SUR LES SECTAIRES
Le rédacteur de la Gazette de Lausanne a eu la bonté d'annoncer les Observations que j'ai publiées sur un de ses articles. Je lui en dois des remerciements. Il a fait plus : il s'est donné la peine d'analyser ma brochure : nouvelle attention à laquelle je suis sensible. Malheureusement cette analyse n'est pas aussi fidèle que les miennes; et le rédacteur aurait lieu de se plaindre de moi si j'avais résumé son article comme il résume ma brochure. Ceux qui ne l'ont pas lue en prendront dans la Gazette une idée très fausse ; et ceux qui l'ont lue ne pourront assez admirer qu'on se permette d'analyser ainsi. Je prie les uns et les autres de donner encore quelques moments d'attention à une discussion que je ne prolonge pas pour mon plaisir^ ni pour celui de la Gazette, mais pour éclaircir de grandes questions, et pour écarter de ma personne des imputations qu'aucun citoyen ne doit accepter.
Mais, avant tout, qu'il soit bien entendu que je n'ai point eu mission des séparatistes pour défendre leur
cause; que je ne suis point leur organe; que, bien que leur situation m'intéresse, ce n'est pas pour eux, mais pour les principes que j'ai combattu . 11 est fort possible que toutes mes doctrines ne leur conviennent pas, et ils les désavoueront si cela leur convient; mais, quoi qu'il en soit, dès à présent ils sont hors de cause ; et personne, après la déclaration que je viens de faire, n'a le droit de faire peser sur eux la solidarité de mes opinions personnelles.
Le rédacteur, dans son nouvel article, met en regard ses doctrines et les miennes. Occupons-nous d'abord de celles-ci ; celles de la GaztUe auront leur four. Le rédacteur, usant d'un artifice plus commode que loyal, extrait de ma brochure dix propositions, qu'il isole soigneusement de tout ce qui les entoure, et qu'il jette toutes décharnées devant les yeux de ses lecteurs- Mais il a beau faire : il est telle de ces propositions qui reste debout par sa propre force , et se défend ellemême. Qu'est-il besoin, en effet, d'explications et de preuves pour légitimer une assertion comme celle-ci : « Une loi immorale, une loi irréligieuse, une loi qui « oblige de faire ce que la conscience ou la loi de Dieu « condamne, si Ton ne peut la faire révoquer, il faut la « braver (l)î n C'est en vain que le rédacteur à mutilé cette phrase : la vérité reste vérité. Et si quelque chose a besoin d'explication, c'est l'inconcevable inadvertance du rédacteur, qui signale comme hérétique une proposition que l'homme le plus immoral et le * tyran le plus endurci rougiraient de désavouei (1) Voyci page 3«.
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dainner ma thèse^ c'est admettre la thèse ooritt^il^. Comiamner cette proposition t Qu'il ^mii iiiiHm dWlf à JDtVu (jU'auit honmes, c'est admettre celles t ^il Mul miemù obéir aux homtneê qu'à DieUé C'est dire (plé tûute la morale consiste à obéir au gouvérnetnènt. (S'est dire que chaque gouvernement^ à son entrée dalW le pouvoir, vote une morale de Sfe façon^ comme Oft trdte la liste civile au commencement d'un rè^ë. CèBt dire : Il n'y a point de morale, point de devoirs \ et, puisqu'il faut obéir aux hommes plutôt qu'à Died, il n'y a point de Dieu. C'est, en voulant défendre la Wligion de l'État, fouler aux pieds toute reKgioli; Votts insinuez, Monsieur, à la fin de votre article ^ qtw les dépositairei des intérêts publics ne doivent point tblirér mes doctrines. Prenez plutôt garde à vous. Car si noti% gouvernement ne voyait pas, ainsi que moi^ une inadvertance dans cette profession indirecte de diatériftlisme, je ne doute pas qu'il ne déférât à la vindicte des lois le défenseur d'aussi funestes principes^ lV)Ur moi, dans le cas même où vous aurieii prononcé dvéc réflexion ce dogme détestable, je ne provoquerais pbifit contre vous la rigueur des lois. D'un côté, j'accorde aux opinions une latitude très étendue; de l'autre j j'ai la confiance que ceux de nos concitoyens qui n'aCii\)tit pas souri à votre inadvertance, auront eu horretir dû sens que présentent vos paroles.
