‹ La liberté des cultesChapitre 14 sur 116 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LÀ RELIGION EST UNE AFFAIRE ENTRE DIEU ET l' HOMME.

Nous avons tiré notre première preuve d'un caractère commun à toutes les croyances religieuses. Il nous faut aller plus avant, et chercher dans l'essence de ce qu'on appelle religion un nouvel argument pour notre cause. Il ne sera besoin que de recourir aux simples notions de la religion naturelle.

Et ici, il ne sera pas hors de place d'observer en passant que la religion naturelle peut être considérée sous deux rapports différents, comme moyen d'établir des relations entre l'homme et Dieu, et comme série d'idées et d'inductions sur ces relations elles-mêmes.

Au premier égard la religion naturelle n'a que trop bieu rendu témoignage contre elle-même. Livrée à ses propres éléments, elle manque de sanction, de certitude et de vie.

Partout nous la voyons cherchant à sustenter sa faiblesse par des emprunts faits aux religions positives ; partout nous la voyons tendre à s'enfermer dans les formes arrêtées de ces religions qui établissent leur autorité sur des faits historiques. N'étant soutenue par rien, elle ne peut rien soutenir.

Mais si elle n'est point assez forte pour dominer la

LA RELIGION EST VNB AFFAIRE ENTRE DIEU ET l'hOHME. 01

vie, elle n'est point sans prix pour la raison. Elle peut se présenter comme une série bornée d'idées justes, série incomplète, je l'avoue, mais qui, dans les bornes qui lui sont assignées, ne manque ni de liaison ni de justesse. Elle ne suffit pas aux besoins de l'homme; mais comme phénomène naturel et constant, comme sj'mptôme de notre nature, elle peut être observée avec intérêt et avec fruit.

Selon les principes de cette doctrine, il y a un Dieu et des rapports entre l'homme et Dieu. Ces rapports sont ceux d'un enfant à son père, d'un sujet à son roi : ils sont d'une nature morale ; par où l'on entend qu'ils sont déterminés par la volonté d'une et d'autre part. C'est par un effet de la volonté bienfaisante de Dieu que nous avons la vie, des facultés, des forces, des joies, des espérances. C'est de même par un effet de notre volonté que, ne pouvant offrir à Dieu, en échange de ces biens, aucun bien d'une nature pareille, nous lui présentons la seule chose qui soit à notre disposition, savoir notre coeur. Des sacrifices, l'offrande des biens de la nature, qui sont tous à lui, ne seraient rien sans notre cœur, et sont tout avec notre cœur. Ils ont du prix autant qu'ils sont une représentation fidèle de la seule offrande qui puisse être agréable à l'Être suprême, rhonimage de cette âme qu'il a créée pour l'adorer, (|ui lui appartient tout entière, et de laquelle, si j'ose m' exprimer ainsi, nous ne pouvons rien distraire sans prévarication.

Plus ce sacrifice est entier, plus on lui est agréable , et il le témoignera dans la dispensation définitive qui

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doit succéder à celte économie d'attente. Les lois générales auxquelles il a jugé bon de soumettre l'univers dans les périodes du temps, couvrent de bien des oxûr bres sa justice rétributive. Mais une époque solennelle est fixée pour le rétablissement de l'ordre et l'assignation des rangs entre les créatures morales. Dans ce grand jour, elles seront classées et traitées selon qu'elles auront aimé Dieu , et leur attachement pour ce grand Être deviendra la mesure exacte de leur bonheur.

Il y a donc entre Dieu et l'homme un contrat tacite^ un traité immuable, l'homme offrant son cœur, Dieu s'annonçant comme le rémunérateur de cet hommage- Du moins c'est sur ce pied que l'homme offre un culte au Très-Haut ; ce culte, quel qu'il soit, est l'expression de l'amour, et cet amour prétend à une récompense.

Ces choses étant nécessairement accordées par les sectateurs de la religion naturelle, n'accorderont-ils pas aussi les suivantes?

