‹ La liberté des cultesChapitre 12 sur 116 · IN ÉVIDENCE · texte numérisé non relu

IN ÉVIDENCE

une santé altérée fait redouter le premier contact de cet air bienfaisant ; à d'autres, l'habitude d'une autre atmosphère rend ce passage pénible et fatigant. Si je ne me trompe, cet exemple emprunté de notre nature physique, nous offre une distinction toute semblable à 4)elle que nous cherchons à établir. L'esprit humain aspire l'évidente aussi volontiers que nos poumons air tirent dans leur tissu cet élément subtil qui enveloppe notre globe. Mais selon que cet esprit est plus ou moins bien conformé, plus ou moins bien disposé, il accueille avec plus ou moins de facilité des vérités d'un certain ordre. Et si, d'accord avec toutes les probabilités et avec les renseignements les plus respectables, nous admettons une dégradation de notre nature, une rupture de l'équilibre primitivement établi entre nos facultés, rious regarderons l'esprit humain comme une essence malade et altérée , qui tend encore à la vérité , mais qui n'est pas capable de recevoir également toute vérité (1). Mais, soit que nous admettions, soit que nous repoussions cette idée particulière, nous pouvons dire que l'évidence est relative à l'organisation générale et arrêtée de l'espèce humaine, et que la certitude dépend à un certain point de l'état divers et muable des individus (2).

(1) Bayle, nous dit-on, a fait usage, dans son Commentaire philosophique, de l'argument que nous tirons de rinévidence des croyances religieuses. Mais il s'avance trop, et se hasarde sans nécessité, en prétendant que Dieu nous a créés avec Tincapacité de parvenir à la certitude en matière religieuse. •

(2) « Vévidence est le résultai immédiat de la perception du sentiment « ou de celle de Tesprit : elle dispense de toute preuve. Les preuves sont « nécessaires pour acquérir la certitude, » (Portalis, De V esprit philosophique, tome I, page 32.)

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il est donc des vérités, et en grand nombre, sur lesquelles nous pouvons obtenir la plus satisfaisante certitude, que nous ne pourrions renier sans mentir à notre conscience et à notre raison, et qui, toutefois, sont privées du caractère de l'évidence. Au nombre, et même à la tête de ces vérités, sont celles qui font l'objet des croyances religieuses. Ces vérités sont relatives au monde invisible ; rien de ce qui leur appartient ne frappe nos sens, rien ne force impérieusement et de premier abcJfd notre conviction. Nous pouvons nous les prouver à nous-mêmes, nous pouvons les démontrer aux autres ; mais elles ne se démontrent ou plutôt elles ne se montrent point seules ; nous pouvons former, des arguments qui les établissent, une chaîne serrée, dans les anneaux de laquelle notre raison demeure arrêtée et comme captive. Ces arguments ne sont point puisés dans la préoccupation de notre esprit, ni dans les prédilections de notre cœur ; ils sont bien pris du dehors, c'est-^-dire de l'objet même ; ils peuvent avoir toute la force réelle des motifs |iar lesquels nous nous déterminons aux démarches les plus importantes comme aux plus journalières de notre vie; et la certitude qui en résulte peut être pour nous la source du plus parfait repos. Mais toujours ce sont des cho- «w invisibles, des mystères du ciel, des faits qui sortent de cet ordre de faits terrestres et sensibles dont l'hoDime fait la mesure de tout. Ils appartiennent à un monde wj l'âme de l'homme ne s'élance guère c[ue |)ar le désir, el dnut rien n'a directement transpiré jusqu'à (ui. Uk oui contre eux des apparences terribles, cette

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mort, ce tombeau, qui, détruisant sous nos yeux un être mixte en réalité, mais un en apparence, semblent emporter tout l'homme et dévorer toutes ses espérances.

Pour citer encore une fois les livres des chrétiens comme un simple exemple, mais digne de faire autorité, abstraction faite de la divinité de ces écrits, ce n'est pas une idée peu profonde que cette assertion qu'ils nous présentent, que la foi ne peut venir que du ciel, que la foi est un don de Dieu. EB! quoiî les rapports qu'ils prétendent exister entre l'homme et le monde invisible, ces rapports, ils les établissent par des faits, ces faits ils les garantissent par des témoignages, ces témoignages ils les fortifient par des miracles et des prophéties ; toute cette histoire, ils la soumettent avec un plein succès aux épreuves de la critique la plus inexorable, à cette hache de Phocion qui brisait jusqu'aux discours de Démosthène, et, après cette nuée d'arguments, comme s'ils avouaient leur insuffisance, ils le renvoient à Dieu, pour terminer des doutes qui ne devaient pas s'élever, pour dissiper des préventions qui ne devaient pas naître, pour compléter, pour produire l'évidence? Est-ce donc que ces auteurs se sont défiés de leur propre force? Non ; mais c'est que plutôt, soit qu'ils l'aient appris d'eux-mêmes, soit que Dieu le leur ait enseigné, ils connaissaient la nature de l'homme, l'asservissement de son esprit aux objets sensibles, l'étrangeté qu'ont pour lui les choses du ciel, la difficulté d'attacher aux choses d'en haut des pengées qu'une triste inclination enchaîne aux vanités

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de ce séjour passager. Nous pourrions ici expliquer, d'après Pascal, pourquoi la religion reste couverte de ces ombres, dans quel but infiniment sage une pleine évidence a été refusée à des vérités d'un intérêt suprême, et combien fut bienfaisante cette conduite de Dieu, destinée à enfanter dans nos cœurs la foi et l'amour. Concluons seulement que cette inévidence des vérités religieuses a été sentie.

Si les croyances religieuses sont inévidentes par elles-mêmes, c'est-à-dire si leur vérité ou leur fausseté n'est point de nature à frapper par elle-même l'homme qui les considère, il en résulte certainement que les opinions contraires, quelles qu'elles soient, n'ont pas davantage ce caractère d'évidence ; car l'évidence de ces dernières entraînerait nécessairement la fausseté des premières. .Et si ces opinions contraires ne sont point revêtues du caractère de l'évidence, à quel titre imposeraient-elles un joug aux croyances religieuses avec lesquelles elles ne s'accordent pas? Sur quel autre droit que la force se fonderaient-elles pour étouffer l'expression de doctrines qui se vantent de posséder des arguments aussi solides que les leurs?

Allégueraient-ils, les partisans de ces opinions oppressives, la certitude qu'ils possèdent? Mais toute croyance ne peut-elle pas l'alléguer? Toute secte ne repose-t-elle pas sur une certitude plus ou moins fondée? Et entre ces certitudes respectives, quel sera l'arbitre, sinon la force? Vous auriez peut-être, en intention, servi la cause de la vérité, mais vous auriez renverse la justice. Entre vos antagonistes et vous, il

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