CHAPITRE Vn
INCAPACITÉ DE l'état A STATUER SUR DES CROYANCES.
Je dis donc d'abord aux partisans du système de prohibition des opinions et des croyances : Où trouverez-
INCitPACITé DB l'Eut a STATUCEI sur DRS CHOrANCES. SI
vousce point de départ invariable et certain? S'il s'agissait de quelque point de morale sociale, assurément vous ne seriez point embarrassés ; l'évidence, ou la nécessité qui lient lieu d'évidence, ne vous laisserait pas longtemps dans le doute. Mais vous nous transportez au delà de celte sphère, el dans le domainedes croyances. Quelle limite allez-vous tracer? Dansun paysoù la masse des individus appartient de nom et par naissance au christianisme, vous déciderez peut-être que toute profession extérieure et toute publication sera permise, qui ne sera pas hostile contre la religion chrétienne. Mais qui est-ce qui sera censé avoir attaqué cette religion? Sera-ce l'incrédule violent et brutal ? mais ses attaques ne sont pas plus réelles et sont moins dangereuses que celles de l'homme qui s'impose des ménagements extérieurs ; et celles-ci sont moins dangereuses encore que l'attaque sourde et habilement calculée de celui qui détruit en paraissant adorer. Sera-ce donc aussi contre le aocinien, le pélagien, le néologue, qu'il sera permis de sévir? et sur ce pied ne verrons-nous pas proscrire el punir toute nuance qui modifie le système reçu, les confessions de foi écrites, ou peut-être l'mterprélation plus ou moins arbitraire des hommes à qui en est remis le dépôt?
Mais voici, dira-t-on, un point fixe où l'on pourra s'arrfiter. L'athée el le matérialiste sont coupables de lèae-humanilé . Ils sont intellectuellement, si ce n'est moralement, des espèces de monstres, dont le seul nom fait frissonner, donl la rencontre épouvante, dont les écrits sont un outrage à la dignité humaine. Ap-
82 INCAPACITÉ DB L BTAT.
puyez davantage encore, si vous le voulez, sur les traits de ce tableau; mais faites attention que, plus vous appuyerez, plus vous contribuerez à faire sentir l'inutilité des poursuites que vous invoquez contre ces transfuges de la raison humaine, contre ces infracteurs des droits de notre race. Éh ! quoi? leur système est une prodigieuse erreur qui plonge dans la stupéfaction la famille entière des hommes ! leur aveuglement est une fureur que l'immoralité seule s'explique, parce qu'elle seule peut la partager; et vous en craignez les dangers ? et vous voulez donner à des doctrines si profondément répugnantes, le seul attrait qu'elles puissent avoir, en les honorant d'une persécution î vous voulez mettre du coté de ces dogmes pervers l'avantage d'une réclamation spécieuse des droits de la pensée? vous Qpcordez l'honneur de la persécution à ce qui ne méritait que le mépris? Laissez donc plutôt le monstre de l'athéisme en venir aux mains avec la vérité; laissez^ le développer dans ce contraste, s'il a osé le provoquer^ sa noirceur naturelle et ses formes hideuses; vous le verrez terrassé aussitôt qu'aperçu, moins par des. réfutations en forme que par cette clameur publique qui , dans ce cas, est bien véritablement la voix de Dieu. Dans le cours du dernier siècle, une lutte mal cal* culée acquit à ces doctrines une sorte de crédit en appelant quelque intérêt sur des personnes qui étaient assez insensées et assez vaines pour défendre, comme croyance, le mépris de toutes lescroyances, et pour s'exposer aux dangers du martyre en faveur d'une doctrine dont la conséquence la plus claire est un égoïsme absolu ;
A STATtlBit SUR DES caOIOfCtS. S3
comme si le néant était un Dieu qui pût récompenser! Mais ii nous était réservé de voir ce qui peut tuer l'a- Uléisme, ii nous était réservé de connaître à quoi ae réduit la force de cette doctrine inerte, lorsqu'une fois elle est privée de l'appui d'une persécution. Pour renverser un ennemi si peu redoutable, il suffit à Dieu de le placer un instant sur le trône.
Une nation déchue entendit, par la bouche de ses chefs, l'athéisme proclamé reUgion de l'État; elle vit le triomphe, elle assista aux pompes de ce culte infernal; pompes vraiment funèbres, dont les cris du délire et de la débauche cherchaient en vain à déguiser la lugubre horreur. L'athéisme était attendu à ce moment remarquable. Une force invisible le prosterna aux pieds du théisme ; la bouche impure de ses adeptes fut contrainte, à la face de la nation, d'avouer un Dieu et de proclamer les rétributions infaillibles du crime; et il parut que l'impiété n'avait été élevée un moment que pour montrer par une chute plus profonde et plus éclatante la puissance d'une vérité que le genre humain réclame comme sa propriété immortelle, inaliénable et sacrée.
J'ai demandé quels seraient les points fixes et généralement avoués d'où l'on partirait pour prohiber les opinions et les croyances. Je pourrais demander encore à quels juges sera déféré l'exercice de cette faculté prohibitive. Seraient-ce des philosophes? Mais, en supposant qu'ils puissent se mettre d'accord , ne pren- ^L drontrils pas leurs propres opinions pour mesure de la
84 INCAPACITE DE l'^TAT A STATUER SUR DES CBOTANCES.
sistera-t-elle pas à les faire prévaloir? Seraient-ce les ministres de la religion? Mais de quelle religion? laquelle a le plus de droit à terminer ce grand et perpétuel procès de la société avec les opinions? Le nombre des adhérents d'une religion la rendra-tril évidente par cela même qu'il la rend dominante? feront-ils plus que les philosophes abstraction de leur système particulier? ne jugerontrils pas les autres religions avec d'autant plus de prévention et d'intolérance qu'à leurs yeux la leur est divine? et ne les forcez-vous pas, en leur confiant cette périlleuse tâche, à devenir oppresseurs, en dépit peut-être de l'esprit de charité de leur doctrine? Enfin, seraient-ce les magistrats? Pour tout ce qui tient aux intérêts de la morale sociale, telle que nous l'avons définie, ils sont sans doute compétents, et si vous ne donnez d'autre règle à leur jugement que les principes de cette morale, vous entrez parfaitement dans notre sens ; mais s'ils doivent prononcer sur d'autres données, où est leur compétence? elle est moindre encore que celle des philosophes qui peuvent alléguer la profondeur de leurs études et le perfectionnement de leur intelligence ; moindre que celle des théologiens, à qui la religion qu'ils prêchent est sans doute plus familière qu'à des magistrats.
Et si le point de départ qu'il fallait déterminer ne peut être déterminé, si les juges qu'il était question de choisir sont incompétents, où donc est pour la société le droit de juger les opinions au delà des limites très précises que nous avons posées? Et nous ajoutons : où est pour elle l'avantage d'étendre ce droit au delà de ces limites?
QUESTION DUTaiTE POUR l'ETAT. 85