Premièrement, que ce contrat et son accomplissement sont du domaine des choses purement spirituelles? Le culte, pris dans son fondement et dans son essence, n'est point un acte social ni une prestation civile, mais une affaire purement individuelle et intérieure. C'est un sentiment du cœur qui réagit sur luimême, qui se modifie, et dans lequel l'individu n'a que lui-même pour objet et pour témoin. La réunion visible de plusieurs individus dans le culte ne change rien à sa nature, ne lui ôte rien de son individualité. Sousr quelques formes qu'il se produise, c'est toujours un pur sentiment, dont il n'y a pour juge que l'être qui

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réprouve, et Dieu qui en est l'objet. Comme Dieu sait quel il doit, quel il peut être, quel mérite il y a à la créature à le ressentir dans un certain degré, quel tort il y a à ne pas le ressentir. Dieu peut en faire un objet d'imputation et de jugement; mais aucun homme n'est qualifié pour une semblable juridiction, d'abord parce qu'il est incapable de l'exercer, ensuite, pour m'exprimer simplement, parce que ce n'est pas son af^ire, le contrat n'ayant pas été passé avec lui, mais avec Dieu (1).

Ensuite, on conviendra sans doute qu'un culte, pour être vraiment du cœur, suppose la liberté. Là où il n'y a pas de liberté, les mains, la voix peuvent accomplir les pratiques d'un culte automate, mais le cœur n'y est pour rien. Que faites-vous donc en contraignant l'individu à prendre part à vos solennités? Vous lui dites, comme l'enfant à l'oiseau dont il a rompu les ailes : « Vole maintenant! Il y a une récompense céleste, infinie, pour celui qui offre à Dieu le culte du cœur; aspire à cette récompense! » Et vous faites que son culte, pire que celui des païens, n'est qu'une parade stérile et frivole ; vous le dépouillez non-seulement de la ferveur, mais de la sincérité ; c'est d'un hypocrite que vous augmentez le nombre de vos brebis (2).

De tels exemples sont loin de nous, dira-t-on. Oui, le temps est loin où l'épée de Charlemagne courbait le

(1) « Qui es-tu, toi, qui juges le servitetxr d'auti^i? SMi se tient ferme « ou »*ll tomlM, c'est à son maître de le juger. » Hom. XIV, 4. — Voyez on beau développement de ces vérités dans l'ouvrago de Kœppen : Die Biàei^ ein Werk der gœttlichen Weisheit, tome II, page 648.

(3) Voyes Tertullien, cité par Neanoeb, Denkunirdiffkeiteny tome II, pa(e 69. — Voyez aussi la Note II.

hi LA RELIGION EST (JNB AFFAIRE

Saxon idolâtre au pied de Tautel. Mais n'y a-t-il de contrainte que celle du glaive ? et exploiter au profit d'un culte les passions les plus basses du cœur humain, l'intérêt et la peur, est-ce une action plus noble et moins immorale? Pieux artifice, dira-t-on, saint stratagème ! Nous amenons dans le temple du vrai Dieu des gens perdus qui vivaient sans Dieu dans le monde? Que risquent-ils de plus? Pas autre chose, sinon qu'après avoir offensé Dieu par leur indifférence, ils vont l'outrager par leur hypocrisie ; ils le méconnaissaient, ils vont le déshonorer (1).

Que si vous vous bornez à proscrire les cultes étrangers sans imposer le vôtre, supposition qui est généralement sans fondement, cet attentat envers la liberté sera simple au lieu d'être double; mais vous aurez cependant attenté à la liberté. Vous aurez enlevé à un être moral la faculté de s'approcher de Dieu, de la manière qu'il jugeait dans sa conscience être la bonne et la vraie. Vous aurez interrompu les moyens de communication de cette âme avec son Dieu ; vous lui aurez enlevé les moyens d'atteindre à cette félicité promise par le Dieu rémunérateur, en brisant sous ses pieds l'échelle mystérieuse par laquelle l'homme s'élève au ciel ; vous ne lui en fournissez aucune autre pour parvenir au séjour éternel de la vie. Vous avez enlevé Dieu à son âme ; vous avez enlevé son âme à Dieu.

Oui ; vous êtes les spoliateurs de Dieu même ! Vous arrachez aux bras de son amour les âmes qu'il voulait

(1) Voyez la Note HI.

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gagner à lui. Représentants indiscrets de ses augustes desseins, vous dénaturez les plans de sa providence ; ambassadeurs prétendus du Prince de la paix, vous servez les intérêts du prince des ténèbres. Vous vous dites ses serviteurs, et vous faites l'œuvre impure de ses adversaires. Ahl ne vous mettez pas, comme un mur importun de séparation, entre un Dieu compatissant et les faibles mortels qu'il aimel Laissez agir son Esprit; ne vous constituez pas les exécuteurs d'un plan qu'il veut accomplir seul, et par les moyens qui lui sont propres. Occupez-vous, je le veux, des affaires de ce monde; mais laissez-lui, je voua en supplie, cette grande affaire du salut des âmes ; et aux obstacles que sa bonté rencontre dans ces âmes elles-mêmes, n'en ajoutez pas de nouveaux par votre impatience et votre inconsidération ; et, sur toutes choses, ne mêlez pas TO9 intérêts profanes aux intérêts du Dieu fort.

