DE LA PUISSANCE DES ID^IS
partout, change les opinions avant qu'on ait remarqué en soi-même un seul acte de réflexion, et elle va chercher et trouver des adhérents dans les rangs de vos plus zélés défenseurs. Que sais-je? Elle vous atteindra peut-être vous-mêmes ; et, dans ce cas, elle vous contraindra d'une manière ou de l'autre à changer de rôle ; car, si vous ne vous rangez point parmi les sectateurs de cette opinion, elle vous réduira du moins à être dorénavant les défenseurs, non plus d'une opinion, mais d'un intérêt.
Ce n'est donc point assez; interdisez encore tout commerce social ; placez des espions dans les familles ; surveillez les épanchements de l'amitié ; réglez les conversations de la même manière que le président d'une cour de justice réprime la loquacité d'un témoin : qu'il n'y ait point de rassemblement, point de lieu public, point d'hospitalité. Car autrement comment prévenir l'indiscrétion? comment empêcher qu'une idée, échappée d'une tête légère, n'en fasse naître d'autres chez les écoutants, que le doute ne s'insinue dans les âmes, que la foi ne s'affaiblisse et ne s'éteigne?
Autant vaudrait essayer de donner des formes à la flamme subtile, ou de retenir entre ses doigts l'élément liquide. De toutes parts la pensée s'échappe ;.la moindre issue lui suffit ; le moindre succès la mène à tous les triomphes. Elle ne demande que le commerce de l'homme avec l'homme : les relations les plus bornées lui sont un point d'appui assez fort pour soulever un monde ; elle se révolte contre la force ; elle ne cède qu'à elle-même; elle ne se soumet qu'à la vérité.