‹ La liberté des cultesChapitre 17 sur 116 · ATTRIBUTION · texte numérisé non relu

ATTRIBUTION

L'expérience de tous les temps et de tous les pays répondra pour nous. Quand un gouvernement sévit, selon la teneur des lois, contre l'auteur et les débitants d'un livre qui attaque, soit par des raisonnements, soit par des tableaux, ces principes conservateurs de la société, la sûreté personnelle, la propriété et la pudeur, ce gouvernement a pour lui les suffrages de toutes les classes, et jusqu'à l'assentiment tacite des libertins et des fripons. Mais sitôt qu'il dépasse ce point, l'unanimité cesse, et il a même contre lui les adversaires les plus éclairés des doctrines qu'il a voulu proscrire. Ces esprits d'élite, en se révoltant intérieurement ou en réclamant à haute voix contre de telles mesures, sont mus par deux principes différents. Le premier est la confiance que leur inspirent la force de la vérité et leur propre force ; ils ne craignent point les tentatives de l'erreur et l'adresse des sophismes; et, combattants généreux et forts, ils murmurent de se voir enlevée une proie qui était promise à leur courage. Le second sentiment qui les porte à réclamer, c'est cet amour, ce besoin de la liberté de la pensée, qui est propre à toutes les hautes intelligences ; pour eux cette liberté est contradictoire à elle-même, si elle n'est concédée qu'à la vérité; elle est menacée lorsqu'elle cesse d'être un

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droit commun ; elle n'est plus, sitôt qu'elle devient un privilège : c'est pourquoi ils se sentent blessés dans la personne de leurs adversaires, et le coup qui vient de tomber sur l'erreur, leur paraît en même temps avoir atteint la vérité.

Ce sont là assurément des voix qu'il faut entendre ; et fussent-elles encore plus rares qu'elles ne le sont, elles devraient couvrir les applaudissements de cette masse d'hommes que la prévention ou l'intérêt attadie en esclave!^ à tous les triomphes de la force. Mais il est encore un objet digne de la plus sérieuse attention : c'est reflet de ces mesures violentes sur ceux-là mêmea qui en sont victimes (1).

S'il est une idée que l'expérience ait consaorée, c'esl celle de cette force de répulsion, et pour ainsi dire de cette élasticité de l'esprit humain, qui le contraint à 86 révolter contre toute tentative de compression. Contestée à toutes les époques par des esprits légers, elle, a {»iisé, à toutes les époques, une nouvelle force dans le témoignage des faits ;. et c'est, si j'ose m' exprimer ainsi, mouillée de sang et de larmes, et avec un cortège de souvenirs: douloureux, qu'elle se présente à nous, d'Âge en 1^,^ toujours trop sûre d'être méconnue^ et toujoum (^stinée à se reproduire parce qu'elle est vérité. L'esprit humain est une essence libre ; la liberté est son

(Q c( La persécution provoque la révolte. L'autorité, déployant ses ri- ' « gu««rs. contre une opinion qydcftnqae, excite à lanmifeelatloM de cette « opinion tous les esprits qui ont quelque valeur. U y a en noii^ up, prbu- <r cipe qui s'indigne de toute contrainte intellectuelle. Ce principe peut « aller jusqu'à la fureur ; Il peut être la cause de iieaucevu de cri«ie»$ maia « il tient à tout ce qui est noble dans notre nature. » (Bemamin Cdhstant, De la Reli^on; tome I, Hv. f, chap. L)

DE STAtUER SUR DES CROYANCES. 87

caractère propre, un élément indestructible de sa nature. Il sait qu'il peut abuser de sa liberté, mais il sait aussi qu'il ne peut exister sans elle. La lui interdire, la lui contester, c'est l'attaquer dans son essence même, c'est vouloir l'anéantissement de sa nature. Peu importe à ses yeux qu'une semblable tentative ait pour but rétablissement de la vérité. Il refuse à la vérité même le droit de s'établir aux dépens de la liberté. Que dis-je? II ne peut reconnaître la vérité sous les attributs de la force ; des lumières ainsi offertes l'offusquent au lieu de l'éclairer : il s'affermit de plus en plus dans des préventions qu'auraient plus sûrement dissipées la voix de la persuasion et la force intrinsèque du vrai ; il se débat en furieux dans des chaînes qu'il aurait volontairement portées ; il passe rapidement du support à la haine, et du zèle éclairé à une aveugle fureur.

