître la vérité dans sa doctrine. C'était seulement au moyen âge qu'on jurait sur la parole du maître. 'Il y a longtemps
que le maître est détrôné, et que le génie luimême n'a plus que le droit d'exposer ses preuves. Or le catholique, au contraire, accepte d'autorité Tobjet de sa foi. Pour lui, la question n'est pas de savoir si la chose est évidente en elle-même^ mais bien si elle se trouve dans son livre ; non si elle est prouvée par des raisons péremptoires, mais si elle a été décidée catégoriquement par son Église : ce qui vient de ces sources est sacré et doit être reçu sans contrôle.
Il est vrai, mais ces sources elles-mêmes ont d'abord été vérifiées par lui ; il sait qu'elles sont pures et que l'erreur n'y est pas mêlée.
Quand une certaine somme de vérités est acquise à l'esprit, sera-t-il nécessaire, pour admettre une vérité nouvelle, qu'on la voie en ellemême et dans sa lumière propre? Non, il suffit de reconnaître qu'un lien intime et nécessaire la rattache à celles dont on a précédemment obtenu la certitude. Le dernier corollaire que tire le géomètre est peutêtre, pour lui-même, un sujet d'étonnement : il n'en a pas l'intuition directe, mais il sait que cette conséquence se relie à toutes les propositions successivement démontrées. Cela lui suffit; il n'y a plus d'hésitation. De même^ le croyant a d'abord posé les principes : Dieu, sa véracité, la révélation consignée dans les Écritures,
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un organe in&titué pour nous en donnée l'intelligence. Aujourd'hui qu'unei eirconstancâ partiou*^ lière se présente de faire Tapplication de oes doninées, voulez-vous qu'D revienne sur: ses: paa et refasse, en pure perte^ tout le chemiiLdéjà parcouru? Non sans doute. Sur-le^hamp, sans tei^ivecsationi^ sa foi embrassera ce qui lui. est proposé, mais elle l'embrassera libremfflit paiee qu'elle-même est une conviction libre; elle l'embrasfiersv céso^ lûment et sans danger d'erreur, parce* qu'dle est établie dans de» comtitione assuréesîd' infaillibilité.
Nous ne parlons en. ce moment cpie des choses qui touchent au dogme; celles qui concernent le mande physique et kaseienoea» naturelles trouveront leur place, dans la seconde parlie de ce tra* vaiL, Du reste,, de part et d'autre,, tout se résume en une question: de confiaiuaeu
Supposons: qu'un éruditaiixeneontcé dans, quelque vieux mafiusisrit une assertion qui prés^ite sousi un jour tout noaveaiu tel ou tel fait de.l'Jiiâtoire. En s'en r^^^rtani à ce doieumeiit^, il faudrait, redresseir ks idées reçues; ea un mot^^la science^amraitfait un pàs^.ee ser^dt.ime déeouverbe ; n'est-il pas daia! que 'tout dépendsa de la valeiU! du nouveau témoignage? Si L'on ^eatà montrer que le liTreoùfietlaitesl consigiië est dfun.écrivainiCûiir temporaini des éviéfiensLent&,..d'unj hionmet cobibu
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par la sagesse et Texactitude de ses récHs, d'un auteur qui s'est fah un grand nom dans Thistoire, le passage en question, acquerra beaucoup de poids, Fasserticm , quoique contraire à Topinion commune, prendra un haut degré de probabilité, vu la confismce qu'inspire celui de qui elle émane. Quand il s'agit du témoignage de Dieu, la confiance n'a pas de limites; ce n'est donc plus une simple probabilité qui eoi ressort, mais une entière certitude. Toute raison de douter est exclue, toute hésitation deviendrait coupable. Faut -il s'étonner de la {promptitude de notre adhésion, du moment qu'on ncHis la demande au nom de la rérité révélée ?
Faites l'analysé de l'acte intellectuel du croyant^ vous y trouverez deux choses : 1* une convictio», qui préexiste dans l'esprit, à savoir : que toute parole de Dieu renferme uniquement la vérité; c'est comme le premier élément de la foi, ou, si V(m veut, sa forme générale ; c'est aussi la question de dre4t, et certes elle est suffisamment résolue, même par la philosophie, y Une matière à la* quelle cette forme s'applique , un cas particu* lier sur lequel s'exerce cette coîivictioo; ce n'est plus qu'une question de fait : Dieu a-tri! dit telle chose, oui ou non? L'art-il dite en tel sras, et non en tel au4m? Ici seulement l'Eglise intervient; elle n'a pas, il est vrai, l'inspiration, mais elle a
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des pouvoirs de vérification; elle n'ajoute rien à la somme des vérités révélées, mais elle déclare ce qui y est contenu, elle dégage ce qui était obscur^ elle détermine ce qui pouvait demeurer équivoque. Dans ces conditions, le catholique reconnaît en elle l'organe avoué, Tinstrument authentique du Dieu révélateur.
Nous ne confondons pas^ comme on voudrait le faire croire, ces deux puissances ; nous ne faisons pas à TÉglise une autorité plus grande qu'à la Bible, ni même égale ou comparable à celle-là. Les rôles sont entièrement distincts. L'Écriture renferme la loi, l'Église l'applique et l'interprète. La première, avec les traditions apostoliques, forme comme les archives du peuple chrétien, qui renferment le dépôt des révélations divines et la minute des contrats passés entre le Ciel et l'humanité ; la seconde est la gardienne préposée à la conservation de ces précieux documents, avec pouvoir d'en constater l'intégrité, d'en déterminer le sens, de mettre fin à toutes les discussions qui pourraient s'élever soit sur l'authenticité de ces pièces, soit sur la manière de les entendre.
Qui ne voit que ces deux autorités sont étroitement liées, et que Tune n'est pas moins nécessaire que l'autre ? En nous donnant seulement la révélation des Écritures, Dieu laissait encore le champ
ouvert à toutes les dissidences ; les concessions qu'il prétendait nous faire, n'avaient aucune garantie de perpétuité ; la législation dont il était Tauteur, demeurait stérile et inefficace ; pour compléter cette double économie , il fallait, près de la loi, établir un tribunal chargé d'en procurer l'exécution ; près des monuments de la bienfaisance divine^ poser une garde pour les préserver de toute atteinte. Autrement tout pouvait être remis en question dans les institutions surnaturelles. Et c'est ce que prouvent jusqu'à l'évidence les dissensions du protestantisme.
Aussi nos adversaires eux-mêmes sont-ils contraints d'avouer que le catholique seul est logique, parce que seul il pousse jusqu'au bout les conséquences de sa foi. L'œuvre de Dieu, pour lui, n'est point une œuvre faite à moitié ; la lumière qui lui arrive ne risque point d'être détournée de sa voie ou décomposée par des prismes menteurs. Quoique séparé par des siècles du fait de la révélation, il est toujours à la source : car, comme les eaux que Moïse avait tirées du rocher par miracle, suivaient le peuple de Dieu à travers le désert; ainsi le flot de la vérité divine, après avoir jailli au sein de rhumanité, l'accompagne partout dans sa marche et désaltère la soif du voyageur haletant dans la solitude.