Au reste, si cet attentat à la liberté religieuse a été souvent le résultat d'un faux zèle ou d'un zèle ignorant pour la religion, n'oublions pas que ceux qui font profeasion de ne pas croire, ont montré que, pour se rendre coupables de la même manière, ce n'est que le pouvoir qui leur manque. Des philosophes ont paru croire que l'incrédulité est tolérante de sa nature, et qu'elle est portée à respecter la liberté religieuse, comme la liberté de pensée en général. Je lui crois, au contraire, un grand penchant à l'intolérance. Les adversaires des religions positives peuvent bien, dans le temps où leur liberté de penser est menacée, élever la voix avec les défenseurs de l'indépendance religieuse;

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il y a entre ces deux partis, non pas communauté 'de principes, mais société de périls; et la plupart des déistes et des indifFéreritistes défendent alors, non Tihtérêt de la société, mais' leur intérêt particulier. Letrr impatience contre les manifestations d'une cfoyande positive, leurs clameurs contre des œuvres oii la cTiàrité se joint à la piété, leur amèrtuine coritre tous fes hommes religieux d'ùnè manière prononcée, pouvaient faire pressentir quels seraient leurs adtès, si, par xtn jour de malheur, le pouvoir leur 'tômlàît en partage- Là-déssus notre expérience est faite , et fiôuis ïi'avOris plus rien à apprendre.

Quant à ceux qui prétendent ne vouloir qiiè les progrès de lia vraie religion et le salut des âmes, qu*îls retiennent bien cette importante vérité : c'est qtie les récompenses du Rémunérateur étant attachées au culte du cœur, et ce culte ne pouvant exister que par la liberté, dans tout ce qu'ils feront pour propager leur croyance, ils doivent se garder avec soin de ce c(ui porte atteinte à la liberté; et cela sous peine de compromettre les intérêts des deux contractants, Diéû et rhoriime. Or il h'ë^t qu'un moyen dont l'emploi soit sans aucun danger pour la liberté; il n'eneât qu'iih, par conséquetït, (jiii soit légitime : nous l'avoiis déjà dit, c'est la persuasion.

En employant l'éloquence de la vérité poùr'convertir l'hoinme à votre croyance, vous n'attentez pas plus à sa liberté que. Dieu en l'aidant des lumières de son Esprit, que l'homme lui-même en travaillant sur ses propres idées par la niéditation. S'il y a une sorte de

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iiécessilé, pour l'esprit bien conformé, à embrasser une idée juste et à former une j^eolution sage, ce n'est pas, certes, cette nécessité brutale qui, méconnaissant juttre constitution morale, g'adrcesç à,ce-qu'il y a de vil el de terrestre dans notre na,tiire. C'est .cette nécessité sublime à laquelle les plus grands génies et les plus ■faoïumes de bien ont obéi .avec joie, cette ^kéeesaité à Jaquelle il sera étemeHeraent glorieusde céder, C'qal le plus digne emploi de la liberté.

En isongeant que c'eat à eette liberté de rhoœojp qu'est confié le dépôt de son éternelle félicité, apprenez à la respecter si fort que nou-seuloni.ent vous ne ia forciez point, iiiais que vous évitiez mâiue d^ l'tiSètwucher. Que le cœur reste dans la.plus.parfaileisécii- -rilé, (|u'il ne puisse ni prévoir, ni même imaginer le

I rfianger. Dès qu'il aura craint, il aura cessé d'Être Uitre.

I «Ce n'est pas assez qu'il n'ait cien à craindre, il faut

1 iflu'il uail rien à espérer. Autant qu'il sera possible, il LUt qu'il n'^iercoive aucun intérêt dans ce monde, à roire ou à ne pas croire, si ce n'est la^paix intérieure

■ qui accompagne la foi. Qu'il n'y ait aucune distinction lerrestre en faveur de celui qui croit ou feint de croire ; Min t -de sépa ration des boucs et dœ brebis ; ce discer- :nl: regarde Dieu seul(l).

s ici se présente l'objection la plus spéciejise de

I iloutes celles qu'on peut nous faire, et la difficulté qu'on i peut^tre le moins éclaircie.

(1) VoreiliNoia IV.

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