La propagation de certaines idées peut être un mal ; la suppression de ces idées par la force en est un autre ; j'ai vu ces deux maux, et je les ai balancés. Une opinion contraire à la religion dominante, c'est-à-dire à la religion des plus forts, gagne quelques âmes ; mais du moins elle n'a pas en elle le dangereux attrait qui s^attacbe à la cause de l'opprimé ; l'intérêt de la vérité ne déguise pas sa laideur naturelle; elle se trouve sans appui en face de la vérité, comme les ténèbres en face du soleil : le combat ne sera pas douteux ; mais ^x)us n'avez qu'à l'opprimer pour voir grossir le nombre de ses partisans. Comprimée avec effort, elle s'élancera avec violence partout où elle trouvera une issue. Elle s'enflammera de la résistance même qu'on

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lui oppose. Elle dépassera de beaucoup les bornes que peut'-être elle s'était prescrites. Elle deviendra

hostile, malfaisante, et des sophismes elle passera aux crimes.

Cet emportement, toutefois, suppose des esprits qui ont quelqm valeur. On aura sans doute- meilleur marché des esprits de nul prix, qui croient avoir des opinions et qui n'ont que des préjugés, et des caractères intéressés, qui ne sauraient concevoir qu'on sacrifie aux exigences de la conscience la plus petite des aises de la vie. Mais quelles conversions, et quelles conquêtes ! Trier l'espèce humaine pour s'en associer le rebut (1) ! s'attacher des légions mercenaires, et proscrire le bataillon sacré qui défend la vérité comme une patrie ! se soumettre les corps, et ne rien pouvoir sur les âmes ! Triste victoire qu'on ne peut ni avouer sans rougir, ni obtenir sans se dépraver !

Triomphe illusoire autant qu'il est honteux! car qu'aurez-vous obtenu, sinon un silence chèrement acheté, et qui ne peut durer? C'était la pensée qu'il fallait vaincre, et l'avez-vous vaincue? Des sophismes peuvent séduire, des raisons peuvent convaincre ; des promesses ni des menaces ne peuvent rien sur la pensée. Elle ne peut être modifiée que par elle-même ; elle ne reconnaît de supériorité que la sienne propre ; elle résiste à toute force étrangère ; elle est contrainte par sa nature d'être invincible. L'homme perdrait plutôt la conscience de soi-même, que le besoin et le sentiment de sa liberté intellectuelle ; il peut céder, fléchir, ab-

(1) Voyez la Note V.

E STATUER SUH DES CHOIANCES.

jurer ses idées, les maudire, et les combattre publiquement ; mais la pensée n'est jamais complice de l'apostasie; et lorsque la vue des fers a contraint Galilée de proclamer l'immobilité de la terre, la pensée rebelle crie avec d'autant plus de force au dedans de lui : £lle tourne cependant I

Or, si vous n'avez pas gagné ce fond intime de moimême, vous n'avez rien gagné. Vous pourrez contraindre pour un temps la liberté de mes actes extérieurs; Je puis, de mon côté, vous vendre mes paroles, vous livrer mes forces ; mais je ne saurais vous livrer ma pensée, elle ne m'appartient pas. Et comme tes sentiments dépendent des convictions, je ne saurais avoir de zèle ni d'amour pour les idées que vous m'avez imposées; fussent-elles des vérités, la force qui me les a imposées me les rend odieuses ; je chéris mon erreur parce qu'elle est à moi ; et toute la peine que vous aurez prise pour me charger de la croyance qui vous est chère, n'aura sen'i ([u'à me rendre incrédule (1). Vous croyez me répondre en me montrant vos conquêtes ; un certain nombre d'hommes qui se sont rangés sous vos bannières, et professent sincèrement la foi que vous leur avez imposée. Mais ne vous hâtez pas de triompher; sachons, avant tout, ce que vaut la foi de vos prosélytes. Ce n'est pas tout qu'elle soit sincère ; le Muvage aux pieds de son fétiche, le stupide faquir qai se fait écraser sous les roues sanglantes du char de Brabma sont aussi sincères; el si la sincérité est le seul caractère, le seul mérite de la vraie foi, en quoi (1) VujiM U Note VI.