En vain vous vous rabattriea sur quelques térttfës que vous avez soin de souligner : leur sens est asdez établi, dans mon écrit, par la suite du raisontietnetli. Braver la loi ! c'est fort, dira tel de vos lecteurs, sur
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qui l'artifice de l'italique ne manque pas son eftel. Mais qu'il veuille observer que c'est à vous que j'eop prUnle cette expression, que je m'en sera pour mifenfc me rattacher à votre argiimentôlion, et qu'il est impossible, en considérant l'ensemble de mon écrit et les circonstances qui l'ont fait naître , d'assigner au mot braver un autre sens que celui de désobéir. J'ai pris ce mot dans le sens où vous l'avez prie vous-même en l'appliquant à nos séparatistes, qui, certainement^ ne 6raven( pas autrement la Idi qu'en faisant ce qu'elle leur interdit. Quant ou senliment dans lequel ils agÎB9cnt( Dieu seul en est juge. Dieu seul peut savoir «i c'est par dépit, par orgueil, ou par respect pour ea Parole, qu'ils se mettent en opposition avec l'autOTilé. Pour moi, bien que je ne les connaisse pas, j'espère de la plupart qu'il leur en coûte intérieurement de braver une autorité qu'ils ont tant de raison de respecter, un gouvernement qui, à tous fiutres égards, est véritableiuent paternel. Malheur à eux s'il en était autrement, et si d'une révolte qu'ils peuvent juger nécessaire, ils passaient à un esprit de révolte qui est toujours criminel! Car alors ils ne seraient plus les disciples de celui qui fut doux et kumble de eaur[i); ils ne se sépareraient pas seulement de l'élise na'^ tionale, mais de l'Ëglise universelle; et ils so placeraient, par leurs dispositions intérieures, hors de tout ordre social. Si j'ai bien compris quels scntiiûents doivent animer un chrétien dans le cas d'un si déplorable conflit, c'est avec une douleur profonde, une (t ) Éiauglte wloit nlut UiKhieu, XI, se.
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grande répugnance, et seulement lorsque la nécessité lui en est bien démontrée, qu'il doit prendre Tatlitude de la résistance vis-à-vis des chefs de son peuple. Nos séparatistes sont-ils dans d'autres dispositions? Dieu seul en est juge, et le grand jour révélera tout. Mais comme, en tout ce qui ne touche pas à la foi, ils se montrent citoyens soumis et zélés, j'espère qu'ils n'ont point cet esprit de révolte et d'insubordination, directement contraire à celui de l'Évangile.
Vous soulignez aussi le mot conscience, et j'en crois voir la raison. Comme chacun a sa conscience, il s'ensuit, n'est^il pas vrai? que chacun, dans mon système, ne prêtera obéissance aux lois civiles qu'autant que sa conscience le lui permettra; d'oij vous voudriez bien conclure qu'au lieu de tendre vers un but commun, chacun s'écartera, suivant sa pensée, vers un but particulier, et qu'ainsi le grand objet de l'association sera manqué. Ah! Monsieur, donnez-moi seulement des hommes qui aient de la conscience, et je vous ferai un peuplé oiî il y aura de l'unité et de la subordination. Je vous le demande : d'où viennent les maladies sourdes des États, leurs fièvres violentes et leurs affreux désordres? Est-ce peut-fitre de ce que les citoyens suivent trop leur conscience ? N'est-ce pas plutôt de ce qu'il» ne l'écoutent point assez? Il est très vrai que, cba certains individus, la conscience est mal éclairée ; mais qu'ils valent encore bien mieux que ceux qui n'en ont point ! Du moins, sous quelque forme que ce soit, le sentiment de l'obligation morale vit dans leur âme;il y a quelque chose à faire d'eux; quand leure idiies
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seront rectiûées, ils marcheront dans la roule des vrais devoirs avec la môme fermeté qu'ils marchaient dans celle des devoirs imaginaires; et leur conscience alors servira la société. Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes, très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n'est qu'une distinction scolastique, et qui, dans toute leur conduite, privée ou politique, n'ont d'autre conseiller que l'intérêt, d'autre inspiration que la circonstance. Convenez avec moi, Monsieur, que de tels hommes sont plus dangereux que quelques âmes timorées.
S'il fallait prouver ce qui se prouve de soi-même, et si la proposition que j'ai extraite de votre article n'était pas de votre part une simple inadvertance, je vous rappellerais, en faveur de la thèse que vous semblez attaquer, un témoignage dont l'autorité ferme la porte à toute contestation ultérieure \ c'est cette parole des apôtres: J/ faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes (1). Et remarquez qu'ils prononcèrent ces paroles pour s'autoriser dans la désobéissance à un ordre donné par le conseil souverain de la nation, — Mais c'étaient les apôtres, dira quelqu'un. A Dieu ne plaise que je méconnaisse le rang éminent de ces saints hommes, leurs dons surnaturels, et tout ce qui les élève audessus de leurs successeurs dans l'œuvre du ministère I
(t) Acles clas ApOIrcs, V, 30.