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remportera devant Dieu un idolâtre sur un chrétien? La foi est un noble exercice de toutes les facultés humaines; c'est l'harmonie de la raison, de la conscience et du cœur sur une doctrine qui nous est donnée pour divine; essayez de dépouiller la foi d'un de ces éléments, vous n'avez plus la véritable foi ; enlevez-les tous, vous n'avez qu'une image grossière de la foi. Le cœur est-il gagné sans la conscience et sans la raison, la foi n'est qu'une sensibilité irritée par des images redoutables ou flattée par des tableaux séduisants. La conscience seule est-elle saisie, vous avez la religion du remords, non celle de l'espérance et de l'amour. La raison seule est-elle mise au jour, vous avez une doctrine philosophique sans effet sur l'âme. Il faut que ces différentes facultés dont l'homme se compose reçoivent simultanément l'impression des doctrines et y adhèrent en commun.

Or comment la foi que vous vous flattez d'avoir produite serait-elle l'accord harmonieux de ces diverses facultés, si vous n'avez agi sur aucune de ces facultés ; si le seul ascendant de l'exemple, l'aspect imposant de la force et l'empire des menaces ont seuls déterminé ces conversions qui vous enorgueillissent? Peut-on attendre un précieux effet d'un mauvais principe? Cueillet-on des figues sur des chardons? Vous me montrez des cohortes de convertis. Et ne sais-je pas qu'ils forment le grand nombre, les hommes qui ne réfléchissent pas et qui ne savent obéir qu'à leurs impressions et aux circonstances? II ne faut pas compter ces conversions, il faut les peser. Si vous admettez avec nous le principe

s STATLRK SDK DES CROÏA^CES.

i^ns le domaine des choses morales les effets sont proportionni^'s à leurs causes, quel cas pouvez-vous faire de ces conversionsî Je veux admettre pour un moment que la religion que vous imposez soit pure en elle-même, je dis qu'elle se dénature chez vos convertis par cela seni qu'elle n'est pas entrée légitimement dans leur esprit. Que dis-je? vous avez pria le change : ce n'est pas celte religion qu'ils ont adoptée ; c'en est tout au plus l'écorce; c'en est, si j'ose parler ainsi, la partie la plus grossière, les formes extérieures, tout ce qu'un homme peut accepter d'une religion sous l'intervention simultanée de sa raison, de sa conscience et de son cœur. Ce que vous apjjelez foi ne peut être chez eux qu'une froide orthodoxie ou une superstition avilissante. Et maintenant, menez deuil sur vos conquêtes,

Qoe Dieu puisse tirer le bien du mal, et qu'en certains cas l'iniquité de l'homme accomplisse la justice de Dieu, c'est ce que je ne veux pas nier. 11 pourra de «8 pierres donner des cnfanis à Abraham; il pourra convertir en foi vivante cette obéissance aveugle que vous avez commandée. Mais ce ne sera pas votre œuvre; ce sera la sienne ; et vous n'en êtes pas moins coupab)«s d'avoir tenté Dieu. Généralement, les fruits de l'cpovnï valent l'ceuvre plie-même, La bénédiction divine ne saurait reposer sur de telles entreprises. Les meilteures de ces conversions ne valent rien. Une race de superstitieux aveugles et tremblants se forme dans la (wciélé. I,,es générations se lèguent fidèlement des eroyanreti mortes, vides de sens et sans influence sur kl ooadai*e. Si la vie se manifeste un jour dans ces

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